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Un Soir Ou Un Autre

  • Guerre, paix et camaraderie

    Le cinéma est l'art le plus vivant pour nous permettre d"écouter ce que les morts ont à nous dire. Tant que des institutions comme la cinémathèque permettent cette mémoire de survivre.
    La Tragédie de la mine (Kameradschaft en vo) réalisé par Georg W. Pabst (Lulu, la rue sans joie...) porte un fort message pacifiste, européen et internationaliste. Inspiré par la catastrophe de Courrière, qui vit des mineurs allemands venir au secours de leurs camarades français bloqués dans la mine, l’œuvre de 1931 veut conjurer le souvenir de la grande guerre. Mais l'épilogue, où l'on voit les militaires des deux pays refermer la frontière souterraine dont l'effraction avait permis le sauvetage, présage tristement celle qui viendra 8 ans plus tard.
    Réalisé de manière brute et directe, le film s'appuie sur l'authenticité de décors naturels, et une mise en scène qui scrute la vérité des hommes et les femmes. Les français y parlent le français, les allemands l'allemand, mais sur l'essentiel corps et visages se comprennent. C'est pour le spectateur contemporain une expérience où le temps et la distance ne périment rien. Pour nous encore, l'émotion s'impose dans le mouvement de l'action sans mélo ni musique. La sobriété des dialogues et du jeu imposent le courage et la solidarité des personnages comme des valeurs évidentes, qui ne nécessitent que peu de débats. Les films ne parviennent pas à empêcher les guerres, mais ils persistent à témoigner

    Guy

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  • Démons, bambous, communauté

    La communauté circassienne se forme en cercle- "teh dar", dans le dialecte de l'ethnie K'ho, signifie tourner en rond autour d'un feu - et il ne s'agit plus dans cet art du cirque, si fort et exigeant, de mettre en valeur des prouesses individuelles. Au rythme soutenu des chants et percussions sont rejouées ensemble les scènes de la vie villageoise: fêtes, travaux des champs, cérémonies avec masques de démons, jeux, défis, séduction. La vie quotidienne et les rites sont réinventés, chorégraphiés par le groupe en mouvement.
    Les bambous et les corps se combinent sans efforts apparents en constructions dynamiques et collectives, toujours renouvelées, comme la culture qui dans une société se transmet d'année en année, tel un organisme vivant. La tradition inscrite dans les timbres d'instruments traditionnels s'amplifie d'improvisations en gammes modernes, les rites s'enrichissent de jonglages et d'acrobaties. Pour mes yeux de spectateur occidental un voyage vers cette culture, aussi riche que juste dans son esthétique.
     
     
    Tehr Dar, du nouveau cirque du Vietnam vu à La Villette le 7 novembre. Jusqu'au 1 décembre.
     
    Guy

  • Corps et cordes

    Depuis Man Ray, qui peut encore ignorer les correspondances entre le violoncelle et le corps féminin? 
    Ce soir la rencontre se fait à nouveau, une fusion qui s'opère en trio: deux danseuses et un instrument. Qui évoluent ensemble avec délicatesse et fragilité, entre les trois on ne pourrait glisser une feuille de papier. Le regard creuse les gestes, interroge ces interdépendances, et refuse toute impatience à voir ces lentes évolutions, prudentes. Ces mouvements se vivent sur le mode des sens sans facilités, de la profondeur, sans brusquerie comme de peur que l'instrumentent en suspend ne tombe, que le charme ne se rompe. Refus du spectaculaire, temps retardé et pesanteur abolie, mais dans l'espace concentré au milieu de l'obscurité prospèrent les détails: rondeur de la chair démentie par l'aigu de l'archet, vertèbres dorées des dos nus en harmonie avec le vernis ... Rien autour si ce n'est l'obscurité pour laisser le champ libre à l'espace musical. Cette dimension s'avère essentielle, consubstantielle. La note tient, ample, consistante. Sa vibration constante installe la permanence. Née du frottement des cordes, elle s'amplifie, se renforce d'harmoniques et entoure les corps en retour, leur rend le sens, nous aussi plongés dans ce cocon de son.

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    Marsyas de Flora Gaudin, vu au Point Ephémère le 25 octobre dans le cadre du festival Zoa
     
    Guy
     
    Photo de Jeff Humbert avec l'aimable autorisation de Zoa
  • L'homme est-il bon?

    Ils reviennent loin avant. Profondément. Avant la culture, avant le langage, les vêtements, avant les codes sociaux qui ordonnent les distances entre leurs corps. Les sept performeurs dansent le retour à un état premier. Impossible utopie, nus, ils la tentent.
    C'est dire qu'aucune construction d'ensemble n’apparaît, mais des évidences crues: chacun laissé libre de creuser obsessionnellement sa gestuelle, sa frénésie, son obsession. chacun explore des gammes d'émotions comme vierges: excitation, douleur, agressivité, plaisir, sexualité... Mais un trait d'union: le rythme des percussions qui fait converger les danseurs dans un même crescendo. Et la scénographie brute des tas de bois, dans l'espace  bétonné du sous sol du C.N.D.. On y voit une représentation évidente du niveau zéro de la sociabilité, celui du rassemblement primitif autour du feu. ce dispositif induit un premier embryon d'organisation, des rondes qui vont tout autour s'accélérant, et le bois devient accessoire, arme, instrument, alors que les performeurs partout se déploient.
    Se pose la question de la relation. De la relation entre eux, sans que la notion de méchanceté mentionnée dans le titre ne m'apparaisse évidente au vu des interactions que j'observe. J'y vois surtout de la rudesse, mais de l'innocence. Le groupe tend à exister, interagir, se structurer, peut-être avec des dominants/dominés, des pulsions, on ne peut le nier, mais sans intelligence. Des idiots ensembles. Surtout quelle est la relation avec nous, qui avons été invités dans le même espace réduit qu'eux, sans sièges, ni conventions ni repères. Les plus prudents collés aux les murs, les plus téméraires assis au milieu. Où se placer, se déplacer, par rapport à ces corps dénudés? Nous sommes fascinés et embarrassés, confrontés à ces démonstration de force et de puissance, bousculés sur le trajet d'une horde suante, au delà de l'épuisement. Pas le temps de spéculer sur des implications politiques. Le rythme nous gagne aussi, à leur unisson, sans repères temporels. Gardons nous cette distance, sommes nous tentés nous aussi par la sauvagerie ? 

    C'était A Invenção da Maldade de Marcelo Evelin vu au C.N.D. le 15 octobre 2019

    Guy

  • Mme Stéphanie et Docteur Aflalo

    Pour cette conférence performée, Stéphanie Aflalo s'est dédoublée: l'une sur scène , l'autre sur un écran de télé.  Est-ce le corps et l'esprit ? Un dédoublement de personnalité? Le cerveau gauche et le cerveau droit? La tête et les jambes? L'une ordonne, l'autre exécute, les deux philosophent, s'interrogent. Nous interrogent vers essentiel jusqu'à l'impossibilité, en passant chaque fois par la drôlerie. On en sortira joyeusement blindé d'incertitudes.  
    Dédoublement: l'auteure met l'actrice à l’épreuve, sans complaisance. Dans un rythme contre-intuitif. D'abord une attente qui s'étire- l'absence portée jusqu'à sa limite- puis le corps et la voix de la Stéphanie Aflalo physique sous la contrainte de rafales de consignes de son double cathodique. C'est alors que tout le talent fuse, juste, la force d'expression s'impose chaque fois instantannée.
    L'irréprochable rationalité du questionnement de l'une, suscite de l'autre de joyeuses réponses faites de créativité absurde, qui transcendent la rationalité. Et quand la philosophie a achevé son entreprise d'auto-destruction, sur un fond irréductible d'inquiétude, sortie de secours pour ne pas finir en cendres avec le chant et la musique. 
     

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    Création de Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans de Stéphanie Aflalo ,vu le 25 octobre 2019 au Point Ephémère dans le cadre du festival Zoa.
    Zoa continue jusqu'au 30 octobre
     
    Guy
     
    image avec l'aimable autorisation de Zoa
  • Un mois en X

    Octobre 2019 est un mois très gaulois. On fête le 60ème anniversaire de la naissance d'Asterix, le nouvel album de Conrad et Ferri, le relooking de stations de métro, même des timbres postaux....

    Une bonne occasion de revenir aux sources est de lire la réédition très augmentée (avec une superbe iconographie et une nouvelle interview de 2015) des entretiens du co-créateur Albert Uderzo avec Numa Sadoul. On trouve bien sur à cette lecture un fort intérêt historique et artistique avec une porte ouverte sur l'atelier d'un artisan modeste et consciencieux... et dessinateur de génie, qui livre sans réticences ses secrets de fabrication. Mais sentimental aussi. Non seulement parce que nous avons tous grandis avec Asterix et Obelix, mais aussi grâce à l'auto-portrait d'un artiste si discret, aussi attachant que ses personnages, sensible et ombrageux. Et au souvenir de sa forte relation avec René Goscinny, avec le récit d'une émouvante fidélité.

    Il fallait la méthode éprouvée d'accoucheur de Numa Sadoul pour obtenir ce résultat. Numa Sadoul est écrivain et auteur de nombreux livres d'entretiens (Hergé, Franquin, Giraud/Moebius, Gotlib, Tardi...), metteur en scène d'opéra et de théâtre.

    Uderzo l'irreductible- Entretiens avec Albert Uderzo l'irreductible par Numa Sadoul chez Hachette

    Guy

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  • Retour dans la forêt

    Comme le montre ce soir l'interview perplexe de Viviana Moin par une journaliste nommé Héléna Villovitch (d'ailleurs interprétée par Héléna Villovitch), son art de la scène échappe toujours aux catégorisations, faisant semblant de s'excuser, éternellement en travaux, en expérimentation sans prétendre être expérimenté. Les champignons, les sujets graves et chansons gaies prospèrent dans cette indétermination, au cœur de la forêt profonde de la création. Les placards en préfabriqué y retournent à l'état sauvage, déstructurés à coup de scie mécanique, à la recherche de nouveaux agencements. Moyennement rassurante, Viviana feint avec drôlerie de ne pas être ici en représentation, avant par surprise de nous y replonger. Il s'agit avant tout de savoir retourner dans un délicieux état d'enfance, avec assez innocence pour ne comprendre dans un discours politique que des absurdités, avec assez de simplicité pour faire semblant de boire du thé dans des tasses imaginaires. Jubilation.

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    Passiflore et champignons dans la forêt profonde de Viviana Moin vu au carreau du temple le 14 septembre 2019 avec le festival Jerk Off

    Guy

    Photo Nicole Miquel

  • Aprés l'amour

    J'y repense encore.
     
    Parce que l'art que David noir est d'une absolue honnêteté. En plus d'être débordant, singulier. Rien en coulisse et maquillage à vue, tout déballé à nu. Les effets scéniques s'avouent (Par exemple pourquoi ne pas commencer par la regrettée Agnès Varda, puisque tout le monde aime les vieilles sympathiques).... Les masques restent des masques, les corps restent des corps, les sexes restent des sexes, les voix chantent en direct. Le tout imprévisible (plutôt qu'improvisé). Plus question ici de céder aux facilités de la fiction, de l'incarnation et de la continuité. Juste le poids des situations, le choc des images. Le résultat peut être vécu par certains comme provocant... Pour moi cet attitude témoigne d'une haute forme de respect pour le spectateur. Avec peu de moyens matériels une superproduction foisonne en 3D: des dizaines de personnages, plateau foutraque, vidéo, vrai gâteau, pianiste, poésie crue, et animaux.

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    Parce que pourtant c'est émouvant. D'une tristesse infinie. Ce qui n'exclue pas les fous rires. Il est ici encore question d'amour. L'amour vrai, au bout de ses pulsions, jusqu'à l'obscène et la pornographie, jusqu'au delà du mauvais gout, une fois toute l'eau de rose décapée. La pièce est jouée en variations déchirantes sur la chanson "Un accident" de Michel Sardou. Souvent la nudité y dit ce que seule la nudité est capable de dire, et les costumes prennent la parole aussi.

     
    Parce que "Mobil'Homme" dit chaque instant, et en toute intensité, se passer "après". Après l'accident, après la séparation, après le divorce, après la fin des illusions, après la post modernité, après la fin de l'histoire, après la réduction des subventions et la mort de la culture, après la chute du mur, après le réchauffement climatique. Après la présentation de la veille, qui, parait-il, était plus forte encore. Une post-proposition. En ce moment, que reste-t-il à dire quand tout a déjà été dit ? Sinon le redire plus fort encore, et oser en tous sens. Extraire et remuer les souvenirs d'un passé qui s"éloigne hors de vue comme le rivage. Surgissent dans le désordre nombre de monstres sacrés, sublimes et surannés, qui ne font plus peur, encore rêver: Mister Hyde et Nosferatu, Marilyn et Dracula, Kirk Douglas et le monstre de Frankenstein, le tueur à la tronçonneuse et le requin des dents de la mer, d'autres encore... Peut être sans le savoir sommes-nous déjà tous morts, mais à regarder en arrière nous nous souvenons avoir été vivants.

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    Mobil'homme de David Noir vu au Générateur de Gentilly le 20 mai 2019
     
    Guy
     
    photos GD
  • Science, non fiction?

    Expo Scientifiction , Blake et Mortimer au musée des Arts et Musée des arts et métiers: on découvre avec émotion 60 planches (sauvées du pillage) , calques, story-board d'Edgar P. Jacobs, témoins de son travail minutieux et acharné, ainsi que des objets de sa collection: maquettes, documentation préparatoire. Ces œuvres d'art dialoguent avec les artefacts issues des collections du Musée, pour souligner l'omniprésence des sciences et techniques dans le travail d'EPJ. Mais dommage que la mise en scène de l'expo, structurée autour des 4 éléments (Terre, eau, feu, air) ne se saisisse pas d'enjeux évidents de la série au regard de notre sensibilité contemporaine et du lieu: les contradictions et tensions entre les "progrès" de la science, et le bien-être de l'humanité,la survie de la planète.

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    Je développe: depuis le début de son œuvre de science fiction, Edgar P. Jacob joue les prophètes (de malheur). Le cycle de ''l'Espadon" commence fort avec la 3ème guerre mondiale où l'on voit la civilisation se consumer sous le feu des engins de destruction massive. Le professeur Mortimer rétablit l'équilibre dans la course aux armements par la mise au point de son arme secrète.

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    Les albums suivants ne voient pas Mortimer se consacrer à quelque activité scientifique pour le bien de l'humanité mais s'opposer aux entreprises de savants fous qui entendent l'asservir par le contrôle mental (La marque jaune) ou dérégler le climat (SOS météores) avec des effets catastrophiques sur toute la planète: 60 ans plus tard, le monde en est là. Les happy-end de circonstance à la fin de chaque album, avec le concours du super-flic Blake, ne trompent personne: chez Jacob le pessimisme est implacable, obstiné. La technologie des atlantes (l’énigme de l’Atlantide) ne protègent pas ce peuple ci contre guerre et cataclysme, le seul salut possible est dans la fuite, vers les étoiles. La machine à voyager dans le temps du "Piège diabolique" nous révèle un avenir terrifiant, moins enviable encore que le darwinisme impitoyable de la préhistoire et les troubles sociaux du moyen-age vus avant: apocalypse nucléaire et masses humaines à nouveaux asservies par les moyens techniques sophistiqués de surveillance et de maintien de l'ordre. Et d'albums en albums, l’amoral Olrik joue avec le feu scientifique pour en retirer son profit à court terme. Jacob nous parle, plus que jamais, du monde qui vient et d'utopies qui meurent.

    Guy

    Au musée des arts et metiers

  • Nouvelles divas

    Le jazz n'est pas mort. Ses interprètes rajeunissent et son public vieillit. Sur les gradins beaucoup d'habitués ont amené leurs coussins et petites laines, et personne ne se risquera à danser. Pourtant sur scène le tempo bat son plein et les belles divas la jouent sexy, cheveux blonds et voix d'ébène, feignent de hurler à l'amour comme des corps et âmes esseulés, aussi bonnes actrices que chanteuses. Ster Wax vient de Barcelone, Denise Gordon des Caraïbes Britanniques, et leurs chants tout droit des traditions afro-américaines.  
    En 1ere partie Ster Wax, l'organe rappeux et électrique, dévale sur les montagnes russes du boogie -woogie, le piano mitraille, la section rythmique slape et claque. Le saxophoniste Drew Davis, l'homme clé de la soirée, pimente d'un jazz joyeux cette base rythm & blues. 
     
     
    Puis Denise Gordon remonte encore dans le temps, aux sources du gospel et de la Nouvelle Orléans, nous emmène au Mardi gras, rend hommage à Mavis Staple, l'orgue gronde comme à la messe du dimanche matin. 
    Les deux belles, chacune et à l'unisson, soutenues par les impeccables riff de la section de cuivres, paient de beaux tributs à Aretha Franklin, désormais immortel étalon d'une forte féminité. 
    Il y a, en apothéose de cette soirée riche de bonnes vibrations, un moment de pure beauté. Denise Gordon entonne A change is gonna come de Sam Cooke, complainte intime, spirituelle et militante, gorgée d'espoir et de confiance. Chant et cuivres entremêlent, beaucoup se sont levés pour se rapprocher de la scène, tout s'envole vers le ciel.
     
     
    Denise Gordon, Ster Wax, au La baule Jazz Festival, le 12 aout 2019
     
     
    Guy