mardi, 17 juin 2008
Miet Warlop: la Halle aux Vêtements
On a des scrupules, on se gratte la tête, on s'efforce, encore on cherche, bon public.
Décidément, non. Sans appel. On ne trouve rien à voir, ni à ressentir, ni à comprendre. La semaine d'avant, on pouvait être éxcédé par la pièce de Neuer Tanz, avec les gars qui déballaient des cartons de livres, et pourtant concéder qu'il y avait matière à en parler. Mais là on voit une jeune femme qui sur scène étale des vêtements, et l'on arrive même pas à s'énerver. Ca fait deux ans et plus de deux cents billets que l'on cherche de soirs en soirs de l'émotion et du sens, ou que le sens et l'émotion s'imposent sans qu'on aie à chercher. On dit merci chaque soir, mais là donc on voit une jeune femme qui avec des fringues crée des personnages inexistants. Ne fait rien de plus que de jouer à la poupée, même s'il n'y a pas de poupée, juste au plus le concept de poupée avec des vetements autour. Cela reste trés personnel, evidemment. Ses amis imaginaires restent silencieux, les vrais gens qui la regardent coincés dans leurs propres vêtements sont quant à eux vivants, mais tout autant neutralisés. Elle remplit un sac, donne des envies de voyage et de ne plus être là, arpente la scène, s'arrête, ostensiblement concentrée, pour montrer qu'en ce moment même: elle crée. A le bon goût de mettre un terme à la performance sans utiliser la pile entière de vêtements. Fin, on va se rhabiller, cela ne dit strictement rien, sinon trés platement le pire de la contamination du spectacle vivant par l'art contemporain.
C'était Grote Hoop/Berg: propositie 1: Reanimeren de Met Warlop dans la Grande Halle de la Villette, avec 100 Dessus Dessous.
photo tirée du site de 100 dessus dessous
P.S. du 25/05: merci à 100 dessus dessous qui nous signale le podcast de France Culture qu'on peut écouter ici: http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissio... .
Ce qui prouve qu'on peut trouver à parler de la performance de Miet Warlop pendant 3'20".
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jeudi, 10 avril 2008
Mavis Staples est toujours en marche
Sur la route depuis maintenant cinquante-trois ans, Mavis Staples nous chante ce soir d'abord d'où elle vient, d'en bas du Mississippi, là où elle est
née. Là où sa grand mère un jour lui apprit qu'il ne fallait pas boire de l'eau de la fontaine devant elle, mais d'une autre fontaine plus loin, où un écriteau disait: "Pour gens de couleurs seulement". Jusqu'au jour où vint un homme du nom de Martin Luther King, pour arracher tous les écriteaux du Mississippi. Le pasteur King, chaque fois qu'il venait écouter les Staples Singers, reclamait sa chanson préférée, composée par "Pops" Staples (1915-2000), le chef de famille. Un hommage à l'obstination des écoliers noirs qui prétendaient accéder à la même école que les blancs, une chanson demandant pourquoi ils étaient si mal traités. Depuis beaucoup a changé, et trop peu. Mavis Staples se réjouit que cette année, un métis puisse être président des U.S.A.. Elle continue sur cette route parfois dangereuse, depuis une étape historique à Washington D.C. Y faisant années aprés années beaucoup de rencontres: Bob Dylan- et le gospel noir s'est alors teinté de folk protestataire blanc au grand effroi des puristes-, Prince, Aaron Neville, les Blind Boys...
Le corps s'est chargé d'épreuves et la voix s'est éraillée en chemin, profonde et rocailleuse, mais continue à porter fort
les convictions d'une révolution pacifique, ce soir jusqu'à Clichy-sous-Bois. Debout, pour raconter encore, fraternellement, aller à la rencontre, faire partager et faire reprendre son chant par noirs et blancs rassemblés. Ferme et digne, enjouée, préchant la liberté. Dieu à ses cotés sans l'ombre d'un doute, comme remède à la lassitude, alors personne ne la fera reculer. Et on se fiche que la dame aie perdu un octave depuis les années soixante, que l'orchestre des trois gars efflanqués aux faux-airs de mauvais garçons, avec les trois choristes, bucheronne un blues un peu basique. Mavis Staples est vraie, en marche, et elle est là. On a pu, et nos fils aussi, serrer la main de celle qui avait serré la main de Martin Luther King.
C'était Mavis Staple, à l'Espace 93-Victor Hugo de Clichy sous bois, avec le festival Banlieues Bleues
...et des extraits des textes de Down in Missippi, We Shall not be moved et d'autres, sur le dernier album de Mavis Stapples "We'll never turn back" (2007), produit par Ry Cooder
playlist: For what it's worth, Mississippi river, I'll take you there, the weight, respect yourself, we shall not be moved, Why i'm treated so bad...
13:33 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gospel, soul, mavis staples, espace 93 clichy sous bois, dieu
mardi, 11 mars 2008
DOGMA
Il est impossible de parler de la danse.
Ce n’est pas une raison pour en parler n’importe comment.
Ce n’est pas une raison pour en parler en employant des mots pré-pensés, qui se reproduisent ad nauseam de textes en textes, tels des pièges à connivence, des points de repères trop rassurants, vidés depuis longtemps de toute substance.
Ecrivons autrement.
Pensons autrement.
Pensons.
Je propose donc à mes camarades d’adhérer à la chartre suivante, et de proscrire désormais de nos textes autour du spectacle vivant les 7 termes suivants:
1.Questionner
N’écrivons plus : « en sortant de la scène, Eric Bernard-Jean questionne son rapport à l’espace fictionnel »
N’interrogeons que des êtres pourvus d’intelligence, donc susceptibles de nous répondre.
Laissons l’usage de ce terme aux professeurs et aux policiers.
2.Interroger
Même faute, Même punition
3.Champs
N’écrivons plus: « Pendant 5 heures, Eric Bernard-Jean entreprend l’épuisement des champs narratifs »
Laissons l’usage de ce terme aux agriculteurs.
4.Mettre à nu
N’écrivons plus : « La danse met le danseur Eric Bernard-Jean à nu et révèle son être intime »
Rendons l’expression à Edgar Poe et Charles Baudelaire.
5.Produire
N’écrivons plus: « Eric Bernard-Jean parvient à produire du rire avec de la danse » ou «le corps n’est produit qu’en se produisant »
Laissons l’usage de ces termes aux industriels.
6.Convoquer
N’écrivons plus« Avec Eric Bernard-Jean, la danse convoque l’ensemble des arts de la scène »
Laissons l’usage de ces termes aux proviseurs et aux Assedics.
7.Intime
N’écrivons plus: « La performance d’Eric Bernard-Jean traverse la notion d’intimité et ses différents modes de représentation dans le monde contemporain. »
Laissons l’usage de ce terme aux gynécologues.
Tolérons ces termes uniquement quand employés dans leurs usages premiers.
On continuera, à regret, à user des mots « corps » et « texte », trop lus, mais difficilement substituables.
En veillant à ne pas en abuser.
J’engage tous mes amis spect-acteurs, et au-delà à signer ce manifeste du 9 mars 2008.
Sont aussi les bienvenus avec nous dans cette démarche les journalistes professionnels, les artistes qui s’expriment quant à leurs travaux, les responsables de lieux, leurs porte-plumes et de manière générale tous les acteurs de ce milieu amenés à produire -pardon, à rédiger- des textes à propos du spectacle vivant.
Guy – Un Soir Ou Un Autre
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lundi, 14 janvier 2008
Ne vous laissez pas youtuber
Les nouveaux Tartuffes sevissent sur le web commercial: le chorégraphe Gilles Jobin vient de voir ses vidéos interdites de You Tube. Plus de détails sur Images de Danse.
19:35 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Danse, Censure, Youtube
dimanche, 16 décembre 2007
Bye Bye, Miss Marion
Vous posez impavide, et avec grande classe, sur la mezzanine, Miss Marion, regard tendu au loin pour l'eternité, habillée chic entre deux mannequins
nus. Mais pour vous comporter ensuite de manière nettement plus cavalière, à glisser califourchon, jupe toute relevée, sur la rampe de l'escalier. Maîtrisiez vous tout à fait cette ambivalence, entre glamour et trivialité? Toujours dans cette ambiguïté, vous exposez la suite de votre propos sur le canapé. Gants longs, portes jarretelles, plastique irréprochable et sourires coquins: tout est bon pour mener à bien cette dernière tentative, un peu désuète, peut être désespérée, pour réenchanter la séduction, quitte à convoquer le souvenir de Gilda. Mais attention Miss Marion, défiez vous de coups de reins et de clins d'oeil trop appuyés, trop de connivence désamorce le charme. Vous êtes pourtant assez sage pour garder vos sous-vêtements roses. Vous êtes assez prudente pour rester muette, à la différence de Delphine Clairet. Alors que vous faites virevolter les plumes au bout de vos cache-tétons adhésifs, cent paires d'yeux vous scrutent dessus dessous et s'interrogent in peto, pour déterminer si cette performance rentre sans équivoque dans le champ artistique. Mais vos pensées se sont alors envolées bien loin de ces préoccupations: vous m'avez aperçu, assis au centre de la salle.
Soudaine tension, qui laisse chacun pétrifié. Vous fendez la foule à la ma rencontre, indifférente à tous les autres. Vous venez vous s'agenouiller devant moi, adoptant la pose allanguie d'un mannequin allongé à vos cotés. En suspens, à une respiration de mon visage, vous me gratifiez de votre regard le plus profond, le plus langoureux. Vous tentez de me séduire d'un souffle léger: quand vous entrouvrez vos lèvres, on s'attendrait à ce qu'en sortent des bulles de champagne, des bulles de savon. Autour de nous deux, personne n'ose respirer. Mais je reste de marbre, imperturbable: désolé Miss Marion, mon coeur est déjà pris depuis longtemps. Dans vos yeux, je lis une cruelle déception. Vous vous reprenez en l'espace d'un instant, ne laissant presque rien paraître, car vous êtes une vraie professionnelle. The show must go on. Mais d'évidence rien ne sera plus comme avant. Bientôt vous vous rhabillez, un peu tristement, d'égarement vous laissez aller à des démonstrations buccales plutôt déplacées à l'aide de votre paire de lunettes, avec les marches de cette échelle d'aluminium. Sorry, Bye bye, Miss Marion.
C'était Dressing Room ♥♥♥ par Miss Marion co-mise en scène par Moïra Szpirko à la Maison de la Villette avec 100 dessus dessous
12:35 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Danse, Strip-Tease, 100 dessus dessous, Miss Marion, Maison de la Villette, performance
dimanche, 09 décembre 2007
Aurelien Bory tisse Taoub
Après avoir la veille éprouvé toute l'aridité de la danse de Merce Cunningham, on était assoiffé d'humanité.
En manque de rencontres et de sens. Le salut est venu de la plage de Tanger, là où entre sables et eaux atlantiques s'entraînent les acrobates, entre amis et en famille, depuis toujours ou presque. Toujours est devenu aujourd'hui, Tanger s'est déplacé à Paris, la tradition s'est enrichie de modernité. Et les artistes marocains ont remis en question leur pratique, avec la complicité essentielle d'Aurelien Bory, qui emmène ces douze acrobates jusqu'à leurs plus belles limites poétiques. Il y a en effet ici bien plus à voir que des figures généreuses et héroïques, qui puiseraient dans le fond universel des arts du cirque. Il y a avant tout la manière dont les performances physiques placent et déplacent les corps- et les coeurs- les uns par rapport aux autres, et par rapport à l'espace du monde. Ainsi les redéfinissent. Il y a la manière dont rêves et souvenirs sont à peine montrés, entre passé et avenirs, sont plutôt suggérées.
Tout est évoqué avec presque rien. Avec une remarquable modestie de moyens: ce grand tissu, quelques lumières, un peu de vidéo. Il suffit d'un déploiement et le tissu dessine un paysage infini, des dunes de sable jusqu'à l'horizon, ou une créature floue aux mouvements imprévisibles, un théâtre d'ombre ou de marionnettes, une robe démesurée jusqu'à un comique absurde, la toile où se projettent les images d'une ville marocaine. Car ces artistes ne viennent pas de nulle part: ils apportent avec eux sur scène les évocations de leur histoire familiale, sociale, régionale. Histoires en mutation: sur les vêtements blancs traditionnels sont projetés des habits occidentaux, comme autant d'interrogations. Les chants se teintent par moment de rythmes modernes, et les deux filles de la troupe occupent une position privilégiée, vers le haut, portées et soutenues par les garçons, en décalage avec la position de la femme dans la société marocaine.
Au fil des spectacles, Bory sait diriger notre regard, tout en nous ne faisant pas dupe, mais complices. Pour une nouvelle innocence, partagée. Les illusions d'optiques nous sont déja souvent connues, mais prennent sens dans l'histoire ici racontée: une fille portée dans les airs comme par un tapis volant, un corps séparé en deux qui cherche à se reconstituer, le dialogue entre un personnage et son ombre, les tentatives d'adaptation de deux garçons pour reproduire des figures renversées par les images vidéos. Toujours la difficulté d'exister, mais ici dans des contextes culturels particuliers. Et ces personnages-acrobates ne cessent jamais d'être eux-mêmes: les brefs instants d'attente, plein d'humilité et de vérité, ne sont pas les moins beaux .
Tout parle ici, mais sans discours, de rencontres, de solidarités, de pudeur, de respect de l'autre. Quand les filles yeux bandées marchent en confiance dans les airs sur une forêt de mains tendues et d'épaules, quand tout le groupe s'unit pour faire s'envoler l'un et l'autre toujours plus haut, quand les corps fiers se croisent pour sauter sans se heurter. Tout parle de rencontre, de tissu (Taboub en v.o.) et de liens, de la rencontre entre Aurélien Bory et les artistes marocains, entre les hommes et les femmes, entre l'histoire et l'avenir, entre l'acrobatie traditionnelle et le cirque moderne, entre l'Europe et le Magreb. Pour un véritable idéal de fraternité humaine qui concilie rencontres et identités.
C'était Taoub ♥♥♥♥♥ , d'Aurélien Bory avec le Groupe Acrobatique de Tanger, à la Grande Halle de la Villette jusqu'à debut janvier, et en tournée aprés.
Et à lire aussi: Plus ou moins l'infini, ainsi qu' Erection chez Clochettes
18:10 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Danse, Cirque, Grande Halle de la villette, Maroc, Aurelien Bory, Groupe acrobatique de Tanger, for the kids
mercredi, 31 octobre 2007
Blind Boys of Alabama: Jesus hits like an atom bomb
Il suffit d’écouter les enregistrements que les Blind Boys of Alabama ont gravés dans les années (mille neuf cent)
quarante et cinquante pour qu’il n’y ait plus de place pour le doute: c’est dans le feu du gospel tel qu’alors le vivaient à haute voix ces garçons issus de l’Alabama Institute for the negro blind in Talladga, que James Brown, Ray Charles et leurs suiveurs sont venus chercher 90% de leur inspiration. Le Genius et le Godfather of Soul ont depuis peu cassé leur micro, mais les Blind Boys chantent toujours présent, et assez fort pour encore donner en 2007 des leçons d’âmes à de nouvelles générations.
Les vieux garçons cheminent vers la scène, lunettes noires, chic désuet, costumes lavande et chemises vertes, en file indienne, le bras gauche posé sur l’épaule droite de celui de devant. L'équipage est guidé par les yeux du guitariste Caleb Butler. Avec l'abandon que la foi permet. Depuis 2001, le temps s’est peu soucié de s’arrêter. Survivaient alors encore trois grand pères aveugles. Ils avaient attendu 60 ans de scène pour miraculeusement se faire connaître au delà des circuits spécialisés du negro spiritual, en tournant dans le monde entier avec Peter Gabriel. Qui les avait engagés sur son label world music . Ne reste ce soir d’origine garantie 1939 que Jimmy Carter (mais ce Jimmy là n’a jamais été président des U .S.A.). Exit le ténor Georges Scott, qui scandait « Jesus hits like an atom bomb » sur l’album éponyme, parti chanter avec les anges. Le leader Clarence Foutain est resté
chez lui soigner son diabète. Tant pis. La présence du dernier des vétérans suffit pour garantir le frisson de l’authenticité. Un lien humain, palpable vers les origines, vers une foi solidement enracinée. Quand bien même: dès qu’« un soldat de l’armée du seigneur » tombe, aussitôt un autre se lève pour le remplacer: assis aux cotés de Jimmy Carter deux nouveaux mais qui n’ont rien de jeunes débutants: Bishop Billy Bowers surprenant colosse sphérique, et Ben Moore, solide et modeste dans le rôle râpeux du baryton. Tous deux sous leurs lunettes noires manifestement aussi aveugles et aussi rocailleux de la corde vocale que leurs prédécesseurs: mais où vont-ils les chercher?
Les Blind Boys ne sont venus pas venu ce soir pour proposer un divertissement. C’est tout le contraire. Ils sont venus ramener l’assemblée vers l’essentiel. Vers Dieu, évidemment. Avec amour et fermeté. Comme ils parleraient à des enfants. Leur arme est la musique, puisée dans le pot commun et bouillant du patrimoine afro-américain. Blues, Rythm & blues, gospel, jazz, funk, soul, c’est toujours la même énergie, portée par des voix différentes, mais avec les mêmes harmonies, que celles-ci résonnent dans un bar plutôt canaille ou à l’église baptiste.
Premières chansons: les voix se chauffent sur un « Down The Riverside » encore raffiné, encore sans trop de surprises. Derrière les trois chanteurs solistes, trois plus jeunes musiciens et choristes, eux bien voyants mais avec juste des lunettes de soleil: les guitaristes
Joe Williams et Caleb Butler, et le bassiste Tracy Pierce. A la batterie Rickie Mac Kinnie, lui de la confrérie des cannes blanches. Dès les premières mesures, le dispositif musical se met en place, d’une simplicité biblique: une rythmique discrète et carrée, les voix rassemblées en harmonies viriles et tout en âpretés, l’ensemble au service des prêches énergiques des solistes. Pas de place pour des contre-chants trop policés à la Golden Gate Quartet, ou des surabondances de choeurs en robes façon église surpeuplée. Juste du robuste, du brut, de l'authentique, sur une trame blues qui s'impose avec l'évidence des vérités révélées. Premières notes tenues, aussitôt applaudies, encore avec mesure, premières mises sous tensions, premières prières intempestives, premiers déferlements d’exhortations soutenues à coups de cymbales en crescendo. Les arguments commencent à porter: au premier rang, on tape du pied. Des chorus robustes de guitare bleue électrique font jeu égal avec les couplets des solistes. Quelques pauses, Jimmy Carter économise
encore sa voix de septuagénaire, laisse Rickie chanter un morceau en solo derrière sa batterie, puis les quatre instrumentistes oser un joli a capella façon barbershop quartet. Une petite fille noire somnole au premier rang. Le leader introduit les morceaux avec les plaisanteries un peu éculées, à un public respectueux mais réservé. Puis se rassoit impassible. Il semble presque chercher à gagner du temps, comme incertain, un peu fatigué.
Le vieil homme a bien caché son jeu: au détour d’un standard, il se permet enfin la coquetterie d’un premier hurlement arraché à sa carcasse fluette. Une note détimbrée, mais maîtrisée et volontaire, qui tient, tient, et tient encore plus que de raison. A la juste limite du faux, à bonne distance du joli, tout prêt de la beauté. Il en sourit d’aise aussitôt après en tendant le micro vers le public incrédule, content de son tour. Et la salle estomaquée répond, un peu plus fort enfin. Soudain en un cri tout a été dit: l’âme est toujours bien accrochée au corps. Même si le corps est fragile, diminué, l’âme n’est rien sans le corps tant que celui ci reste vivant. C’est le corps et la voix que l’âme doit porter aux limites pour se laisser entrevoir. Le gospel ne serait rien sans ce spectaculaire quasi miraculeux qui met l'héroïsme en scène, fait presque oublier tout le métier derrière.
Jimmy se décide à passer aux choses sérieuses: il pousse «The devil Way Down The Hole » de Tom Waits, comme un manifeste, avec autorité, seul au micro d’un bout à l’autre. Puis laisse ses compagnons enchaîner d’autres morceaux de bravoure, pour les rejoindre dans les choeurs. Billy Bowers soudain s’envole en scats cassants d’une voix flûtée, agite son quintal dans des soubresauts de midinette en transe, puis retombe d’un coup dans un état semi comateux sur sa chaise. Ben Moore proclame « I’m a soldier in the army of the lord » ce qui en dit plus long que toutes les présentations. Dans l’assistance, nos voix profanes se risquent de plus en plus à répondre à ces injonctions, nos voix commencent tout juste à s’érailler. La grande salle de la Cité de la Musique apparaît déjà moins froide qu’on aurait pu le redouter. Le public semble être le même celui qui fréquente les salles de jazz, juste un peu noir, mais surtout blanc, averti mais bon enfant, prêt à retomber en enfance, en état d'innocence, prêt à se laisser entraîner. Dans ses rangs: Thélonius, lui encore 10 ans, synthétise comme toujours admirablement la situation: «Papa, j’avais déjà vu un concert de Gospel,
mais là ce sont les vrais!», avant d’oser être le premier à s’éloigner un tout peu de son fauteuil pour danser. Laissez venir à moi les petits enfants. Même l’ado sort de sa réserve dédaigneuse, pour frapper dans ses mains: c’est le premier vrai miracle de la soirée. Les Blind Boys montent en puissance, sans ne laisser rien retomber de la ferveur ambiante. Certaines chansons viennent de très loin, voire d'avant le déluge, telle l’inusable «Amazing Grace » (plus archi-connu en France sous son dernier avatar: "Les Portes du Pénitencier…"). D’autres morceaux empruntent à l’intensité appuyée de la Soul: « People Get Ready » de Curtis Mayfield , ou ceux, tel « There will be a light » extraits de l’album live à l’Apollo enregistré avec Ben Harper, blind boy honoraire, dont Joey Williams, reprend sans les perdre en route les parties vocales haut perchées. Autant d’incursions vers un public plus large et hors du strict gospel, mais toujours respectueuses du cahier des charges spirituelles. Et dans la voix d'hommes qui ont fait le chemin de l'Alabama des années quarante jusqu'à aujourd'hui, un tribut aux luttes pour les droits civiques portées par tant d'hommes d'église, le pasteur Martin luther King en tête.
L’heure est déjà bien avancée, et à ce stade une fois les lumières rallumées, ne resterait que le souvenir d’un très bon concert. Mais l’essentiel reste à venir. L'orchestre met en place la phrase hypnotique de « Look where he brought me from » en tempo acceléré, prete à se répéter à l’infini et monter jusqu'aux cieux. 3 ou 4 secondes obstinées scandées en récitatif par Jimmy et conclues par un "Yeah" des autres garçons. Le gospel train est en marche, lancé sur les rails, à pleine vitesse. Numéro bien réglé et complice, chacun des vétérans fait mine de se lever à son tour de sa chaise, emporté par le rythme et la foi, avant d'être rappelé à la raison et la station assise par la main de Joe Williams posée sur l’épaule. Avant que le guitariste ne sache plus où donner de la tête et s’avoue vaincu. Les aveugles ne voient pas encore, mais les paralytiques se sont levés. Dans la salle les spectateurs plus valides qu'eux ont aussi quitté leur siège, sautent et s’époumonent, sans que personne ne soucie de les faire rasseoir. Sur scène, le péril vient maintenant de Jimmy Carter, qui entreprend une improbable pirouette, réussit son ascension: dans les airs un demi tour presque complet, sans tomber. L'Esprit Saint a fait son oeuvre. Enfin l'aveugle s’aventure aux limites de la scène, un monumental roadie le prend dans ses bras de géant pour le descendre dans la salle. Porté ainsi par ce Saint Christophe, le vieillard semble frêle comme un enfant. Retombé sur ces pied le prophète vient micro en main à la rencontre de son peuple prêcher la bonne parole. Un message simplissime: Do you fell god? Difficile de ne pas hurler
yeah en réponse. Il y aura demain beaucoup d'extinctions de voix. Tout le monde est sur ses pieds, voire plus haut. Sans remords, sans arrières pensées. Tout le monde chante ou à peu prés. Jimmy Carter, bras tendus vers le ciel, arpente les travées, soutenu de loin par l'orchestre, suivi de près par Caleb Butler. Il se retourne, saute sur place, ré-exhorte au micro, revient au trot sur ses pas, sourit, aux anges. Il passe non loin de nous et nous lui répondont très fort, pour qu'à défaut de nous voir il puisse nous entendre. Pendant tout ce temps l’orchestre n’a pas dévié d'une croche de la phrase musicale entétante. Jimmy Carter fait mine de s’écrouler après avoir tenu un râle prolongé, Caleb fait mine de le relever, Jimmy ressuscité lui échappe, tourne les talons et repart à l'aveuglette chanter dans la salle, marche à travers la foule comme sur les eaux, fait à chaque passage se soulever des vagues de spectateurs. Cela continue encore et encore à ne jamais s'arrêter, enfin dix ou quinze minutes ou moins. Depuis combien d'année le chanteur se prête-t-il à cet exploit unique chaque fois, mais répété chaque soir de tournée. Depuis 10 ans, 20 ans, ou 50? S'écroulera-t-il un soir ainsi pour de vrai? Pourtant rien n'est faux. Ni simulé. Toute l’essence du show est là. Une alliance de ferveur, d’entertaiment, de prosélistime, de rourerie et d'absolue sincérité.
C'était The Blind Boys of Alabama, à la Cité de la musique
20:10 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jazz, gospel, cite de la musique, handicap, dieu, blind boys of alabama, u.s.a.
mercredi, 15 août 2007
Blandine livrée aux jardiniers
Simple limace, pour une performance aussi simple en première apparence que de se laisser glisser molle et engluée le long de l'escalier face à l'entrée du L.M.P., une fois dépêtrée d'une bâche plastique. Est ce un chemin ou une chute? Pour devenir limace jusqu'au fond des yeux,
dégorgée de la pensée humaine, jusqu'au bout de l'idiotie, des mots-bulles tentent de se former avant d'éclater aux lèvres. Sur le corps humide et blanc et sur le mur du fond sont projetées des diapos éducatives d'histoires naturelles. Histoire de rassurer? L'innocence d'avant le langage semble presque à portée de langue, d'avant la sexualité même, un hermaphrodisme placide s'affiche sous la forme d'un postiche naïf fixé sur les reins nus. La régression s'offre trés généreuse, effrayante et délicieuse, vers une grâce pataude en une reptation de bruits mous, slurp. La jubilation de la salissure s'exprime sans retenue, enfantine, sous une cascade de sauce tomate, le corps s'abandonne sans réserves à l'immersion intégrale dans le sel alimentaire, nourri d'oubli. Cette poésie naturelle est gluante et basique, aussi belle que posée sur une feuille de laitue.
Mais l'utopie est par essence paradoxale, dés le début du projet, et les arrières pensées reviennent sans cesse au jour, humaines et civilisées. Le temps d'un mouvement d'une virtuosité pas si évidente, l'exigence de la danseuse se fait deviner sous le naturel placide de la limace. Les cinq ou six photographes très empressés n'on rien de jardiniers, et fixent par rafales un regard très avide et culturel sur la performance poisseuse. Un drap est dressé contre la porte de la rue, pour isoler des regards du dehors l'obscénité organique montrée sans censure aucune dedans. Une bulle de nature, remarquable, mais forcement acculturée, que la conscience perce dès son émergence. Le problème central de la performance reste le public.
C'était "tracer sa route #3" de et avec Blandine Scelles des Koeurspurs avec le CRANE au Lavoir Moderne Parisien
10:35 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : performance, danse, nus, lavoir moderne parisien, gasteropodes, crane
samedi, 02 juin 2007
Claude Parle /Jean Pierre Robert: cordes, bois, lames, archet, maillet,etc...
La musique contemporaine se prend-t -elle au sérieux? Ou a-t-elle pour objet de dynamiter les scléroses de la tradition,
perruques, harmonies codifiées et noeuds papillon?
La question tourne un peu autour de cela avant de s'en échapper vite incontrôlée par toutes les issues possibles. Tout est permis jusqu'à un certain point, c'est une jubilation de voir Jean Pierre Robert, qui a la virtuosité narquoise, frapper à coup de maillet les cordes de sa contrebasse tout en suivant scrupuleusement sa partition de Ferneyhough.
Autant que de se concentrer sur la musique, on est fasciné de suivre les mouvements des
mains, qui attaquent l'instrument par tous les angles possibles, histoire d'en sortir quelque chose d'inédit et d'abord percussif, coups de paume contre le bois, qui vont chercher des résonances inédites au plus près du chevalet. Le fait est que, de Giacinto Scelsi à Jacob Druckman, le résultat sonne inattendu, entêtant, urticant, réjouissant, abrasif. Mais sonne "juste" à chaque fois. Absolument libre en tout cas. Tout en restant très contrôlé, on s'en rend compte à postériori quand Claude Parle à l'accordéon vient taquiner le contrebassiste pour une improvisation partagée. Le jazz en prend un sérieux coup de vieux.
Pour nous laisser quand même avec une angoissante question. Comme pour le sexe, aprés avoir tout essayé, que reste-t-il?
C'était Jean Pierre Robert, avec Claude Parleà la fond'action Boris Vian, invités par Moeno Wakamatsu dans le cadre du cycle Obscurité de Verre.
11:30 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique contemporaine, claude parle, improvisation, fond'action boris vian
samedi, 05 mai 2007
Simone Aughterlony: peine plancher
Procès pour flagrant délit.
Chef d'inculpation: tentative d'assistance à performance malencontreusement subventionnée.
Verdict: coupable.
Condamnation: 16 € d'amende et 50 minutes de reclusion.
- Fausses entrées de Simone Aughterlony: 10 minutes.
- Simone Aughterlony et Thomas Wodianka récitent debout un dialogue à propos d'une performance fictive: 15
minutes - Thomas Wodianka hurle et se tord: 5 minutes
- Simone Aughterlony danse en trois pièces et se fait mal : 9 minutes
- Simone Aughterlony et Thomas Wodianka gisent: 1 minutes
- Thomas Wodianka bouge à poil: 9 minutes et 30 secondes
- Aplaudissements: 30 secondes
Peine purgée. Libération.
C'était Performers on Trial de Simone Aughterlony avec Simone Aughterlony et Thomas Wodianka, à la MC 93 Bobigny, en ouverture des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis.
Guy
Pour les récidivistes: extrait vidéo ici
15:40 Publié dans ...et aussi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Performance, Danse, Suisse, MC93, Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint Denis, nus, REMBOURSEZ!


