lundi, 06 février 2012

Rire de tout?

En robe noire lamée (« car la scène, c’est que du désir »), et sourire de commande, La performeuse joue un personnage... de performeuse cheap en configuration-stand up- one-woman-show. Qui fait le truc qui marche, économique: bonne soirée et rires garantis sinon remboursés, connivence préfabriquée avec le public. Et puisqu’on est ici pour s’amuser- insinue le personnage en sous texte- pourquoi se gêner de tabous et limites? On ne va se laisser emmerder par le politiquement correct… Dépassé même l’humour époque Hara- Kiri:d'emblée quelques vannes pas fines sur les handicapés, pour mettre de l’ambiance. C’est un premier problème pour les spectateurs, pourtant spectateurs avertis, pris à contrepied. Qui réagissent les uns par un silence prudent, les autres par des rires incrédules voire effarés. Une certaine jouissance, excitation, de la transgression pourrait-elle s’autoriser à cet instant à s’exprimer ouvertement? Si certains des spectateurs sont choqués, ceux-ci évitent de le manifester. Quitte à s’interroger in petto: ces horreurs reçues plein fouet sont-elles simplement dites…ou déjà dénoncées? A ce stade, à chacun sa réponse. Pour la performeuse, pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Tout y passe sur un mode joué naïf et enjoué, de ce qui peut trainer dans les têtes d’indicible et idiot, de sous-entendus et de non dits. Faut que ça sorte, « par la bouche ou par un autre chemin ». Un peu de bonne conscience politique et engagée, les blagues sur l’holocauste et les juifs (« rancuniers »), sur les cancéreux, une chanson du fœtus avorté, des devinettes de pédophiles (« Que les pédophiles lèvent la main, il y a deux dans la salle, statistiquement »). On rit toujours, d’une manière plus réfléchie, plus compliquée. Dommage, le temps manque pour le sujet des religions…

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Dans cette création choc et saissisante, sacrée prise de risque pour Laëtitia Dosch… et brillante entreprise de dénonciation. Débridée, la bêtise enfle jusqu’à exploser, s’emballe jusqu’à l’autodestruction. L’humour bête et méchant fait long feu, les tics se multiplient, comme les dérapages agressifs, la parole s’épuise. S’y substituent quelques pas de danse jusqu’au dérèglement. La machine tourne à vide, déraille jusqu’à se pisser dessus et pas de rire, se vautrer dedans autant que dans les déjections mentales. Pour tirer les dernières cartouches spectaculaires, le corps se dégrade dans le bouffon. Cheval, chien, cochon. Pourquoi, encore, rirait-on? Ne reste au moment du dernier compte à rebours, que vide, angoisse de mort et vertige. Le temps de se dire (position personnelle) que toute censure n’est pas contreproductive, qu’il faut laisser la bêtise se dénoncer d’elle-même. Elle a essayé: on peut. Rire de tout… mais pas avec tout le monde! Avec Laétitia Dosch, je veux.

C’était Laetitia fait péter Artdanthé de Laetitia Dosch, au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

Guy

photo avec l'aimable autorisation du théatre

jeudi, 02 février 2012

Tentative de virginisation du récit

Cette performance, je l’ai déjà racontée ici, et trop précisément (mais comment résister ?), alors qu’une grande part du plaisir d’y assister vient de la surprise ressentie, et de l’inattendu. Je m’adresse donc à ceux qui ne m’ont pas lu, ou qui ont oublié. Ceux qui résisteront à la curiosité de rechercher le premier récit. Juste pour dire qu’ils auront rendez vous dans un lieu inconnu, quelque part dans Paris, sans savoir ce qu’ils iront voir. Ils seront un petit nombre à assister à cette performance dans un lieu qui n’est pas conçu pour cela. D’une certaine manière, dans ce lieu, le temps deviendra circulaire. C'est-à-dire qu’à la fin, à bien observer,  il pourra ne s’être rien passé. Les détails auront alors de l’importance. Les spectateurs seront sans doute fascinés. Ils seront amenés à se demander si les lieux, même vides, peuvent être marqués par la mémoire des evenements. Ou s’il ne s’agit que d’une illusion induite par le récit. La présence de l’interprète sera forte, proche, charnelle. Et immatérielle, tant cette interprète paraitra ne pas voir les spectateurs à sa portée, semblera sur le point de les traverser, au même titre que la pièce. Comme si on l’observait évoluer dans un autre lieu, dans un autre temps. Et il sera étrange de voir l'interprete et les spectateurs d'en face, dans le même plan. Un récit sera entendu, on ne sera pas obligé de croire en sa véracité. Les liens avec ce qui sera donné à voir se feront lentement, peut-être aprés coup. Dans l'instant, le dépouillement laissera de la place à l’émotion. Des gestes banals deviendront improbables, pour certaines raisons. D’autres resteront inexpliqués. L’invisible prendra autant d’importance que le sensible. La fin sera devinée, il n’y aura pas d’applaudissements.


Je pensais vierge mais en fait non, de Thibaud Croisy , avec Sophie Demeyer, performance hors les murs du Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé, les mardis et vendredi jusqu’au 17 fevrier.

Guy

dimanche, 29 janvier 2012

Les cinq premières minutes

C’est la fin d’un monde… ou la fin des études.

Dans un cas ou dans l’autre, une mutation, vers autre chose? Que faire des cinq dernières minutes? Se jeter dans un défi, rechercher ses limites? Accomplir un acte de foi ou de désespoir, d’amour, de solidarité... voire de rigolade? Ce soir, les jeunes circassiens de la 23° promotion du Centre National des Arts du Cirque proposent leurs réponses en spectacle. En paroles, et en se donnant à voir chacun dans l’exercice de son art: corde, mat, tremplin, acrobaties au sol….  C’est une contrainte lourde à respecter pour le metteur en scène David Bobée (lui juste d’une dizaine d’année moins jeune que les interprètes), de lier tous ces « numéros » autour du thème central. Musique omniprésente, belles lumières, scénographie étudiée: il fait le choix clair de la théâtralité. Quitte à s’approcher- il me semble- de la surcharge sentimentale dans le spectaculaire.


 

Il réussit pourtant à révéler par mots et gestes une part de la personnalité de chaque interprète, de leur vérité. Je ressens toujours de l'émerveillement devant les prouesses. Mais m’intéresserais-je vraiment aux évolutions de cette jeune femme sur cette corde verticale, si je n’avais prêté avant attention aux doutes qu'elle dit à l’heure du saut vers l’inconnu, à sa fragilité? Elle s’élève, tente d’échapper à la pesanteur, à cette fatalité, glisse tout le long comme s’étant abandonnée, laisse deviner que la chute pourrait être désirée. Le risque prend un autre sens. Apprécierais- je l’énergie et la jovialité de ces deux acrobates au sol, l’un bavard, l’autre sourd-muet, s’ils n’avaient d’abord manifesté d’un geste éloquent que la fin du monde, ils n’en ont vraiment rien à taper! Une autre jeune femme éperdue demande à haute voix: «si j’étais la dernière femme et tu étais le dernier homme, que me ferais tu maintenant ?». Avant de s’envoyer ensemble en l’air, sur le tremplin. Les artistes viennent des quatre coins d’un monde, qui comme le plateau semble tourner trop vite, les projette au bord du déséquilibre. Le temps, inversé et angoissé, passe en compte à rebours, avant une possible catastrophe, qui mettrait tout sans dessus-dessous. Ce plateau ressemble aux pièces d’un appartement, lieu de vie sans cesse bouleversé mais qui permet à tous de se réunir pour dessiner en collectif le portrait d’une jeunesse inquiète et fragmentée, avec ses rencontres, ses foules sentimentales et ses solitudes: des amis autour d’une table, un couple qui s’enlace, se dispute… Sur cette planète Mélancolie, l’avenir est leur mais tout à inventer.   

 

Même sujet, mis en scène à l’opposé. Michel Schweitzer, 53 ans, donne le plateau et la parole à des jeunes amateurs autour de 18 ans, dans leurs derniers temps du passage de l’adolescence à l’âge de jeune adulte. Schweitzer assisté d’un comparse et D.J., se place dans la posture d’un animateur bienveillant et paternaliste. Pour aussitôt mettre en scène l’ambigüité manipulatoire de sa propre position. Il propose aux interprètes de structurer leur spectacle autour d’un abécédaire rédigé par un philosophe. L’un des jeunes refuse aussitôt ce cadre imposé, préfère donner la priorité à ce que lui suggèrent ses propres intuitions, même confuses. Ce qui suit prend dés lors l’apparence d’une prise de pouvoir improvisé, d’un  dialogue en forme de rapport de force permanent entre les générations pour la maîtrise de l’expression. Sur deux pendules les minutes s’écoulent  à des vitesses différentes, suggérant un fossé qui se creuse. Au prix de longueurs et de fluctuations de notre attention, sur scène tout semble possible.

Le groupe, avant toute véritable prise de parole, préfère chercher énergie et cohésion dans un temps de danse techno, se rassemble en une grappe dense et hédoniste, quitte à laisser le public de coté. La scène est foutraque, lumières allumées dans la salle, conventions spectaculaires refusées. Les jeunes tiennent l’espace du plateau par le nombre, le dj propose et négocie, Michel Schweitzer garde le contrôle des écrans pour délivrer suggestions et messages. Les jeunes s’expriment quant à leurs préoccupations, alternent sujets pratiques et existentiels, abordent questions sentimentales et sexuelles avec un mélange de franchise et de pudeur. De l’effronterie et de l’inquiétude, un maintenant crâneur et des lendemains incertains. La prise de parole est collective, bousculée, en jeu de ping-pong, sans complaisance, souvent sur un mode de dérision. Les antagonismes et manifestations d’incompréhension s’expriment tout autant entre eux qu’avec les vieux. Ils se rassemblent par la musique, la danse et la chanson, mettant en pratique les « talents particuliers » pour lesquels ils ont été sélectionnés. Par transitions en demi-teinte, l’effet Starac’ est évité. Leurs performances sont encore jeunes, mais émouvantes dans ce contexte, par ce qu’elles disent de leur devenir. Leur prise de risque trouve son écho dans les discussions, et l’urgence qu’ils expriment de trouver leurs les limites. Cette proposition surprenante s’achève par l’expression du dilemme qui résume leur difficulté à être au monde: le choix entre un cynisme prématuré, et un enthousiasme idéaliste. Je suis alors interpellé par la posture de Miche Schweitzer, plus proche de ma génération, qui feint alors un attendrissement détaché l’impuissance à se souvenir de sa propre jeunesse.

C’était This is the End, spectacle de fin d’études des élèves de la 23° promotion du Centre National des arts du Cirque, mis en scène par David Bobée jusqu’au  12 février à l’espace chapiteaux de la Villette


Et Fauves mis en scène par Michel Schweitzer au théâtre de la cité internationale jusqu’au 31 janvier dans le cadre de Faits d’Hiver.

Guy

Lire aussi Le Tadorne

à propos de David Bobée

A propos de cirque

mardi, 24 janvier 2012

L'Ile sans tentation

C’est un dispositif quadri frontal. C'est-à-dire qu’on serait comme au zoo tout autour de la cage, à disséquer les mœurs de primates au milieu (sans se moquer d'eux, ce serait incorrect). Encerclées par nos regards: quatre femmes nues sauf leurs shorts et perruques (blondes forcement), leurs neurones évaporés de toute évidence.

 

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Images si marquées, sur-codées, que les clichés sexistes ne peuvent dés lors s’appréhender qu’au x-ième degré. Constatation: elles sont. Juste à un état très élémentaire. Arrivées à un cul de sac de l’évolution? Tels des animaux qui survivraient sur cette ile du paradis, hors du temps, sans d’autres soucis que de satisfaire des besoins élémentaires. Lécher des glaces avec des langues postiches, s’alimenter de junk food, téter des ballons avec d’impressionnants bruits de succion, se maculer de peinture, se laisser entrainer par le mimétisme du groupe. Si c'est le paradis, le serpent est parti. Les gestes sont vagues et les regards vides. Ou remplis de morosité. Je suis impressionné par le travail des interprètes: à ce niveau là, la vacuité ne s’improvise pas. Le vide est à force contagieux, quelques fous rires nerveux. Ou l’on s'interroge sur sa place de spectateur comme écrit sur le programme. Le public, pourtant libre de bouger, reste tétanisé. Avec une brève séquence culottes tombées aux pieds, il nous est proposé d’aller jusqu’au bout du voyeurisme. La bande son diffuse des souvenirs, au mieux de civilisation, sinon de consumérisme, auxquels les interprètes réagissent. Il y avait donc un avant. Et maintenant la régression. Je pense aux "élois" du roman d’H.G. Wells. Ou nous pourrions être en train d’assister à la diffusion en direct d’un reality show muet et mutant, tendant vers un contenu néant. Les personnages livrés de tous cotés aux regards dans l'accomplissement de toutes leurs fonctions, agités sans conscience ni logique de restes de gestes sociaux ayant perdu leur raison d’être: des pas patauds de danse, les postures indolentes d’une sexualité anesthésiée. Le projet est plutôt cohérent, mais j’en ressors hébété, ni plus intelligent, ni plus élevé.

C’était PI Paradise Isle, installation performance de Mrx et Mrj - Fanadeep, ce mardi soir encore au Théatre de Vanves dans le cadre d’Artdanthé.

Guy

photo avec l'aimable autorisation de fanadeep

jeudi, 19 janvier 2012

L'enfance de l'art

Rediffusion de la chronique du 18/6/2011 à l'occasion de la programmation de Parades and Changes Replays à Ardanthé lundi prochain le 23/01/2012.

 

Une recréation? Pas vraiment... Mais toujours une récréation, heureusement. Cette nouvelle version de Parades & Changes replays ne change pas tant que cela, mais rafraichit les souvenirs.

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L'ordre des séquences se trouve bouleversé par rapport à la proposition du centre pompidou en 2008. Mais cet aléatoire faisait, parait-il, partie du jeu dès les origines. Les nouveaux venus, dont 4 circassiens, s'intégrent bien à jouer les performers... pour autant ces derniers n'infléchissent pas spécifiquement la performance par la pratique de leur discipline première. A l'exception d'une scène, mais qui du coup passe plutôt forcée: le montage express d'un échafaudage, un drôle de de jeu de construction, et son escalade ralentie et accélérée.

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Il reste l'essentiel, que je ressens avec plus évidence encore qu'à la première vision: le plaisir et la fraîcheur de presques jeux d'enfants, organisés dans un bel esprit de dépouillement. Innocents! Les déambulations toniques, la cacophonie de voix qui fusent, les désabillages et rhabillages, les défilés baroques et bariolés avec les danseurs parés d'accessoires délirants, le magnifique final nu et libérateur. La simplicité rend caduque trop d'intellectualisation. Reste la jubilation, et c'est bon! Tout bien pesé, et allégé, un heureux hommage, qui n'a pas besoin de l'alibi d'être présenté comme un nouvelle création. Une reconstitution d'un genre bien spécial, puisque d'un art des années 60 alors fondé sur un désir fort d'expérimentation (tester des actions toutes simples) par définition évaporé depuis. Mais pourquoi pas? Reste le plaisir de la redécouverte et du témoignage...et peut-être la constitution d'un nouveau répertoire, celui de la performance, interprété avec plus (Cf Magical) ou moins de distance.

Guy 

C'était Parades & changes replays in expansion d'Anna Halprin, Morton Subotnick, Anne Collod & guest, à la grande Halle de la Villette jusqu'à ce soir.

photos de Jérome Delatour- Images de danse avec l'aimable autorisation de la Villette

lire aussi: Le Tadorne

jeudi, 01 décembre 2011

Fais du vélo, jardine à poil.

Rediffusion de la chronique du 24/7/2010, à l'occasion de la programmation de la piece à l'Apostrophe de Cergy Pontoise du 2 au 4 décembre.


A la Cité Internationale de Paris, lieu de grandes utopies, j'ai été invité à partager pour un soir un rêve plus modeste. Joué à l'échelle familiale ( mais dans le but de changer le monde tout autour c'est toujours un début). 

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S'agissant de cirque et d'acrobatie, le spectacle est souvent une histoire de famille, et sur cette scène-ci la déclinaison du mode de vie décroissant des artistes: Simon Yates et Jo-Ann Lancaster et leurs enfants Grover et Fidel. A assister à l'arrosage des plantes vertes je pourrais me croire devant une annexe de leur jardin australien. Donc une pauvreté de moyens revendiquée, décors recyclés, simple mât monté à vu et vinyle rayé, basse jouée punk et costumes sommaires juste un poil au dessus de l'état de nature, le tout à la mesure d'une réjouissante sincérité. "Mange des légumes, Sois gentil, fais du vélo, aime ton ennemi, jardine à poil, ne consomme pas trop, éteins la télévision...", me conseille gentillement par écriteaux ce petit ange en suspension. Je pourrais m'agacer de la récitation de ce nouveau catéchisme écologique. Mais il y a cet humour second degré qui pourtant ne nuit pas à l'éfficacité de cette propagande avouée (jusque dans le titre), la gravité décalé de chants post-soviétique devant l'étoile verte, les barbes militantes et postiches, cette drôle de dignité candide... Et c'est l'engagement des corps qui convainc. Dans les acrobaties aucune facilité feinte et les éfforts à nu, en évidence la lutte contre les dures lois de la gravité. Le rapport renoué du corps et de l'esprit avec l'environnement est au coeur de la demarche. Pas si facile de pédaler, et pour de vrai, à contre courant. L'idéalisme se mérite dans la douleur et l'humour à la fois.  C'est l'endoctrinement par l'exemple. Aucune prouesse n'est gratuite, mais autant d'élément du vocabulaire de chacune de ces petites histoires un peu tristes aux morales tendres et naïves: une sirêne qui monte à la corde la queue dans les ordures, ces gestes oppréssés par des bruitages industriels, cette apre lutte entre les sexes, ce petit déjeuner en un périlleux équilibre menacé par la surconsommation, cette ballade à velo sous les quolibets, ou la démonstration que, littéralement, on ne peut se nourrir d'argent. Les demonstrations sont drôles avec, recyclée pour la cause, un peu de l'humanité cruelle du burlesque muet.

c'est le cirque PROPAGANDA par acrobat, au théatre de la cité internationale jusqu'au 15 aout avec Paris quartier d'été, à voir en famille à partir de 10 ans.

Guy

Photo (Ponch Hawkes) avec l'aimable autorisation du théatre de la cité internationale

dimanche, 23 octobre 2011

Un voyage intérieur

On y rentre intrigué, installé en une confiance vigilante, comme pour monter dans un wagon qui s’engouffrerait dans le tunnel d’une attraction. Mais pas de sensations fortes ici, c’est un train fantôme d’émotions douces. Drôle de ballade. Assis dans un fauteuil roulant, yeux bandés, impuissant pourtant sans être angoissé, à se demander si ainsi handicapé c’est de soins dont on aurait ici besoin. Pourquoi pas ? D’attention et d’écoute, qui s’en plaindrait? Ce rendez vous déjà pris, il n’y a pas de file d’attente, pas de stress, pas d’urgence. On se laisser aller. Comme dans un confessionnal, chez son psy, son médecin, ici dans ces nouvelles mains, anonymes et bientôt bienveillantes. La chambre est obscure. Pas de contours, pas de lieu. On s’abandonne aux bruits d’abord, toutes oreilles dehors, aux voix et musiques dans la nuit, en état d’hyper sensibilité. On est prêt à tout sentir et écouter dans cette calme confusion, en soi d’abord, en profondeur. Les accompagnateurs jouent doucement à juste n’aller pas trop loin, aux frontières de l’intime. Des frôlements, de la douceur, de la proximité et de la chaleur. Les questions sont ouvertes, les secrets sont partagés ou non, en liberté. La confiance s’instaure, on s’accommode de ses réticences. Le corps s’abandonne toujours au voyage guidé: assis, debout, couché… mais l’esprit se libère et s’allège, fait lui même ce spectacle dont le spectateur est le héros.  

Quand le bandeau tombe des yeux et que tout enfin est dévoilé, en toute honnêteté, le théâtre de l’action est bien plus petit qu’en ressenti, que vu en soi-même auparavant. On découvre la photo de son visage, de son sourire parmi des centaines, des milliers, on est pris alors d’un étrange sentiment de fraternité. Le voyage est bienveillant, n’a laissé entrevoir que ce qu’on y avait emporté. On en ressort libéré d’un peu de poids.

C’était The Smile off Your Face, d’Ontroerend Goed, vu aux plateaux du CDC du Val de Marne.

Guy

vendredi, 23 septembre 2011

L'effet Papillon

Risquer le pari de l’opéra? Pas évident. Surtout si l’on n’est pas tombé tout petit dedans. Je ne m’y plonge ce soir qu’à cause de Numa Sadoul. C’est d’abord intimidant, presque irritant. Dans un écrin d’or et de rouge, tant de couches de sens, de sensations en empilement, ces redondances qui peuvent laisser loin à distance, lasser. Tout à la fois: le décor et les lumières, dans les costumes les chanteurs et tant et plus de figurants, leur voix qui s’élèvent et doublent les instruments mais aussi le texte en même temps, et leurs gestes. En bas l’orchestre, et le chef qui à la baguette décide aussi ainsi du rythme des mouvements d’en haut, sur scène. L’Opéra est-ce l’art du plein trop, du plein?

Pourtant un bon présage en introduction de cette Madame Butterfly: des danseurs tourmentés d’une blancheur à la Sankai Juku traversent la scène- même si plus rapidement que l’on s’y attendrait, car c’est la partition qui commande. Le décor est simple comme une estampe. Une modeste maison de bois, un pont et une jonque, l’idée de la mer au loin. Comme un désert qui laisserait deviner la suite du drame. Voici pour le port de Nagasaki.

 

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L’histoire tient, elle-aussi, en deux lignes. L’américain, vient, boit, prend et repart, oublie. Madame Butterfly, la geisha, a juste 15 ans, et bientôt porte leur enfant.

Et c’est la simplicité qui met l’affaire à ma portée. Et la sobre mise en scène qui allège tout le superflu qui pourrait  peser. Ne reste plus qu’à laisser derrière les préjugés et regarder le drame avec des yeux d’enfant, accepter que l’émotion et le sens passent aussi par le chant. Écouter la musique de Puccini (1904) qui s’enjoue et brille, prend des accents de comédie musicale avant l’heure. La scène est envahie par une foule pour le mariage express du Marin Pinkerton et de Mademoiselle Butterfly, la comédie de l’amour se joue sous des chœurs enivrants, puis l’union est consommée…

Fin du premier acte.

Le destin de Mme B. se joue en creux durant l’entracte: le départ et la naissance, les trois ans d’absence…

 

numa sadoul,opéra,bande dessinée,madame butterfly


Tout est joué dés le début du second acte pour la perte des dernières illusions, vers l’évidence de l’abandon, la désolation. La couleur des voix se teinte de plus sombres tonalités. Madame Butterfly n’est plus une enfant maintenant, mais les enfants sur scène deviennent omniprésents, avec eux la persistance de l’innocence. Ils rêvent, et se transforment en papillons, dans la nuit au milieu des bulles de savons et de la fumée des songes. Sous la neige, ou peut-être sous une pluie de cendre sur Nagasaki. Je me laisse moi aussi gagner par la naïveté. La sobriété permet la fusion de sensations de musique et visions. Sous l’esthétique la tristesse peut s’imposer. Un moment de recul vers le 3° acte et je prends conscience de la relative limitation des mouvements des chanteurs, sollicités par le chant, même si nous sommes un peu trompés par l’agitation de personnages par moments muets, tel l’infâme entremetteur. D’où cette construction en beaux plans quasi-fixes, qui ressemblent à des cases de B.D... Moins à des tableaux qu’à des vignettes qui pourraient être inspirées du Lotus Bleu d’Hergé, comme celle que le metteur en scène porte- sans surprise -à la boutonnière. Troisième acte : Mme Butterfly donne l’enfant et meurt. Paris gagné, une nouvelle découverte.

Guy

C'était Madame Butterfly, Opera de Puccini, livret de Giacosa et illica, mis en scène par Numa Sadoul et dirigé par Julia Jones.

A l'Opéra de Bordeaux jusqu'au 3 octobre.



Découvrez Madame Butterfly à l'Opéra de Bordeaux sur Culturebox !

lire aussi ici(miseen scene de 2003)

photos G.Bonnaud

mercredi, 27 juillet 2011

Artaud fait le mur

D'abord la voix cassée d'Artaud, grinçante et erraillée. Ou, tout comme, celle de l'interprête du poète, avec le cri des mouettes en écho loin là-haut. Les mots éructent le dégout du corps, la détresse de l'esprit, l'impossible séparation. Derrière: l'austère façade d'une maison, d'une institution. Par les fenêtres: des aperçus de corps mais en miettes, vus par morceaux. Des ombres, des mains, des têtes... Lourdes, gourdes, rugueuses, inexpressives, empéchées. D'une banale monstruosité. Aussi indéchiffrables que dans la maison l'inconscient. Par le soupirail s'échappent les éclairs des électrochocs. Sur le seuil, Artaud raconte son internement à l'hopital psychiatrique de Rodez, et ailleurs, huit ans de reclusion, jugé fou à lier. Enfin libéré mais toujours prisonnier de son corps, misère, diarrhées et douleurs, encore moins capable qu'avant de comprendre le dehors ou de se supporter en lui même. Les parôles persistent et fusent, déraisonnés, plaintes et aphorismes, d'une terrible acuité.

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Les personnages grotesques tentent de sortir de la grande maison. Des fenêtres, des draps tombent. Nous frémissons, assis, dans le froid de la nuit dans la cour, certains d'entre nous entourés de couvertures argentées, telles celles que les infirmiers distribuent aux rescapés.

C'était Padox-Artaud, mis en scène par Dominique Houdart, textes d'Antonin Artaud adaptés par Luc Laporte et lus par Jeanne Euclin, marionnettes d'Alain Roussel vu à la maison des associations de Trouville sur mer dans le cadre des 10° rencontres d'été théatre & lectures en Normandie.

Guy

photo GD

samedi, 07 mai 2011

Le rouge est mis

"What color is this?". A la première occurrence de l'interjection, quelques voix dans la salle s'élèvent pour répondre: "Rouge..." Et c'est vain de dire la réponse, tant elle est évidente, et n'appaise en rien l'interrogation, qui tourne à l'obsession. Repétée par Julie Andrée T. des dizaines, des centaines de fois, sur tous les tons. Plainte, hurlement, psalmodie, injure, balbutiement, plaisanterie, manifeste... Chaque objet (de couleur rouge évidemment...) qu'elle extrait de sa malle à malice: nappe, coeur en plastique, chapelet, poivron, bombe à peinture... (on s'en épargnera l'énumération complête) offre chaque fois un nouveau prétexte à une action. Chaque fois, sans apporter en soit plus d'explication. Mais en contribuant à une accumulation critique, et à l'évolution sensible des humeurs de l'artiste. Les parties passent, anecdotes, le tout importe.

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Ces actions partagent le public. J'en prends conscience aux réactions mitigées ce soir au théatre de la Bastille, aux échanges avec des spectateurs d'Avignon. Certains semblent choqués par les libertés que l'artiste prend avec son corps, d'autres, blasés, jugent la performance "datée" (en tant que performance?), n'y trouvent pas de sens... Pour ma part je ne suis pas ce soir à la recherche de sens. Je suis plus sensible aux sensations. J'aime ce désordre de plus en plus envahissant, cette escalade vers la saturation, ce cimetière d'objets suspendus en collection précaire à des fils sur le plateau. J'accepte d'être débordé par cette confusion agressive et monochrome d'objets design, inattendu ou quotidiens, de tâches et de reliefs, le corps éperdu et agité au milieu. Le sens vient quant il veut, parfois appuyé (l'évocation du sang menstruel), plus allusif généralement. En tapant large dans l'universalité (couleur forte oblige) on finit forcement par toucher juste et faire saigner un peu, entre la vie, l'amour, la mort, du coté des blessures partagées.

entrer des mots clefs

Quant au début de débat sur la nouveauté de cette proposition, je ne sais pas s'il a grand intérêt. J'ai l'intution que l'on exige plus de novation des propositions artistiques considérées comme  "performance" que s'agissant d'autres formes. La performance est elle encore praticable? C'était l'un des enjeux de Magical,vu récemment. Quoiqu'il en soit, et bien qu'on ne sache pas quelle part cette proposition laisse chaque soir à l'improvisation, Julie Andrée T. fait preuve d'un grand sens de la théatralité. Le nez rouge ne fait pas le clown, mais l'apparition de chaque objet produit un effet comique bien préparé (l'effet "Tshirtologie"?). Puis, les éclairages qui paniquent, la bande son qui s'affole, concurrent d'une manière organisée à une montée spectaculaire de l'enervement, un voyage rouge de colère ou de honte vers l'angoisse, la rage, l'intensité, avec une étonnante intervention au ukulélé saturé de feed back, avant le reflux de cette vague panique. L'artiste parvient presque alors à mettre le feu (métaphoriquement) à nos perceptions. Significativement, Julie André T. se drape dans un rideau de scène, accessoire théatral par excellence. Un détour dans l'imagerie pourpre érotique se révèle également trés codifié, accessoires mis à contribution jusqu'à nous faire rougir...

performance,julie andrée t.,theatre de la bastille

Une chose ne souffre pas de doute: l'artiste engage, sollicite (empourpre ici) son corps sans managements (mais cette démarche est-elle spécifique aujourd'hui à la performance, plus qu'aux arts de la scène? C'est douteux..), telle une matière première dramatique, sans plus d'égard qu'avec les autres objets à disposition. Si ce n'est avec plus de rudesse et impudeur vers le ridicule assumé, l'auto-dérision ou la cruauté... L'emmène sur le chemin de l'enfance également, vers la régression, à se bourrer de bonbons, dégouliner de jus de poivrons. Le rapport vis à vis de la nourriture et la salissure déborde basique et viséral. Ce retour vers les émotions premières touche profond. Le corps est contaminé de rouge, aprés un passage par le noir, tout finit heureusement sur une touche de bleu espoir.

C'était Rouge de Julie Andrée T. au théatre de la Bastille, jusqu'au 10 mai.

Guy

merci à Jérome Delatour - images de danse, pour les photos (1et 2)....et pour m'avoir guidé vers cette performance!

Voir sur images de danse ses photos et son compte rendu.

Photo 3 par Jean Lheureux, avec l'aimable autorisation du théatre de Bastille

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