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  • Je crois en Magma

    ll y a des éblouissements adolescents dont on se se remet jamais vraiment. Ceux auxquels on a été exposés avant 17, 18 ans.
    Dans sa chambre écouter alors Mekanïk Destruktïv Kommadöh, volume au maximum, bouche bée. Avec toute l'intensité avec laquelle on peut accueillir, à cet âge là, une révélation. S'abandonner, durant les 45 minutes d'un seul morceau, aux répétitions entêtantes et hypnotiques, aux crescendos, aux éclats de batteries, aux basses grondantes, aux mantras éructés dans un langage ésotérique, jusqu'à un final aux accents apocalyptiques.
    En ne songeant pas un seul instant à trouver tout cela ridicule.
     
    Alors que je souviens très bien de qui de mes amis m'a fait découvrir les Doors, ou Zappa, ou plus tard Coltrane (merci à elles, merci à eux), pas moyen de me souvenir de qui m'aurait initié à Magma.
    Cette initiation était-elle si intime, si personnelle? Il y a les autres et il y a Magma.
    Car dans ce phénomène cérémoniel que produit la musique populaire, Magma va alors plus loin que quiconque pour nier toute compromission entre la musique et le monde, disons "profane": imagerie inquiétante (le fameux sigle tout en piquants, dont je me demande ce qu'il doit à Philippe Druillet), vêtements en noir, langage sacré, attitudes scéniques de possédés, choix musicaux radicaux, revendication d'une inspiration transcendante, déclarations furieuses et intransigeantes pour excommunier l'essentiel des autres musiques, forcement commerciales. On s'imagine un peu les musiciens comme des moines-soldats, dévoués à la grande ouvre 24 heure sur 24, acceptant tous les sacrifices, près à mourir en l'instant, si un jour ils atteignent enfin la note parfaite.
    Que demander de plus quand on a 17 ans (et pas de petite copine)?
     
    Et puis je grandis et cela se gâte un peu, j'assiste à un premier concert du groupe en 1982 et n'y retrouve pas ce qui j'y cherchais, la musique est partie dans d'autres directions ...
    Et cette pochette de disque, de jazz fusion, avec Christian Vander devant sa Ferrari: trahison!
    Les années passent, et pour moi heureusement tant d'autres musiques. Magma rentre en sommeil, mais je vais parfois voir Christian Vander en club de jazz. Exclusivement au service de la musique de John Coltrane, le batteur porte encore au cou le médaillon avec le fameux sigle: le volcan n'est donc pas éteint.
    Puis un jour- c'était écrit !- le volcan se réveille. Avec de nouvelles compositions, et la recréation d'anciennes suites musicales que la discographie initiale n'avait pas alors permis de révéler dans leur intégralité, Magma en revient à l'énergie du milieu des années 70. 
    Autour du fondateur Christian Vander, les musiciens passent, pour un moment fervents serviteurs d'une musique qui demeure.
    A l'occasion de plusieurs concerts, chacun vécu comme le dernier- qui sait?-je reviens à cet amour de jeunesse, tente de transmettre la flamme à mes garçons.

     
    Et ce soir encore au Triton: la jauge et l'intimité d'un club de jazz pour la dernière de cinq dates d'affilées. Dans la file d'attente, plaisanteries entre spectateurs aux vêtements ornés de sigles magma avec plus ou moins d'ostentation, nous sommes entre initiés (avec même, une minorité de femmes téméraires, et les générations se renouvellent un peu). Christian Vander va et vient, porte sans fards hors de scène son âge de septuagénaire. Qui ne le connaitrait pas ne pourrait soupçonner l'énergie qu'il va déployer tout à l'heure lors du concert.
     
    Nous sommes maintenant placés et tassés: Magma nous attaque en mode Kommadöh. Dans une version réduite au masculin de la formation en action depuis quelques années, privée pour l'occasion des quatre chanteuses, dont les belles envolées aériennes m'avaient emporté très haut vers l'émotion il y a 3 ans au VIP de Saint Nazaire.
    Qu'est-ce que cette soustraction peut-elle m'offrir ce soir? Les premières minutes m'apportent la réponse. Plus de dureté et d'apprêté, une plongée tellurique, une machine rythmique et harmonique lancée à plein régime, dépouillée d'embellissements. Aussi un retour, non pas aux premières origines que coloraient les cuivres, mais à la formation canonique de la "grande" époque: batterie, basse, guitare, 2 claviers, un chanteur. Rien de plus.
    Au chanteur alors de se risquer à assumer, avec théâtralité, l'essentiel des lignes vocales en Kobaïen, mais la voix est un instrument, qui se fond avec guitares et claviers, jamais solitaire ni noyée. Ce soir encore Magma est fidèle à sa musique, qui donc toujours ne ressemble à rien d'autre. Les musiciens jouent précis, tranchants, sans facilités, dans le sacerdoce des boucles à répéter avec précision jusqu'à l'explosion. Même le tout nouveau bassiste ne dépare pas. Avec joie aussi, manifeste sur leurs visages, aisance dans la transe.
     
    Générosité: l'essentiel du répertoire est consacré à Theusz Hamtaahk et Mekanïk Destruktïv Kommadöh, versions intégrales, deux des trois longs mouvements de la suite Theusz Hamtaahk. En interlude Auroville, rêverie à 2 claviers, et en rappel Ehn Deiss mené par Christian Vander au chant pour nous apaiser
    Sont parfois offerts de nouveaux cadeaux à celui qui se tient prêt à les accepter. Le cadeau est pour moi ce soir "Theusz Hamtaahk". J'avoue: je ne goutais pas cette pièce abordée par son versant ingrat dans sa première version vinyle. Trop abrupte, répétitive, sans la séduction flamboyante de Kommadöh. Mais ce soir pour la toute première fois- il a fallu 40 ans- je ne résiste pas à ce qui m'est donné par les musiciens. Cette pièce, je l'accepte et je la vis, dans sa radicalité et son entêtement,  sans impatience ni revendication, abandonné, jusqu'à la belle résolution à deux voix.
    J'ai toujours 17 ans, je crois toujours en Magma.
     
    Magma au Triton, le 31 janvier 2026
     
    Musiciens: Christian Vander, Hervé Aknin, Rudy Blas, Simon Goubert, Thierry Eliez