vendredi, 23 septembre 2011

L'effet Papillon

Risquer le pari de l’opéra? Pas évident. Surtout si l’on n’est pas tombé tout petit dedans. Je ne m’y plonge ce soir qu’à cause de Numa Sadoul. C’est d’abord intimidant, presque irritant. Dans un écrin d’or et de rouge, tant de couches de sens, de sensations en empilement, ces redondances qui peuvent laisser loin à distance, lasser. Tout à la fois: le décor et les lumières, dans les costumes les chanteurs et tant et plus de figurants, leur voix qui s’élèvent et doublent les instruments mais aussi le texte en même temps, et leurs gestes. En bas l’orchestre, et le chef qui à la baguette décide aussi ainsi du rythme des mouvements d’en haut, sur scène. L’Opéra est-ce l’art du plein trop, du plein?

Pourtant un bon présage en introduction de cette Madame Butterfly: des danseurs tourmentés d’une blancheur à la Sankai Juku traversent la scène- même si plus rapidement que l’on s’y attendrait, car c’est la partition qui commande. Le décor est simple comme une estampe. Une modeste maison de bois, un pont et une jonque, l’idée de la mer au loin. Comme un désert qui laisserait deviner la suite du drame. Voici pour le port de Nagasaki.

 

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L’histoire tient, elle-aussi, en deux lignes. L’américain, vient, boit, prend et repart, oublie. Madame Butterfly, la geisha, a juste 15 ans, et bientôt porte leur enfant.

Et c’est la simplicité qui met l’affaire à ma portée. Et la sobre mise en scène qui allège tout le superflu qui pourrait  peser. Ne reste plus qu’à laisser derrière les préjugés et regarder le drame avec des yeux d’enfant, accepter que l’émotion et le sens passent aussi par le chant. Écouter la musique de Puccini (1904) qui s’enjoue et brille, prend des accents de comédie musicale avant l’heure. La scène est envahie par une foule pour le mariage express du Marin Pinkerton et de Mademoiselle Butterfly, la comédie de l’amour se joue sous des chœurs enivrants, puis l’union est consommée…

Fin du premier acte.

Le destin de Mme B. se joue en creux durant l’entracte: le départ et la naissance, les trois ans d’absence…

 

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Tout est joué dés le début du second acte pour la perte des dernières illusions, vers l’évidence de l’abandon, la désolation. La couleur des voix se teinte de plus sombres tonalités. Madame Butterfly n’est plus une enfant maintenant, mais les enfants sur scène deviennent omniprésents, avec eux la persistance de l’innocence. Ils rêvent, et se transforment en papillons, dans la nuit au milieu des bulles de savons et de la fumée des songes. Sous la neige, ou peut-être sous une pluie de cendre sur Nagasaki. Je me laisse moi aussi gagner par la naïveté. La sobriété permet la fusion de sensations de musique et visions. Sous l’esthétique la tristesse peut s’imposer. Un moment de recul vers le 3° acte et je prends conscience de la relative limitation des mouvements des chanteurs, sollicités par le chant, même si nous sommes un peu trompés par l’agitation de personnages par moments muets, tel l’infâme entremetteur. D’où cette construction en beaux plans quasi-fixes, qui ressemblent à des cases de B.D... Moins à des tableaux qu’à des vignettes qui pourraient être inspirées du Lotus Bleu d’Hergé, comme celle que le metteur en scène porte- sans surprise -à la boutonnière. Troisième acte : Mme Butterfly donne l’enfant et meurt. Paris gagné, une nouvelle découverte.

Guy

C'était Madame Butterfly, Opera de Puccini, livret de Giacosa et illica, mis en scène par Numa Sadoul et dirigé par Julia Jones.

A l'Opéra de Bordeaux jusqu'au 3 octobre.



Découvrez Madame Butterfly à l'Opéra de Bordeaux sur Culturebox !

lire aussi ici(miseen scene de 2003)

photos G.Bonnaud

mercredi, 27 juillet 2011

Artaud fait le mur

D'abord la voix cassée d'Artaud, grinçante et erraillée. Ou, tout comme, celle de l'interprête du poète, avec le cri des mouettes en écho loin là-haut. Les mots éructent le dégout du corps, la détresse de l'esprit, l'impossible séparation. Derrière: l'austère façade d'une maison, d'une institution. Par les fenêtres: des aperçus de corps mais en miettes, vus par morceaux. Des ombres, des mains, des têtes... Lourdes, gourdes, rugueuses, inexpressives, empéchées. D'une banale monstruosité. Aussi indéchiffrables que dans la maison l'inconscient. Par le soupirail s'échappent les éclairs des électrochocs. Sur le seuil, Artaud raconte son internement à l'hopital psychiatrique de Rodez, et ailleurs, huit ans de reclusion, jugé fou à lier. Enfin libéré mais toujours prisonnier de son corps, misère, diarrhées et douleurs, encore moins capable qu'avant de comprendre le dehors ou de se supporter en lui même. Les parôles persistent et fusent, déraisonnés, plaintes et aphorismes, d'une terrible acuité.

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Les personnages grotesques tentent de sortir de la grande maison. Des fenêtres, des draps tombent. Nous frémissons, assis, dans le froid de la nuit dans la cour, certains d'entre nous entourés de couvertures argentées, telles celles que les infirmiers distribuent aux rescapés.

C'était Padox-Artaud, mis en scène par Dominique Houdart, textes d'Antonin Artaud adaptés par Luc Laporte et lus par Jeanne Euclin, marionnettes d'Alain Roussel vu à la maison des associations de Trouville sur mer dans le cadre des 10° rencontres d'été théatre & lectures en Normandie.

Guy

photo GD

dimanche, 10 avril 2011

La performance n'est plus ce qu'elle était

Les temps ont changé. La performance est-elle déjà un art daté? La performance était-elle un art? Qu'était-elle? Comment la perpétuer? Les faits: Martha Rosler, Marina Abramovic et d’autres femmes, il y a quarante ans, jetaient leurs corps en jeu. Les mobilisaient jusqu’à la blessure pour ébrécher par chocs et assauts kamikaze les fausses évidences. Re-évidence: la société a changé depuis, tout sauf comme on s'y attendait, en arrière, en avant... Les aspirations féministes également. Si tout est joué, reste à ré-interpréter à la lumière du monde d'aujourd'hui. La relecture contemporaine de ces performances datées des crus 65-75, mais toujours pertinentes et impertinentes, ne provoque sûrement pas ce soir les mêmes questions qu'alors. C'est fait d'une manière très maitrisée, avec une pénetrante et fertile intelligence.


YOKO ONO CUT PIECE par TECHNOLOGOS

Yoko Ono (Cut piece) abandonnait ses ciseaux au public, laissait à celui ci la responsabilité de découper ses vêtements, de la dénuder on non. Ce soir Anne Juren s'exécute toute seule jusqu'au dernier lambeau de tissu, et dans cette logique va bien plus loin encore... mais il serait dommage de révéler l'illusion, sensationnelle à différents points de vue, qui suit, et ouvre sur d'autres significations. Il s'agit bien ce soir une mise en scène contrôlée, une mise en perspective, un prolongement et non une re-création à l'identique. D'une certaine manière un hommage, surtout une interrogation à deux niveaux, sur les significations que pouvait prendre la performance alors, et les implications possibles maintenant. Le public n'est donc ce soir pas invité à participer, pour des raisons techniques sûrement, mais ce choix provoque, quoiqu'il en soit, un glissement de sens, une actualisation par rapport au féminisme- bien qu'ambigu- de la performance d'origine. Ressent-on alors une libre prise de contrôle de la femme sur son propre corps ou l’intériorisation profonde d'une injonction collective, la résignation au rôle d'objet?

 

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Tous vêtements découpés, la vérité n'est pas toute nue pour autant. Ni une évidemment. Sans nul doute, le sujet se focalise sur le corps féminin, le regard porté sur lui. Mais la forte détermination de la mise en scène, opposée aux incertitudes performatives, ne tue pas pour autant la multiplicité des interprétations. C’est heureux. Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent, surtout la magie toujours présente. Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette proposition que de mobiliser ici les techniques de la prestidigitation: un art tout de même historiquement misogyne présentant le magicien surpuissant et l'assistante potiche, aussi déshabillée qu'il soit possible devant un public familial. L'illusion ici permet, fonctionnellement, de ne pas mettre le corps en danger à la différence de ce qui était le cas pour certaines pratiques performatives des années évoquées. Avant tout, la magie est utilisée dans le sens du sens: du lait est tiré de la mamelle de la ménagère modèle durant l'inventaire grinçant de ses ustensiles de cuisine (et de torture), un soutien-gorge appararait mystérieusement... Les tours sont détournés. Pour produire un effet théatral et second degré, qui accentue la mise à distance, au même titre que les autres effets kitsch, qui renvoient à l'anti-nostalgie aux années papier glacé rafraichies par la série Mad Men.

 

 

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L'attention distraite par les leurres, les attaques surprennent d'autant. Ainsi le contraste entre les actions d’un corps conventionnel et aseptisé, baigné dans une musique d'ambiance qui nous dit "tout va bien" et le même corps qui soudain s'expose frontalement, cette fois sans artifices. Aveuglant, ce corps nu éclairé cru, chairs, seins, ventre, membres et sexe secoués jusqu'à l'indigestion sur une bande son orgasmique, obéissant aux mâles injonctions d'une chanson de Led Zep, objectivisé et le visage dérobé par un masque. Cette exposition se prolonge interminable jusqu'à écœurer tout voyeurisme possible. On n'était pas présent en 1975 pour réagir à la performance source de Marina Abramovic-Freeing the body- mais on a le sentiment que l'entreprise de libération originelle est ici détournée et actualisée vers le constat cynique de notre pornographie quotidienne, signe des temps.

Autre remise à niveau insolente, le manifeste féministe d'origine de Carole Sheeman est recyclé sans sourciller en numéro de cabaret canaille, jouant sur connivence très vendeuse. Quoique tout autant possiblement subversif, à y penser à deux fois. La frontière entre faire et le dénoncer est mince, et renvoi, mais c'est justice, le public à son jugement, à sa réflexion. On ne voit pas, comme dans la performance de départ, un discours à lire que la performeuse semble extraire de son vagin, mais des rubans multicolores , puis des piles alcalines (comme pour faire fonctionner une poupée?)... Les questions sont posées, avec force, mordant et ironie. La proposition finit sur une belle pirouette, un juste retournement: le public à son tour est éclairé par la projection de l'œil du sexe féminin, qui le structe souverain et lumineux.

 

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Magical de et par Anne Juren & Annie Dorsen, avec le concours du magicien Steve Cuiffo, d'aprés des performances originales de Martha Rosler, Marina Abramovic, Yoko Ono et Carole Sheemann. Au théatre de la Cité internationale, dans le cadre du programme Des-illusions.

Guy 

 photos de Roland Raushmeir avec l'aimable autorisation du Théatre de la Cité Internationale

Lire aussi

dimanche, 30 janvier 2011

Le réel et le reste

Damien Chardonnet-Darmaillacq  (on écrira D.C.D.) débriefe sur le plateau de  Bla Bla Bla ou Approche latérale des paradigmes discursifs à caractère persuasifs ou promotionnels (on écrira Bla Bla Bla) son expérience de collaborateur de Ségolène Royal. Forcement un bel effet d’annonce- c’est la saison- qui attire sur Bla Bla Bla l’attention  de l’A.F.P., du Point, du Figaro….  Une telle exposition médiatique est hors normes en matière de danse, performance ou théâtre contemporain dans un festival émergeant. Mais celui qui viendrait ce soir pour les confidences ou le sensationnel repartirait déçu. Ni règlement de compte, ni déballage, tout juste quelques piques, moins dirigées vers la candidate de 2007 que vers le milieu des politiques en général: mesquineries, bassesses et baronneries.

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Il s’agit plutôt ce soir de la chronique d’un désenchantement. Là où les choses commencent à m’intéresser c’est que cette désillusion politique, qui mène D.C.D. jusqu’à la démission de ses fonction n’est pas vraiment dite. Du moins elle n’est pas expliquée. D.C.D. ,sur le ton posé et poli du gendre parfait sorti de sciences- po, dans un français impeccable et littéraire, enchaîne les anecdotes de campagne en France profonde et les réflexions désabusées, mais en ne s’attaquant jamais vraiment  lui-même au pourquoi, ni au cœur du sujet. Stratégie ou pudeur, son réel, son vécu, se décode dans ce que l’on voit à coté. Dans le télescopage des actions des performeurs sur la scène. Avec un homme politique (Yvonnick Muller), plus que convaincant en costume de circonstance et en charge du discours générique. Des argumentaires saturés de vides assurés et d’arguments interchangeables. Tout dans la pose et dans le ton. A en rire et pleurer, et dans le même temps l'émetteur est assez convaincant dans la communication analogique pour qu’on se surprenne avec des pulsions pavloviennes de se précipiter aux urnes.  

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Dans une surenchère du rêve et de la P.N.L. , une démonstratrice de télé achat en robe rouge moulante nous vante dans le même temps un mixer jusqu’à l’orgasme. Une danseuse muette et masquée tente de calculer le dénominateur commun de leurs gestes, un gars travesti s’improvise première dame. Confronté à ces juxtapositions fécondes-même si tout ne me semble pas toujours raccord- j’en oublie vite le seul cas Ségolène. La réflexion s’élargit. Ce documentaire imaginaire est heureusement participatif, la profusion de niveaux nous remue plutôt que de vouloir démontrer. C'est loufoque le plus souvent, plus grave possiblement. Que les discours soient vrais ou non, il devient difficile de les distinguer. Avec les mêmes effets populistes qu'au début Y.M. nous délivre un très beau speech en v.o. d'Obama. Comme dans le vrai, la forme emporte le fond dans la confusion, vers l’impossibilité de l’engagement, même si D.C.D. ne tranche lui-même pas vraiment. Peut-on rester pur dans l’action ? C’est vieux comme l’homme, à vos stylos ! Le thème d’Indisciplines est  cette année « changer le monde ? » Ce soir la réponse est plutôt non, et bien dans l’air du temps. Si la question était : « peut-on représenter le réel autrement », la question serait « oui » évidemment.

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C’est à une autre Reconstitution que nous invite Garance Dor. A celle d’une performance passée, à Artdanthé. Bien évidemment la carte n’est pas le territoire, et la reconstitution n’est pas la représentation. Elle n'est pas non plus le réel vraiment, j’y réfléchirais en relisant le texte de Roland Barthes (et à propos de France Gall) distribué pour l’occasion. Quoiqu’il en soit la reconstitution se déroule insaisissable avec un sens aigu de l’ellipse, sans temps mort malgré le parti pris de ne pas asséner de temps fort, et un humour léger, léger, dans le bon sens du terme. Nous sommes invités, si cela est par principe possible, à reproduire nous aussi la performance qui a du avoir lieu l’an dernier (mais alors avec de faux volontaires). Nous écoutons la version abrégée de l’abécédaire vécu de la vie des artistes, mise en perspective de leur condition, avec la conviction soudaine que tout est vrai. Tout cela pour ne pas dire vraiment le sujet de la performance à l'origine, nous sommes gentiment décontenancés, mais est ce important ? Prolongement de cette logique particulière: des vrais ( ?) volontaires sont invités à accomplir des actions impossibles qui en deviennent poétiques, c’est la tentative qui nous émeut. A la fin on éteint le lapin et on boit un verre, assez heureux.

C'était  Bla Bla Bla ou Approche latérale des paradigmDamien Chardonnet-Darmaillacq  

 

es discursifs à caractère persuasifs ou promotionnels de

et Reconstitution de Garance Dor

vu au festival Indiscplines, proposé par Sabrina Weldman  et présenté auDansoir jusqu'au 11 février. 

Guy 

photos par Elise Colette avec l'aimable autorisation de D.C.D.

photo de Samantha Gil avec l'aimable autorisation de Garance Dor

 

vendredi, 17 septembre 2010

Portraits croisés

C'était l'idée de cette été, au départ à l'occasion du débat au forum du off d'Avignon avec Pascal Bely: "Quels espaces de parole pour le spectacle vivant?".  Que quelques bloggeurs s'essaient à expliquer leur démarche, et tenter le portrait d'un autre blog... comme pour esquisser une cartographie des blogs consacrés au spectacle vivant.

Ainsi ici la contribution de Martine Silber, à lire aussi sur son blog Marsupilamima, suivi de ma reaction, et de l'évocation du Blog de l'Athénée

Martine Silber : D'abord merci pour la description du blog. Je l'ai démarré juste après avoir quitté le journal Le Monde, à l'automne 2008 et mes premiers billets font souvent part de ma découverte de la "blogosphère" et de mes interrogations. Bien entendu, cela est dépassé aujourd'hui. Mais l'objectif reste le même, un objectif principalement journalistique. Comment écrire et faire de la critique autrement que sur le papier?

 Le constat est assez  curieux: ne plus donner d'infos, c’est à dire ce qui fait l'essence même du journalisme. Pourquoi? Parce que ces infos sont sur les sites des théâtres, dans les dossiers de presse, sur d'autres blogs, dans les rubriques de la presse en ligne...Un exemple: pourquoi recopier le programme du festival d'Avignon puisqu'on peut le télécharger à partir du site du festival? Autre exemple, les infos pratiques (dates du spectacle, dates de tournée, adresse et téléphone des lieux, tarifs,  durée de la pièce, sa distribution...tout cela est en ligne, il suffit de mettre le lien. Autrement dit, c'est utiliser ce que l'on appelle  du journalisme de liens au sein du billet.

Reste le reste...c’est à dire faire partager des plaisirs et des émotions. Pour l'avoir trop fait, je n'éprouve aucun plaisir à descendre un spectacle raté. Je le passe sous silence. Mon objectif est d'amener des lecteurs à ce partage du bonheur que donne le spectacle vivant. Partager est le mot le plus important, tout comme on partage des liens sur les réseaux sociaux, je cherche à  partager dans un billet un ressenti, une chaleur, une admiration.

J'ai un peu tendance à "négliger" les grands spectacles des grands théâtres, parce que j'aime les petits lieux, la banlieue, les gens qui se donnent un mal immense pour faire vivre le théâtre et qui méritent toute notre reconnaissance...

Mais je cherche aussi à soigner l'écriture, je me relis plusieurs fois, pas seulement pour éliminer les fautes de frappe, mais en travaillant  la construction du billet, passant un paragraphe plus haut ou plus bas, je cherche les mots, les formules, j'évite les métaphores etc...

Je viens de passer un mois quasiment sans poster car j'ai été prise par d'autres activités puisque je viens d'animer plusieurs tables rondes (à Lyon pour les Archives Internationales du Roman, puis à paris Pour le festival Paris en toutes lettres) et j'ai lu une bonne vingtaine de bouquins pour les préparer ce qui prend du temps. Et mon blog me manque, je vais donc y revenir incessamment avant et pendant Avignon.

J'ai connu Un soir ou un autre grâce à des discussions avec le Tadorne et je partage justement avec son auteur Guy Degeorges, cette curiosité pour les endroits peu connus, les spectacles un peu bizarres, et une certaine mansuétude à l'égard des ratages! En revanche, plaçant le texte au cœur de mes découvertes, il peut m'arriver de parler de littérature  mais l'éclectisme de Guy, toujours porté par sa curiosité, et qui se passionne pour toutes les formes de spectacle vivant  m'enchante. Nous devrions aller au cirque ensemble....

Guy Degeorges : Merci à Martine pour ce passage de relais. Si elle revient assez tôt d'Avignon,  elle peut m'accompagner au cirque à la Villette ou au T.C.I. en juillet...

Je ne parlerai pas plus avant d’Un Soir Ou Un Autre, sinon pour évoquer ma rencontre récente avec le sympathique Marc Molk.  Marc est peintre, son projet est donc de créer des œuvres destinées à durer. Marc a également écrit un livre- Pertes Humaines – dans lequel il s’efforce de fixer le souvenir de personnes qu’il a perdues de vue. Le soir de cette rencontre, nous avons parlé spectacle vivant.  Marc me confiait son trouble d’assister à la création d’œuvres qui, le temps de la représentation épuisé, ne pouvaient survivre que dans notre mémoire.  Il me semblait quant à moi que  beaucoup de l’intensité de ces rencontres artistiques se jouait dans cette éphémère même. Toutes les traces écrites tentées ensuite sur ce blog ou ailleurs, ne se résumant alors qu’à des échos déformés, juste des mercis, des adieux et des renoncements. C’est sans doute tout simplement de cela dont il s’agit ici.

Parlons plutôt de Clémence Hérout. Clémence accomplit chaque matin, sinon l’impossible, du moins l’inattendu. Quand, il y a deux ans, Clémence a annoncé qu’elle créait le blog de l’Athénée, et qu’elle y écrirait un billet quotidien, je l’ai félicitée comme tout le monde et lui ai souhaité bonne chance. Comme beaucoup, j’étais persuadé que son entreprise était vouée à l’échec, c'est-à-dire qu’elle ne pourrait jamais trouver chaque matin quelque chose de nouveau et d’intéressant à écrire sur son sujet.

Je me trompais.

Car il suffit aujourd’hui de lire le blog de Clémence pour se rendre compte qu’aucun matin n’y ressemble au précédent. Mais que l’on peut chaque jour y partager sa passion méticuleuse pour les grandes et les petites choses qui font que le théâtre existe : les textes, les idées, les lieux, les textes, les objets, les enjeux, surtout les gens…  avec un regard qui  sans cesse se déplace, une curiosité qui ne s’épuise pas.  En évitant le piège de la critique de spectacle, mais en explorant tout ce qui rend le théâtre possible, bien au-delà de ce qui ce qui ne concernerait que le seul théâtre de l’Athénée.

Ce faisant, Clémence a créé un nouveau métier (ce qui en revanche n’arrive pas tous les matins!) : celui de bloggeur d’une salle de théâtre, et a établi une distance et une indépendance originale vis-à-vis de son institution.

Pour éviter d’embarrasser Clémence avec plus d’éloges, je vais donc conclure en exprimant un regret, ou du moins une frustration. Clémence écrit très bien. Elle est très jeune (c'est-à-dire qu’elle a bien moins de trente ans) donc est très sérieuse (à l’écrit du moins, mais il est vrai que sinon je la connais peu). Elle ne laisse dépasser aucune faute d’orthographe, emploie toujours des mots justes, et me vouvoie quand je laisse un commentaire sur son blog…. avec ce côté sciences-po-première-de-la-classe, toujours contrôlé et ne voulant à aucun prix être prise en faute, même si sous la pertinence pointe souvent l’impertinence. J’ai le sentiment de ne voir que la partie émergée de l’iceberg… quand lirai-je une Clémence réellement emportée?

Lire la suite sur Le blog de l'Athénée...

lundi, 09 août 2010

Un Prophète

Ce qui me fait venir à la Cartoucherie c’est la curiosité, le hasard d’avoir à la fois relu Jean Giraud, et vu « La Montagne Sacrée ». Pour une soirée à la croisée, où se rapprochent les disciplines dans une étrange promiscuité- danse, poésie, musique, peinture-autour de Jodorowsky, qui est un artiste indiscipliné. Quelqu’un à coté d’où on l’attend, surprenant dans la cohérence de ses œuvres et collaborations avec le Mime Marceau ou avec Moebius, de la poésie au cinéma et à la bande dessinée, de la psychanalyse à la magie et au tarot. L’homme charme dès l’entrée en scène, son essence même de charmer. Il parait ne pas avoir oublié d’avoir été un jour acteur, son pas insouciant des années, le sourire dévorant, la barbe enneigée de maitre et la voix rocailleuse, cabot et modeste. Ici sur scène pour bien plus que de lire des poèmes- mais au juste pourquoi faire ? - et l’air de pouvoir tout improviser, être aussi inattendu que notre attente même. Au cœur d’une profusion de sensations, le tout orchestré en liberté par Carolyn Carlson. Sur les tableaux partout les couleurs pleurent, gravitent autour de lui sept jeunesses dans une danse fluide, les musiciens font gémir des ombres. Le tout montre pour commencer plus de liberté que de profondeur, et les échanges d’abord par dessous. Jodorowsky lance des haikus, autant de traits qui touchent et s’évaporent, puis explore l’espace de tout autour, ceux qui partagent la scène. Carlson le tempère, son double sans un mot, moqueuse, son pôle opposé. De son bras elle dessine des réponses, d’un geste esquisse d’autres interrogations. Jodorowky délivre ses aphorismes, ni oracles ni vérités figées. En quelques mots sa voix enfle pour partager la condition humaine, le tragique, la violence et le sacré, le sacrifice de soi pour la quête de l’être. Alors des instants de tension, de gravité. Que soulignent les danses, les musiques et les tableaux en mouvement. Ou la voix s’apaise ironique, pour des instants de légèreté, tout renoncé. Mais aussitôt il renonce aux mots, reconnait leur vacuité pour aller toucher les corps, les corps d’abord et sa voix les caresse. Plus que lui c’est Carolyn Carlson qui semble être la sagesse même, la sagesse muette. Elle le suit, le défie, le cajole, le provoque, le taquine, le sublime et le démystifie. L’aide à rendre au public la sagesse que celui-ci lui prête, pour chacun puisse chercher son chemin. Tout ceci n’étant qu’un rêve, la peinture prête à se dissoudre et la danse oubliée, ni peur du vide, de la vie et de la mort, sans limites, jusqu’à un grand éclat de rire et un tendre pas de deux.

C'était Poetry Event A partir des haïkus d’Alejandro Jodorowsky, tirés du recueil Les Pierres du Chemin. Danse: Carolyn Carlson, Interprétation Jacky Berger, Chinastu Kosakatani, Céline Maufroid Danseurs du Centre Chorégraphique National de Roubaix Nord-Pas de Calais Avec 7 danseuses du Conservatoire à Rayonnement Régional de la Ville de Paris
Poèmes Alejandro Jodorowsky, Peintures Pascale Montandon. Au théatre du Soleil avec June Events.

Guy

dimanche, 04 avril 2010

Je baise les yeux (je n'ai pas trouvé de meilleur titre pour ce texte que celui de la pièce)

Alors que s'installe l'assistance, les trois conférencières déja assises discutent à mi-voix, dénudées derrière la table, l'air de rien et seins à l'air... Cette entrée en matière nous place dans la perspective d'une pièce de danse contemporaine débribée, la feuille de salle suggère une performance aux développements plutôt intellectualisés, les premières minutes nous installent dans la fiction d'un talk show télévisé avec des professionnelles du strip-tease... Il s'agit un peu de tout cela à la fois, et aussi d'un drôle de canulard qui nous prend à contre-pied, comme l'annonce la barbe postiche de mlle Gaëlle Bourges et ce titre à retourner en tout sens: je baise les yeux.

Au premier degré, on écoute les effeuilleuses invitées. Elles témoignent sur un mode documentaire auprés de l'animateur des réalités du théatre érotique. A savoir les conventions du strip tease en tant qu'acte spectaculaire, les conditions économiques de l'exercice de ce métier, les relations de travail et motivations personnelles des artistes, la sociologie et la psychologie du public, ainsi de suite... La bonne nouvelle, c'est que traités à juste distance, avec quelques ruptures déconcertantes, ces échanges sont décalés et hilarants, et les rôles savoureusement bien distribués. Gaspard Delanoë plus que parfait en interviewer pédant et féru de références culturelles hors de propos pour réhausser les évidences. Les trois performeuses se distribuent les rôles du jeu, de la généreuse candide à la contradictrice systématique. Le débat s'épice pince sans rire, et l'on se rend compte que les platitudes qui sont dites n'en sont pas moins des vérités. L'ironie n'est elle ici qu'un habile moyen pour y nous sensibiliser?

L'exercice risquerait pourtant de lasser sans les travaux pratiques...Nous surprend alors un nouveau renversement: puisque que la conférence est nue, les strip-tease resteront habillés, les attentes du public déjouées. Chacune se révèle dans son style. Gaëlle Bourges dans une recréation effrénée de Saturday Night Fever en talons aiguilles, Marianne Chargois en contorsionniste à la fois poétique et provocatrice, Alice Roland en créature de cuir et de chaos.... Derrière les codes aguicheurs et les poses explicitement sexuées se profilent des imaginaires érotiques singuliers, et de fulgurantes affirmations chorégraphiques. La lecture à plusieurs niveaux de leurs paroles et de leurs gestes s'enrichit dans l'ambiguité lorsque l'on considère que les trois interpretes pratiquent professionellement le strip tease... Mais à l'issue de cette performance drôle et fine, focalisée sur l'ailleurs d'un théatre ouvertement libidineux, est paradoxalement occulté une interrogation inhérente à la situation qui vient d'être vécue: la place de l'érotisme dans le cadre d'une performance contemporaine.

C'était Je baise les yeux, m.e.s. par Gaëlle Bourges, avec Alice Roland, Gaspard Delanoë, Marianne Chargois, Gaëlle Bourges, à la Ménagerie de Verre.

Gaëlle Bourges est en résidence à Point Ephémère, et crée en mai La Belle Indifférence aux rencontres du 9-3

lire aussi télérama et les trois coups

vendredi, 15 janvier 2010

Rayhana agressée: communiqué de la maison des métallos

Communiqué de la Maison des Métallos

Depuis le 8 décembre, 9 comédiennes montent chaque soir sur la scène de la Maison des métallos, Etablissement culturel de la Ville de Paris, pour interpréter A mon âge, je me cache encore pour fumer. Elles incarnent 9 figures de la féminité aux prises avec le refoulement et la violence, réunies dans un hammam à Alger.

A la suite d'une première intimidation verbale en décembre, Rayhana, auteure de ce texte et comédienne, a été aspergée d'essence en se rendant à la représentation du mardi 12 janvier. Ses agresseurs lui ont ensuite jeté une cigarette allumée au visage, qui n'a fort heureusement pas enflammé leur victime. Les paroles de ses agresseurs laissent peu de doutes sur le lien existant entre cette tentative d'homicide et les représentations en cours d'A mon âge, je me cache encore pour fumer.

Après concertation, la Maison des métallos et la Compagnie ont décidé de poursuivre les représentations jusqu'à leur terme, la barbarie de cette agression venant confirmer à leurs yeux la pertinence et la justesse de ce texte.

Signataires : la Maison des métallos et la compagnie Orten