dimanche, 13 mai 2012

Tezuka, connais pas

Je ne connais rien aux mangas, ni à l’envers ni à l’endroit. Juste j’entrevois souvent, par-dessus les épaules des lecteurs addictifs qu’il me faut enjamber dans les rayons bd, des images qui me paraissent gorgées de sexualité régressive et d’émotions convulsives. Écart de générations, préjugés et mauvais départ… Bref Sidi Larbi Cherkaoui a créé « TeZuKa » pour les spectateurs non-lecteurs de mangas comme moi.

Il me faut au moins ça. Une narration bienveillante, une pédagogie non forcée, proposée. Surtout en générosité et mouvements, la même énergie que celle déployée pour la trilogie religieuse (Foi, Babel, Myth). Cette énergie s’offre ici à un autre sujet de civilisation. Sidi Larbi Cherkaoui explore des cercles concentriques: celui du Japon, de sa culture, de sa bande dessinée, de l’œuvre du créateur Osamu Tezuka (1922-1989). Il me renvoie aux repères que je connais, l’inquiétude du Japon de l’après guerre, sous les influences occidentales et traumatisé par l’atome, le pays qui donnera naissance à Kurosawa, au buto… Astro-boy nait sur ce terrain là, petit robot atomique, triste et idéaliste, dessiné d’un trait simple à la Disney pour un public d’enfants. Au-delà, Tezuka exprime humanisme, critique sociale, amour pour la vie sous toutes ses formes. Ce soir, il rentre peu à peu dans ma zone d'acceptabilité.

Dessin, danse, musique: sur le plateau tout se lit et tout se lie. Le corps est passeur, devient récit. Les trois musiciens animent avec des instruments traditionnels une musique qui l’est moins. Les œuvres de Tezuka, projetées en toute ampleur sur grand écran, s’évadent du petit format, et s’anime le mouvement jusqu’alors suggéré. En danger, quand l’encre se brouille et fond. Les danseurs se plient dans les cases projetées. Bras et corps s’agitent parfois comme des idéogrammes. Un calligraphe vient transformer les danseurs en porteurs de messages. Surtout le spectacle, de combats d’arts martiaux en mouvements de masse est porté par un lyrisme qui m’est immédiatement accessible. Je n’ai jamais la sensation de voir des scènes de genre, des japonaiseries. Ils ne sont pas si nombreux, les chorégraphes capables de transmettre ainsi, sans trahison ni démagogie. Je rêve d’un tel hommage à d’autres dessinateurs, Moebius, Will Eisner…

TeZuKa de Sidi Larbi Cherkaoui est joué à la grande Halle de la Villette jusqu'au 19 mai.

Guy

A propos de danse et bande dessinée: Lucky Luk et In the beginning

lundi, 07 mai 2012

Tout sauf Robert

Rediffusion dutexte du 8 janvier 2011: Robert Plankett revient au théatre de la ville jusqu'au 11 mai.


Les accidents du deuil viennent surprendre les visages et les gestes des amis qui restent. Le disparu- Robert Plankett -ne décide pas à s’effacer tout à fait, et revient, tel un fantôme, débriefer posément son A.V.C. .  Les objets orphelins, dispersés, attendent leur vain partage entre les vivants, il y a surtout l’absence, tout cet espace vide sur le plateau, tel celui qui s’étend entre la densité inexpliquée des faits et le flou des sentiments.

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L’improvisation est laissée grande ouverte dans le jeu des acteurs pour tenter de combler ce vide, sans peur de la liberté. C'est-à-dire avec des impasses et quelques faiblesses, aussi de vraies beautés. Surtout, cette narration volontairement éclatée est terriblement honnête avec le sujet, avec ces souvenirs en miettes et la réalité à recomposer, avec ce qui fait toute la vraie vie vite fait, loin des grands sentiments qui n’existent que dans les grands romans. Ce groupe que le deuil peine à rassembler a le besoin de parler même sans cohérence, juste pour tenter de comprendre, réinventer -c’est une belle scène- sur un corps métaphorique et émouvant une carte du tendre, se disputer, pleurer et rire un peu, résilier les abonnements pour cause de décès, finir ensemble le poulet, s’interroger sans possibilité de réponses sur Dieu et la migration des saumons. Tout les petits rien qui,littéralement, crèvent l’écran.

C'était Robert Plankett, par le collectif La Vie Brève, m.e.s. de Jeanne Candel, au Théatre de la Cité Internationale jusqu'au 29 janvier, puis au théatre de Vanves les 4 et 5 février.

Guy

photo de Charlotte Corman avec l'aimable autorisation du T.C.I.

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samedi, 05 mai 2012

Tous metteurs en scène!

Je demande à ce que les assistants suspendent le globe terrestre par un fil à mi hauteur dans le lointain jardin de la scène, qu’ils disposent un coquillage coté face, et l’arbre vert à baies rouges dans le lointain cour. Olivia Lioret, l’interprète, devrait parcourir la diagonale de face cour jusqu’au globe en tournant sur elle-même - joyeusement- dans une main un poisson, dans l’autre un goéland. Les dés sont jetés, tout disposé pour une minute d’utopie de nature, en toute naïveté. Veronica Vallecillo, en meneuse de jeu, veille à la mise en place, choisit la musique: « What a beautiful world » par Louis Armstrong. Lumières, c’est parti. Et le résultat se matérialise, porté par la présence de la danseuse qui invente une émotion sur ce chemin. Cela s’échappe de la vague vision d’origine, l’image en direct s’impose dans toutes ses dimensions, c’est à la fois plus simple et emporté que je ne l’aurais imaginé…

Veronica Vallecillo s’est mise dans la peau d’une maitresse de cérémonie mi-guindée mi-degulinguée- par moment saisie de furieuses éruptions flamenco- pour nous initier au b.a.b.a. de la mise en scène et de la scénographie. Après quelques démonstrations et l’exposé des règles du jeu, les volontaires dans le public sont invités en toute bienveillance à jouer. Choisir parmi les 64 accessoires tirés de l’univers «trashic» en noir, blanc et rouge de la chorégraphe ceux à disposer sur le plateau, donner les consignes à l’interprète. A l’imaginaire de chacun de s’exprimer. Ce n’est pas triste.

Le premier plaisir est d’écouter chacun des apprentis metteur en scène donner ses instructions, plus ou moins motivées, soit simples, soit d’une surprenante précision. A l’intérieur de chacun, les images sont déjà vivantes, construites. L’époque doit être anxiogène: beaucoup des propositions de ce soir tendent au tragique même tempéré de comique, le squelette rouge est souvent mis à contribution, dans des relations passionnelles avec l’interprète. A une occasion le squelette est vivant (il fallaitl’inventer) mais sitôt frappé de mort subite sous les yeux impuissants de son amoureuse. A la scène suivante l’assistant passe un mauvais quart d’heure sous les assauts de l’interprète armée d’une épée et d’un pistolet. Je me sens un peu plagié quand un autre spectateur après moi utilise globe, poisson et goéland, mais après réflexion je ne porterai pas plainte. Le second plaisir est de découvrir en direct l’image en mouvement, toute la vie et les inflexions inattendues qu’insuffle l’interprète à l’image de départ, pour nous renvoyer un objet artistique que chacun interprétera à sa façon.

Mais le plaisir le plus intense est de lever la main et proposer soi-même. Croire que nous sommes tous artistes, un peu…

C’était La construction d’une image vivante, happening pédagogique par Veronica Vallecillo, encore ce soir à L’Etoile du Nord à 19h00 dans le cadre de Jet Lag.

Guy

mercredi, 02 mai 2012

La tête et les jambes

Il y aurait les danseuses, belles et physiques, légères dans tous les sens du terme. De l’autre côté Il y aurait les écrivain(e)s, maladroites et intellectuelles, qui tendraient vers le disgracieux, avec des lunettes moches selon toute probabilité….

concordan(s)e,centre culturel suisse,danse,perrine valli

 

Et surprennent des rencontres à contre-emploi. Merci Concordan(s)e et tant pis pour les rôles attribués d’avance. Pour commencer par des jeux de doubles dans l’obscurité, puis ces deux sœurs qui apparaissent, jumelles jusqu’au bout des ongles: même les perruques et lunettes raccords. La chorégraphe Perrine Valli prend la parole avec assurance, l’auteure Carla Demierre corps en avant se prend au jeu. Ensemble. Dans un exercice similaire quoique masculin, le chorégraphe Lionel Hoche et l’écrivain Emmanuel Rabu se répartissaient les rôles et moyens d’expressions de manière plus tranchée autour d’un même sujet. Ce soir le sujet tient avant tout dans la rencontre entre elles deux, chacune un pas l’une vers l’autre, vers un miroir dans lequel se considérer, au delà des apparences en leur féminité. Elles s’interrogent sur le cousin machin de la famille Addams, qui ressemble plutôt à une cousine, à se réapproprier. Elles échangent les places, sur le tapis de danse ou fesses posées sur la chaise devant le bureau. L’une écrit sonorité, l’autre lit sororité.

concordan(s)e,centre culturel suisse,danse,perrine valli

 

A chacune son apport. Carla Demierre joue avec ou sans la langue, ouvre l’esprit de mots étranges, de réflexions à contre courant. Perrine Valli cadre de gestes doux et droits, prend la mesure de l’espace au mètre ruban, remet le monde en ordre. Cette femme exerce un grand pouvoir d’apaisement. Des pas simples sur une musique insouciante trouvent leur écho quelques phrases plus loin, les paroles se prolongent chez l’une et l’autre en langage des signes, corps et mains. Peu importe les rôles, seul compte l’échange: surprenons nous un peu!

C’était La cousine machine de Perrine Valli et Carla Demierre au centre culturel suisse, créé dans le cadre de Concordan(s)e.

guy

Ma mère est humoriste, de Carla Demierre, est paru aux éditions Léo Scheer dans la collection Laureli en 2011. Perrine Valli crée Si dans cette chambre un ami attend le 4 et 5 mai aux rencontres chorégraphiques internationales de seine saint Denis.

Photos par Simon Letellier pour le CCS, avec l'aimable autorisation de la compagnie.

mardi, 01 mai 2012

Repères...

C'était la 500° note du blog, et son 6ème anniversaire...

Tout bien considéré, je continue!

Guy

jeudi, 26 avril 2012

Où suis je?

Leïla Gaudin, plus ou moins debout sur une table, en position incertaine. Nous sommes assis, autour elle, dans le restaurant de Mains d’œuvres. La bière est offerte. Leïla Gaudin n’est pas la première, loin de là, à tenter l’évasion de la scène, l’intrusion dans un espace quotidien. Mais sa situation ce soir semble particulièrement indéterminée, en suspend. On la voit. D’où la comprendre? La précédente pièce- Cette heure du matin - mettait en scène des incidents du quotidien, mais dans un cadre conventionnel. Dont elle s’extrait ici. Sur sa table, elle bredouille, titube. En effet, il y a un sujet. Le portrait cru d’une ivrogne, qu’on imagine sans abri, qui vagabonde sans but ni foyer. S’agit-il de nous inviter à voir ceux que dans la vraie vie l’on préfère ignorer, tant ils nous dérangent, dans leur déchéance?

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Mais elle part autre part. S’adresse soudain à nous à un autre niveau, sur le ton froid du commentaire, souligne que par sa position de performeuse et contrairement à tout un chacun, elle peut nous montrer ses fesses sans que l’on s’en offusque. Ou nous incite à ressentir la mystérieuse présence dont le regard peut investir des objets inanimés. Rétablissant ainsi la distance d’elle à nous, et tentant l'abolir l’instant d’après, de retour dans son personnage, errant dans nos rangs jusqu’à atterrir tête en avant dans la poubelle, titubant et ainsi la pièce. Grande rousse hagarde, la beauté sur le fil, ivre d’apparence, pauvrement habillée. Plus là que nature. Une assistante s’empresse de délimiter par deux lignes de rubans adhésifs au sol le chemin qu’elle empruntera entre nos tables. Repères en pratique inutiles, mais si symboliques, dessinant un espace imaginaire et interdit. Des deux cotés. Ces limites nous protègent du contact, de l’odeur, de la saleté… D’une autre réalité physique. Les barrières sont rétablies, la distance survit à tout, la performeuse en fait la démonstration incertaine. Où cette pièce va-t-elle? Est-elle perdue d’avance à refuser, ou dépasser, son sujet? Quelque chose ne vient pas et s’empêche, c’est cela qui est troublant, donne envie de persister. Je ne sais pas si l’exercice est vain, ou passionnant. Peut-être faudrait qu’il dure bien plus longtemps, à nous lasser vraiment, ou jusqu'à ouvrir sur autre chose, des heures durant….

C'était Errance 1 de Leïla Gaudin, vu à Mains d'Oeuvres.

Guy

Lire aussi Jean Marie Goureau

Photo par Pauline Maitre, avec l'aimable autorisation de Mains d'Oeuvres

dimanche, 08 avril 2012

Sept voix en une

Parfois, pas souvent, on accepte dès les premiers instants comme l’évidence une si belle présence. On accepte de suivre l’acteur où qu’il aille. Pour entendre toutes les voix de ce texte en une seule: celle d’Ava Hervier comédienne remarquable, débordante, la vie même avec ses fragilités, ses nuances et ses excès.

théatre,la loge

Il faut bien cela: ce « show funèbre» parle du deuil qui se cherche et soudain qui vous prend, du corps absent et de la vie qui s’en absente, de la chair qui alors ne signifie plus rien. La voix est d’abord avalée, hébétée, qui comprend encore moins que nous les spectateurs- face à la mort comme toujours la vie ne sait plus rien- puis se transforme, pour celle d’un autre des sept amis réunis qui boivent du vin assis autour des marronniers. Le texte, dans ses apparences désordonnées résiste à la mort dans tous sens, il est charnel, terrien. Mais sur la scène il n’y a rien, il n’y a qu’elle. Pourtant il suffit d’un œuf, d’un sac de terre, pour figurer toutes les textures, toutes les matières, les sensualités et les émotions. L’actrice sans trucs ni esbroufe, partage avec nous de plein pied, juste et inattendue, comme toutes les réactions autour du mystère irrésolu.

C’est le Show funèbre à sept voix, texe et mise en scène de Florian Pautasso avec Ava Hervier à la Loge encore les 10, 11 et 12 avril.

Guy

lundi, 02 avril 2012

En transe

Au début, la rumeur est quasi imperceptible. Dans presque l’obscurité, les mouvements de la danseuse coulent, ondulent, adoucissent.

danse,théatre de la cité internationale,nacera belaza

Le chant s’impose peu à peu au premier plan, se matérialise en boucle. Un gospel en perpétuel mouvement, déséquilibré, éclats et entêtements, des claquements de main et exclamations, en fusion. Les discordances s’exacerbent, ne se résolvent que dans plus de tumulte encore, des séquences répétées jusqu’au vertige. Sur scène un corps a remplacé l’autre, lui aussi traversé par ces sensations- le vacarme du monde ?- dans un balancement abandonné. Le chant plus fort que le mouvement, lui juste une conséquence, modeste, relégué dans le clair obscur. Plein volume, la musique teste nos limites. Pourquoi ne peut-on pas danser, devant un spectacle de danse, assis, prisonniers? Chacun seul à sa place. Je regarde autour de moi les immobilités, les quant à soi, les émotions enfermées. Je pense aux Blind Boys, à Pharoah Sanders. Je ne parviens à ne libérer que mes doigts. Soit enivré, soir rétif, mais pas de milieu possible. Je dois choisir. Je suis emporté moi aussi. Et je rejoins en secret la transe des danseuses. Combien autour de moi, eux aussi? En duo maintenant, elles se laissent toujours, encore, emporter, yeux fermés, dans la même douceur pourtant mais plus vivement, une communion. Je pourrai fermer les yeux aussi. Je crois distinguer les mots « get up and dance » mais je ne bouge pas. L’illumination vient, la grâce ou un répit, il faut une fin, un abandon.

C’était Le Temps scellé de Nacera Belaza, vu ce soir au théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 7 avril.

Guy

photo d'Antonin Pons braley avec l'aimable autorisation du théatre de la cité internationale