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Un Soir Ou Un Autre

  • Et maintenant?

    Corps en crise, marqués, traversés par l'urgence... Covid et confinements ont pesé. Libérations se font sur scène souvent avec âpreté, que la proximité avec le public exacerbe. Chacune des 14 propositions de ce soir n'a que 10 minutes pour vivre, pour s'imposer. Pure liberté: ni contrainte, ni thématisation, juste les cohérences qu'on s’efforcerait après coup de construire. Submergé par ces profusions, on s'interroge à quelques jours de distance sur ce qui s'est imprimé en plus de deux heures, parmi ce qui sur le moment a toujours interpellé. 

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    Est-ce quand les intentions ou références, qu'elles renvoient au féminisme, à la religion, au monde du travail, à l'homosexualité... se revendiquent haut et fort, plus que quand le sens, subtil, ose se chercher devant nous, fragile? Quand les corps paraissent se mettent en danger, quand la violence de leurs expressions nous bouscule? 
    De tout cela on imaginerait un an zéro, de remise en question. Où l'universitaire s'égare dans sa thèse devenue obsolète, où les violences faites aux femmes sont désormais intolérables, et presqu'autant la phraséologie des entretiens de recrutement. Où les corps courent, cherchent leurs places, leurs repères. Où cette femme explore les infinies possibilités qu'offrent une pièce de tissu... Surtout je regarde ce personnage qui, avec calme, pudeur, presque timidité, avec une tranquille détermination, prend méthodiquement la mesure de toutes les parties de son corps. Comme pour à nouveau se connaitre, se trouver prête, maintenant, à tout recommencer.
     

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    Guy
     
  • Speed Queen

    Ce solo n'en est pas un: il y a ici en jeu deux personnages, confrontés. Chair et mécanique, réunis pour une lutte inégale, en une histoire d'amour qui finit mal. D'un coté la femme- Stéphanie Aflalo- toute de silences, regards mi-clos puis emballements. Si subtile et intense. De l'autre une Citroën Picasso lui donne la réplique. Cet objet rond et banalisé, faussement rassurant, roule jusqu'à devant nous, joue de tous ses moyens d'expression des phares à la sono. L'automobile s'impose dans l'espace, devient même un espace scénique aux nouvelles potentialités, dans lequel la femme trouve un refuge, ou une prison. Devient scène de théâtre dans ce lieu de représentation en plein air - la Gare expérimentale- quelque part entre boulevard périphérique et boulevards des maréchaux. 
    Le récit s'ancre après. Après le drame, après l'accident, d'une violence indicible, quand se brisent les fils de l'existence et se déchirent les corps, démembrés.  Autant pour les beaux spots télévisés et le sentiment de sécurité.
    La voix brisée par le traumatisme, revient en arrière, et la pluie cesse, dans le récit drôle et tragique de cette relation avec la vitesse et la machine, de nos folies automobiles, de nos fêtes consuméristes, à en rester incrédule de tous les sentiments de bonheur et de liberté que nous y avons investi. 

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    Crash de Florian Pautasso et Grégoire Schaller, interprété par Stéphanie Aflalo, vu le 14 septembre à la Gare expérimentale avec le festival Zoa. 
    Prochaine étape de Zoa le mardi 12 octobre à l'étoile du nord avec la compagnie CAMINANTE pour ANIMANS
    photo de Vinciane Lebrun avec l'aimable autorisation de Zoa
  • Identités

    Les identités bougent et s'interrogent, et le corps s'autorise toutes libertés pour les exprimer
    Aude Lachaise invite les amateurs de Vitry à se dire en danse, d'où ils vivent, quels sont leurs chemins, sur ce quotidien qui dessine leur existence.

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    Dalila Belaza s'enracine dans un folklore imaginaire, qui s'abstrait de la pesanteur des cultures. Elle reste ramassée sur son axe dans un mouvement entêté et enivrant , ce n'est rien de connu, folklore en trompe l’œil. Elle se réinvente, laisse nos imaginations ouvertes à sa poésie.
     

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    Le parcours qu’évoque Mithkal Alzghair danseur syrien installé en France, fuse d'éclats tragiques. Bruits de bottes, gestes de supplications, fuite, exil et détresse, réminiscences de tradition : l'identité paraît ballotté par les évènements. Toute la violence de l'histoire est suggérée par les mouvements qu'elle imprime à ce corps en survie, il nous inspire d'intenses sentiments.
     

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    Aude Lachaise (Chemin), Dalila Belaza (figures), Mithkal Alzghair (Déplacement) A six heures du soir en été à la briqueterie, cdcn du Val de Marne
     
    Guy
    photos GD
  • Sylvain Luc et Bireli Lagrène

    Ce soir juste 2 musiciens venus avec leurs 12 cordes. Sylvain Luc et Bireli Lagrene, nous invitent en acoustique sans façons ni cérémonie, et tout est possible, tout est liberté.  Ni plan ni playlist, mais 20 ans de complicité et le plaisir de se surprendre sans savoir le morceau d’après, d'enfin nous retrouver après si longtemps. Jouer, simplement.
     

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    Sous leurs 20 doigts: une infinité de touchés, de sonorités, des notes ivres, des riffs qui rebondissent, des harmonies perchées, de la transmission de pensée, des gags et surprises. Chaque mesure est inattendue et peu importe le jazz:  Duke Ellington rencontre Zorba le grec et le troisième homme, Django Rheinardt prend un joint avec Jimmy Hendrix. Coté météo le temps est sunny avec de beaux nuages, Smoke on thé Water et one o'clock jump s'invitent au milieu de isn't She lovely, même la vie en rose ou du western si ça leur chante. Chaque instant s'invente, beau, unique et qui ne reviendra plus, vécu intensément et abandonné sans regret. C'est la vie à nouveau, ensemble la musique retrouvée, et s'est si important.
     
    Sylvain Luc et Biréli Lagrène au festival de jazz de Longjumeau le 3 juillet 2021
     
    Guy
     
    photo Mikael Lunel 
  • Low art, high art?

    Vulgaire, ou sexy? Réduit à ce dilemme, l'inventaire moral des poses de pole-danse tourne vite à l'absurde et au comique. Mais Solène Cerutti sort avec humour la barre (phallique?) du cadre, et entreprend de traiter la discipline controversée manière danse contemporaine. Mal vue, car les origines strip-teasantes du genre le rendent d'emblée suspect aux yeux féministes. 
    La chorégraphe s'emploie à secouer les préjugés, sur la tige de l’ambiguïté. Par la danse, avec les mots. Que faire de ces enroulements pas forcement lascifs, de ces acrobaties autour de la colonne? D'où les voir? Dans ce travail en cours, la chorégraphe travaille déjà finement notre regard sur ses mouvements, polarise ce regard justement. Le sexualise... ou pas. Elle déplace par moment notre ressenti vers l'esthétique, il lui suffit d'une suspension improbable-un exploit circassien- pour échapper à toute catégorisation trop facile. Autre direction, elle donne à voir son propre regard critique sur son corps en action, dans les canons.
    Quel sens prendra ce travail déjà passionnant? Celui d'une réappropriation féminine? A voir en 2021.

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    Sandrine ou comment écrire ENCORE des spectacles quand on est féministe (et qu’on aime la pole dance) , travail en cours de Solène Cerutti vu à Point Éphémère le 9 octobre dans le cadre de la plateforme professionnelle Danse Dense.
     
    Guy
     
    Photo d'Alexandre Barre avec l'aimable autorisation de la compagnie
  • Sans censure

    La bande dessinée est devenue assez adulte pour bien parler de l'enfance et de l'adolescence, des rapports pas si simples de ces âges avec la sexualité. Mais ces sujets sont peu traités à la première personne du singulier. Il est rare qu'un artiste de BD assume une autobiographie en dessous de la ceinture, à nu.
    Mission impossible ? Le pari est gagné avec deux belles œuvres en mode "je" où l'intime s'ouvre au partage, généreux: beaucoup de lectrices et de lecteurs se reconnaîtront, ou comprendront mieux des proches.
     
    Pucelle, de Florence Dupré la Tour, parle de ce dont justement on ne parle pas, dans le milieu bourgeois et catholique de la narratrice bientôt adolescente. Interdits et non dits: l'impossibilité de nommer rentre en conflit avec les évidences crues du corps. 
    La scène d'ouverture pose avec brio le paradoxe: on raconte au repas de famille l’anecdote archétypale de la mariée trop naïve scandalisée à sa nuit de noce. Et les enfants de rire avec les adultes... sans rien y comprendre. Car, non consciemment, tout est organisé pour dire sans dire, pour ne rien expliquer. Laisser la jeune narratrice écartelée. Entre d'un coté l'image d'une femme idéale et immaculée, bien à sa place, toute sexualité escamotée. Et de l'autre des réalités forcement "sales": les animaux qui copulent frénétiquement, les corps qui changent, les connivences d'adultes qui humilient l'enfant. Quand vient l'heure des révélations solennelles et embarrassées, pour updater la version bébé dans les choux/petite graine, rien n'est résolu. Frayeurs, contradictions morales, culpabilité sont solidement implantées. La puberté, c'est mal parti pour la jeune Florence.
    Ce récit est vécu à hauteur d'enfant, avec émotion, effroi et indignation. Avec un humour décapant aussi. Il y a donc du sang (celui des règles, des animaux domestiques...) des larmes de frustrations, de la violence épidermique dans la cour de récrée. c'est intense et sensible. La fin du tome 1 nous laisse sur un cliffhanger: la possibilité d'une relation amoureuse.... patience!

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    Extases de Jean Louis Tripp commence à peu prés à la période de la vie où le tome 1 de Pucelle s’arrête: au moment de la puberté. On est placé d'un point de vue masculin, une génération avant (à partir de la fin des années 60), dans un autre milieu (communiste) où la sexualité est abordée avec un peu moins de détours.
    Et pourtant....
    Le jeune Jean Louis a encore beaucoup a apprendre, sur ce que ne disent pas les planches d'anatomie interne. Découvrir, malgré ce qu'affirment les copains très surs d'eux, que le sexe des filles n'est pas en forme de X. Comprendre les subtilités des relations entre les genres: sens giratoires, feux rouge et feux verts, sens interdits. Et évidemment vivre ces expériences. On ne s'inquiète pas pour Jean-Louis: sa motivation est flagrante, dopée aux hormones, et le récit fébrile. Mais on est touché par ses maladresses, sa timidité. Ainsi, rien de grivois ou vulgaire, même en gros plan. Tout au long, aucune vantardise masculine. Que de l'humanité, dés que le parti-pris de franchise est accepté. De fait, les premières expériences surviennent tôt dés le tome 1... mais le temps des découvertes ne fait que commencer, ne semble jamais devoir s’arrêter au long de la vie sexuelle, sentimentale, amoureuse de jean-Louis. Celle-ci réserve bien des surprises aux lecteurs, et pour le narrateur toute la gamme des émotions, dilemmes et d'états d'âmes. On en revient, comme pour la petite Florence, aux conflits avec la morale et les conventions.

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    Pour cette confession sans fierté ni remords, Jean Louis Tripp dessine avec un style réaliste dont l'expressivité va jusqu'à la caricature. Le trait est nerveux et chargé, frénétique, en érections chroniques, forcement explicite. L'intensité cosmique des orgasmes déborde souvent en pleine page. 
     
    Passée la jolie couverture, faussement rassurante- Florence Dupré La Tour subverti les codes de la BD d'humour et jeunesse pour exprimer colères et angoisses, avec des exagérations quasi-manga. L'intensité des émotions vaut bien ça. La dominante rose ne rassurera personne, ce dessin est délicieusement dérangeant. 
     
    Les deux artistes se rejoignent dans l'usage libre et réjouissant des cases métaphoriques, pour exprimer autant l'intériorité des personnages que raconter les situations. Tout est permis, tant mieux. Et ils rendent ça et là hommage à leurs maîtres, c'est bien.
     
     
    Florence Dupré La Tour: Pucelle tome 1(débutante) - Dargaud
    Jean Louis Tripp: Extases tomes 1 et 2- Casterman 
     
    Guy
  • Good Vibrations

    Des mois de grisaille, enfermé, le printemps confiné. Puis le temps de la lourde lumière de l'été, la canicule qui nous fige dans l'oubli.

    Ce soir enfin reviennent les mouvements, les rythmes, les couleurs. A recevoir en plan d'ensemble, à explorer, de loin, de près, en s'égarant dans le mystère des textures, des autres réalités. Ces couleurs, les danseuses s'en saisissent à bras le corps, s'y glissent, les éprouvent, s'y faufilent. Elles renvoient les vibrations qui irradient des œuvres partout aux murs, ou offertes au sol, elles jouent avec le vif des tissus. Qui s'envolent et nous éclaboussent de vitalité. Ça a commencé- on ne saurait dire vraiment quand- sans frontières, aux hasards de la musique, de même que cet espace ouvre assez de génerosité pour nous faire oublier le dehors du dedans. Ça restera beau, toujours inachevé, sans cesse à recommencer. Une minute de danse trouve sa place dans l’œil d'une camera, mais autour le mouvement s'étend, renvoyé d'un corps à l'autre sans plan ni contrôle. On ne demande rien, prêt à accepter, on se laisse porter, bien.

     

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    Reciprocal de Bernard Bousquet, installation et performance avec:  Musicien.ne.s : HBT, Laurent Melon, Reïne
    Danseur.se.s : Maita Aubel, Link Berthomieux, Léa Bridarolli, Sijia Chen, Isabelle Clarençon, Lea Dasenka, Éléonore Dugué, Frida Enciso, Lucile Grémion, Lucas Hérault, Delphine Jungman, Malou Linocier, Federica Miani, Biño Sauitzvy, Yvonne Smink, Eneas Vaca Bualo, Nadia Vadori-Gauthier
    Stylisme : Token Monde

    Vu le 12 septembre 2020 au Générateur

    Guy

  • L'histoire de Lucia J.

    Elle est dés le début perchée, sur un échafaudage, Lucia in the sky, seule en scène et dans le flux de son monologue sans issue. Elle cherche les mots à l'horizon. Ils fusent et elle bondit. A notre rencontre. Spectateur, connait-on, ou non, le destin de la fille de James Joyce? Selon, on goûte la connivence, ou alors le plaisir curieux de la découverte, au fil du texte en détours d’Eugène Durif. Dans les deux cas on sait qu'un soir on reviendra voir la pièce, pour se placer dans de nouvelles perspectives. Pour revoir Lucia folle malgré son père illustre, folle à cause de lui ? Là est l'un des enjeux, sans doute destiné à rester irrésolu. Ses mots meurtris, ses gestes vifs, s'adressent à nous, au cœur, s'adressent à la mère, au géniteur. 
    L'histoire de Lucia J., c'est ce voyage au bout de la folie, où nous entraîne l'actrice Karelle Prugnaud, en générosité absolue, qui court, pleure, danse, lutte, séduit, crie, chute, s'enlaidit. C'est peut-être, ou ce n'est pas, l'histoire de l’héroïne de papier de Finnegans Wake: Anna Livia Plurabella. Lucia se révolte, veut être, si fort, mais le docteur Carl Jung ne veut ou ne peut rien pour elle, le jeune Samuel Beckett non plus, encore moins les électrochocs et les internements psychiatriques. 
    Après des mois de sevrage, d'isolement et d'anesthésie sociale, il est beau de revivre le théâtre ainsi, si intense, le lieu de la rencontre et du dérangement, sur la ligne de crête entre l'intelligence et la physicalité. 

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    Guy

    Le cas Lucia J.(un feu dans dans sa tête) d'Eugène Durif, mise en scène d'Eric Lacascade, vu le 14 juillet 2020 au gymnase Auguste Renoir avec le Paris Off Festival du théatre 14.

    photo de Jean Michel Coubart (avec l'aimable autorisation de la compagnie)

  • Histoires d'immeubles- Construire des histoires

    On a vu il y a quelque jours en couverture de The New Yorker cette image forte: Une infirmière avec un masque dans un couloir d’hôpital en pleine d'activité (et tout en teintes bleues), fait un signe à son mari et ses enfants, petites formes (toutes roses) sur l'écran de son portable. En un seul dessin beaucoup est dit: une humanité d'autant plus intense que la scène est simple et lisible.  Dans le quotidien une fenêtre sur intériorité du personnage, mais sans sentimentalisme. La dureté du contexte est comme apprivoisée par le dessin rond de Chris Ware, sa neutralité.
     
    Il en est de même avec la somme que constitue Building Stories. Mais là avec des milliers d'images, résultats de 10 ans de travail. Rassemblées- mais sans être ordonnées- dans ce qui ressemble à un coffret de jeu. L'objet improbable et imposant renferme 14 supports de lecture: plateau, journal, livre broché ou à dos carré... de toutes tailles. Sans mode d'emploi, ni chemin imposé: toute la liberté au hasard de plonger sans chronologie dans les épisodes de la vie ordinaire des personnages qui y sont décrits. On aime s'y perdre un peu, beaucoup, bientôt passionnément. Pour vite découvrir qu'à l'intérieur d'un même récit, d'une même image... présent, passés, futurs dialoguent. Car il est surtout question d'intériorité, de la manière dont les protagonistes songent à eux-mêmes, aux variations d'eux-mêmes au fil des périodes. Jusqu'à nous faire douter de ce qui est vrai, et de ce qui rêvé.
    Le temps se relativise. Ici des gestes quotidiens sont décomposés à l’extrême, là une seule page voit défiler toute la vie d'une femme, d’enfant à vieillard, alors qu'elle descend l'escalier. Saisissante illustration de la permanence de notre être conscient sous l'apparence des années.
     

     

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    S'impose comme le cadre de beaucoup de scènes un vieil immeuble, souvent présenté en coupe, façade ouverte, pour y dévoiler les activités de ses habitants, et la tentation est grande de comparer Building Stories de Chris Ware à la Vie Mode d'emploi de Georges Perec. Et le double sens du titre américain nous y incite. Mais au delà d'une première impression commune de foisonnement, de vertige partagé devant les ambitions des deux œuvres, il apparaît vite que les projets différent. Perec, dans un combat impossible contre un vide que jamais il ne nomme, dans une entreprise d’exhaustivité perdue d'avance, accumule une multitude de détails et fictions, avec un détachement pudique et sans jamais nous inviter à l'empathie avec les personnages.
    A l'inverse, l'exploration à laquelle se livre Chris Ware est plus verticale, concentrée sur l'humanité. Ainsi les récits privilégient l'un des personnages, une femme unijambiste, et la suivent hors de l'immeuble vers d'autres lieux de sa vie. A loupe, comme afin que d'elle plus rien ne puisse être caché: faits, corps, pensées. On pourrait alors plutôt comparer l'oeuvre à "une vie" de Maupassant.
    La profondeur de l'observation prend donc le pas sur la diversité des histoires. La subjectivité aussi sur le narrateur omniscient: il y ici à lire plus de silences que de paroles. Des gestes, lents, des pensées, des rêveries. Car tout pense chez Chris Ware, tout est vivant, sensible, tout est sujet. Les gens bien sur, mais le chat aussi, et Brandford (la meilleure abeille du monde!), peut-être les fleurs que l'on hésite à couper, même le vieil immeuble qui porte des jugements désabusés sur ses habitants.
    Ces pensées sont mélancoliques, souvent, car il s'agit de montrer la vraie vie. Celle qui est faite de petits bonheurs, d'un peu d'amour, de sexe mais surtout de pertes, de déceptions, de désamour, de solitude, de soucis financiers, de communication impossible, de projets avortés et d'illusions perdues. Et de toilettes bouchées.
    Pourtant la lecture de Building Stories inspire plus de sentiments positifs que de tristesse, comme une invitation à la résilience. Et ne lasse jamais, malgré le parti pris de s'inscrire dans le réalisme et le quotidien. Est ce format rassurant de la boite de jeu, qui parle à notre enfant intérieur? 
    Est ce dù au grand art du récit graphique que Chris Ware met en oeuvre? 
     
    A rebours de l’honnêteté et de la dureté des thèmes, l'apparente neutralité du dessin nous apaise et nous rassure: géométrie, pictogrammes, rondeurs, contours bien nets et aplats de couleur appliqués aux visages, corps, et décors. Ce style, à la limite du dessin fonctionnel, doit sans doute moins à la ligne claire qu'à l'efficacité des comic strips.
     
    Certains peuvent en ressentir de la froideur, j'y vois de la bienveillance. Surtout la complexité de la narration se combine avec la variété des procédés graphiques employés. Tout la palette est utilisé, allant des images en pleine page à des divisions en très petites cases, surtout avec des planches de compositions complexes et étonnantes. Jamais la virtuosité n'est utilisée sans but, lisible elle sert le sens. Des planches se répondent, et reprennent parfois au centre chaque fois une version différente du même personnage dont on comprend les évolutions de page en page.
     

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    La lecture est non seulement double, de la case à la perception de la page entière, mais triple, dans les correspondances d'une page à l'autre. Là des flèches, signes et pictogramme organisent d'images en images le fil des pensées et des causalités. En inventivité, les limites et les conventions de la bande dessinée sont repoussées. Un soin méticuleux est apporté aux maisons et décors, cadres de vies qui cadrent tant les vies, les déterminent. Sous nos yeux ces lieux vivent, vieillissent et meurent eux aussi.
     
    L'art graphique de Chris Ware nous montre de quelles matières, de murs et de rêves, notre vie est faite. 
     
     
    Guy -sous confinement- avril 2020
     
  • Fenêtres sur cour

    Depuis 10 jours on se parle tous par écrans- familles, amis, professionnels, étudiants- ce soir la performance se trouve un chemin là dedans, et fait la nique au confinement. Ose. Rendez-vous sur ZOOM dans un Générateur virtuel, qui agrège en mosaïque les espaces personnels des performeurs chez eux. 
     

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    Évidemment au début ça balbutie -et tant pis- ça cafouille, chacun dans son coin, distancié. Les règles sont à réinventer avant de les enfreindre: belle confusion, avec la voix des spectateurs qui ont oublié de couper le micro. Tous réduits en cadre fixe et en deux dimensions, comme au début du cinéma, comme nos vies en ce moment. 
    L'espace virtuel s'organise, une quinzaine de petites fenêtres s'ouvrent pour qu'on s'y engouffre. On dirait la façade d'un immeubles, rideaux ouverts sur autant de scènes vivantes. On réagit à ces invitations , et l'on zoome d'écran en écran comme on arpenterait la salle du Générateur pour s'approcher d'une performance ou d'une autre. Propositions bavardes ou laconiques, visions inexpliquées, belles, loufoques, dans les salons, chambres, couloirs, escaliers ou salles de bain, sans dessus-dessous. Chants, dessins, corps immobiles ou en mouvement. Ou juste le regard attentif de spectateurs dont la camera est allumée. Tous unis par la volonté de ne pas renoncer.
    On sourit. Et le moment est aussi émouvant à la mesure de ce qui manque, à la mesure de la frustration de ne pas pouvoir plus s'approcher, une promesse d’après.
     

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    Zoom Your Frasq sur l'application Zoom par les artistes du Générateur, le 29 mars 2010.