dimanche, 12 octobre 2014

L'homme est un chien pour l'homme

En ce moment au théâtre des bouffes du nord (rediffusion de la note du 9 mars 2013)

 

Grrr ! Les chiens ont retrouvé de leur mordant. Est-ce de s’être repu de chair humaine à la fin du précèdent opus? C’est sans doute de recentrer le spectacle, sans en sacrifier la réjouissante imprévisibilité, autour d’un sujet actuel et cruel: les dérives de certaines officines en développement personnel. Place aux nouveaux petits maitres en mieux agir et mieux être. Training en virilité ou féminité (« Etre femelle donne des ailes »), thérapie par la grammaire, répétition d’entretien d’embauches... Peu importe le thème, il ne s’agit ce soir que de contrôle, que de rapports de pouvoir. Chez les animateurs la bienveillance de rigueur n’est qu’une bienveillance de façade. Les participants, tout en demandes, ridicules et fragilités, pathos pleins à déborder, deviennent rien de moins que des chiens à dresser, ploient ou se cassent lors des exercices auxquels ils se soumettent. Les corps souffrent asservis à ces injonctions paradoxales: sois spontané! Plus sur de toi, plus sexy, plus calqué sur le modèle idéal, sois toi et un autre…

Se dessine un traité de la manipulation sociale bien plus riche et efficace, jouissif, que dans bien des pièces « sérieuses ». Cet absurde poussé aux extrêmes oppresse les personnages tout en exacerbant le comique des situations. (Aparté personnel: suis-je sensible à ce sujet en raison du souvenir toujours incrédule du jour ou un formateur en techniques commerciales tenta vainement et hystériquement de me transformer en mannequin-vendeur en une heure chrono (garanti ou remboursé), tout en tentant me faisant avaler un peu de bouddhisme de pacotille? )Je préfère, et de loin, la thérapie par le rire proposée par les Chiens. Ce soir la situation ne manque pas de sel, sachant que les scènes sont nées d’improvisations collectives. Les acteurs sont libres mais les personnages sous influence, placés face à des propositions de jeu impossibles. Il me semble que beaucoup d’entre eux n’ont jamais aussi bien joués (poussés dans des zones d’inconfort?). Mais aucun réalisme ici, l’illusion comique est maltraitée, hachée par de brusques ruptures, Le délire est poussé à son comble dans l’hilarante thérapie par la recherche de l’enfant idéal, où la princesse revit son conte de fée avec cui-cui, lapinou et le prince charmant avec une séance de touche-pipi d’un mauvais goût réjouissant. Double occasion, de suggérer jusqu’où va la régression dans la vraie vie, et de montrer jusqu’où sur scène on peut encore aller trop loin.

Et surprendre toujours, avec ses sauts muets, indispensables, qui nous projettent sans préavis dans d’autres espaces temps. Sans rapports évidents entre eux, toutes conventions battues en brèche. Cet ailleurs est superbement cinématographique (autant que le titre à la Pialat), sur un mode tonitruant: l’accueil avec un jeu de boules sur le plateau en terrain vague, la réinterprétation en plus salace encore du duo Ike & Tina… ou plus suggestif : la dérive d’un couple vu de dos (mais leurs chiens au premier plan), une scène en voix off. Autant de belles respirations. Les chiens rêvent aussi. « Quand je pense qu’on va vieillir ensemble » : c’est une invitation pour nous à durer avec eux, avec cette maturité dans l renouvellement.

 C'était Quand je pense qu’on va vieillir ensemble du collectifs Les Chiens de Navarre, vu au théatre de Vanves.

 Guy

 

Quand je pense qu'on va vieillir ensemble - teaser from Théâtre des Bouffes du Nord on Vimeo.

 

dimanche, 05 octobre 2014

Sauvages

Jeudi est à nouveau joué jeudi prochain à Micadanse dans le cadre du festival ZOA (du 4 au 10 octobre, aussi avec Eva Klimackova, Mohamed El Khatib, Malika Djardi Muriel Bourdeau). Voici ce que j'écrivais le 24 mai dernier à la création de la pièce.

Corps juste de glaise, elles s’étreignent. Entre ces deux pas même l’espace pour glisser une hésitation, ni la plus mince des réserves. Des déesses instantanées. J’ai rarement vu sur scène des corps si proches, en leur harmonie, comme avant toute différentiation sexuelle. Jumelles, elles se découvrent par gestes ou se confortent, intenses et apaisées pourtant. Car innocentes? Dès lors tout semble libre, beau et possible. Exit les Juliettes de la version de travail vue au Génrateur, et bienvenue les Eves de bien avant, ici surtout sans serpent. Le propos est épuré, la danse resserrée et généreuse, et il ne s’agit pas ici d’une leçon de philosophie, juste un cadeau, pour rêver. A l’assaut d’un portique- comme un clin d’œil ironique à un certain monolithe- elles s’y hissent et s’envolent comme des anges couverts de poussière et de boue. Peut-être nos corps sont-ils ainsi, espiègles affamés et curieux de tout, avant un jour de s’alourdir, avant de tomber.

KATALIN PATKAÏ - JEUDI from Rencontres chorégraphiques on Vimeo.

Jeudi de Katalin Patkaï avec la collaboration d'Ugo Dehaes, dansé par Katalin Patkaï et Justine Bernachon, le 18 mai à la Parole Errante dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine saint Denis.

Guy

lire aussi: Roméo et Juliette

jeudi, 02 octobre 2014

Mais ça c'était avant

Alors que le spectacle est rejoué au théâtre de la cité internationale à partir du 7 octobre 2014, je rediffuse cette note du 22 décembre 2012

Dark Side of the Moon, je l’ai quant à moi découvert adolescent à la fin des seventies, à juste à quelques années de distance de sa création, pourtant c’était déjà de l’histoire ancienne. L’éruption punk avait dressé une barrière, ou le temps alors passait plus rapidement. J’écoutais l’album comme une pièce de musée, comme un disque de Stravinsky, ou de Duke Ellington, couches par couches. Beau et fascinant mais rien de vraiment vivant. Et depuis cela n’avait plus bougé.

Pourquoi assister à cette recréation, aujourd’hui, au lieu de tranquillement réécouter le cd dans son fauteuil? Heureusement, et contrairement à ce que la feuille de salle laisse à penser, il ne s’agit pas d’un concert de tribute band. Comme il en existe des dizaines, qui imitent avec application Pink Floyd, Stones, Genesis et consorts, jusqu’aux light shows et costumes de scène, tournent sur les plages l’été, même jusqu’à l’Olympia. A l'instar de certains survivants de luxe, condamné à s’imiter eux-mêmes, notre époque ne sait pas trop quoi faire de ces icones qui n’étaient pas censées vieillir (pour faire mentir Pete Towshend et Roger Daltrey). Ceux des Beachs Boys qui ont échappé à la picole et au cancer se reforment cette année. Vainement, Brian Wilson ayant déjà enfin extrait Smile, ou son reflet, de ses souvenirs embrumés. Paul Mac Cartney, silhouette juvénile et toujours basse violon hoffner, enchaine concerts Beatles à la note près (mais il faut être juste et rappeler qu’il peut encore surprendre). Que faire de toute cette nostalgie, ces déferlantes sentimentales, ce mythe de la fontaine de jouvence? J’avoue pour ma part une faiblesse pour les époques que je n’ai pas connues, pour le voyage dans un passé qui n'est pas le mien. Comment résister à la tentation de la dernière chance: gouter à ce qui reste encore de vie dans les performances de ceux qui ont un jour changé ce qu’on imaginait pouvoir écouter? Mais les grands du jazz, sauf Sonny Rollins et une poignée, ont déjà succombé. Où a disparu la suite? Le problème est de craindre que le vocabulaire musical des genres populaires (Rock, jazz, pop, soul, etc...) ne se soit construit et figé au milieu des seventies. Ensuite, que des retours aux sources ou des voies sans issues. De plus jeunes que moi écriront l’histoire autrement. Mais faut-il s’habituer à voir se construire un répertoire de ces musiques populaires, dans une logique de la conservation ?

En déjouant cette logique, d'une distance subtile, Thierry Balleste prouve qu’un projet peut en cacher un autre. A lire distraitement l’argumentaire, on s’attendrait à l’album joué à la note prêt. Rien n’est moins vrai. Second regard à la feuille de salle: il s’agit de plutôt de retrouver les sons d’origine, ceux que Pink Floyd une fois l’album achevé s'avérait incapable de reproduire sur scène. Réinventer les sons analogiques, avec orgue Hammond et cabine Leslie, caisse enregistreuse et réveils, vieux synthétiseurs: Moog, VSC3, et tous les moyens du bord. Le résultat n’est qu’un point de départ. Le pari est lieu réussi, de retrouver la force émotionnelle de l’album, celle des vocalises de the Great Gig in the Sky, cette tonalité tantôt lyrique, tantôt amère, avec tempêtes et accalmies. Formellement tous les morceaux de l’album sont bel et bien joués, avec les bruitages en directs. Mais la haute fidélité est heureusement détournée. Belle introduction blues à Money, saxophone qui brille par son absence, remplacé par la guitare ou la basse. Ironie: un vrai revenant des seventies, Klaus Blasquiz (chanteur historique de Magma) s’est éclipsé après les premiers concerts pour laisser sa place à un jeune. Surtout les variations electro-acoustiques interprétées par les deux joueurs de synthétiseurs prennent une nouvelle ampleur, avec une audace qui dépasse celle de l’original. Pour prendre les accents d’une vraie création. Derrière les silhouettes de Dave Gilmour, Richard Wright, Nick Mason et Roger Waters se cache celle de Pierre Henry. C’est la face cachée du projet. Sous le prétexte, sentimental ou commercial, de la commémoration, se révèle l’opportunité de créer une musique inédite, à la fois populaire et aventureuse. L’ambiguïté est perceptible dans la mise en scène: autour des 9 musiciens un encombrement scénique bien préparé, qui évoque plus le fouillis d’un studio que le dispositif spectaculaire d’un concert, avec une profusion d’instruments, claviers, et autres accessoires. Des écrans ne glorifient pas les musiciens mais soulignent l’étrangeté des instruments. Seul pur accessoire visuel, un magnétophone tourne à blanc pour réaliser un enregistrement fictif, mais la musique vie et meurt librement. Je demande à Thierry Balasse quelle autre reprise il aimerait réaliser sur scène: la Messe du temps présent.

C'était La Face caché de la lune par Thierry Balasse au Théâtre de la cité internationale jusqu'à samedi.

Guy

lundi, 29 septembre 2014

Médusé

Etna... S’agirait-il d’un volcan, qui couverait sous la cendre? Pas d’explosion. Mais une tension. La danseuse dessine à pas lents son chemin, marche dans un rêve, marche sur des œufs - le sol pourrait bien être aussi brulant que les pensées. C’est justement qu’elle est nue, là, vue, presque immobile que tout peut commencer à s’effacer, à devenir impossible, sous des lumières troubles une énigme. D’une pièce à l’autre dénudée, Camille Mutel ne laisse jamais planer deux fois le même mystère. La chair ici ne pourrait être palpable, réelle, mais serait abstraite et sublimée comme une image pâle: figure d’androgyne, corps frêle, minceur fragile, sexe stylisé. Un ensemble de purs signes, que des images vidéo viennent contredire avec une couche de masculinité. Peu de mouvements, somnambules, comme pour nous perdre. Elle tend vers l’asymptote, à force de s’exposer emmène le regard jusqu’à sa périphérie, qu’il y glisse, y laisse en suspens toute son intacte intensité.

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Etna de Camille Mutel , vu le 26 septembre aux plateaux de du cdc du val de marne.

Guy

photo par Anne Violane Tisserand avec l'aimable autorisation de la compagnie.

Etna ! (teaser) from Compagnie Li (luo) on Vimeo.

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samedi, 27 septembre 2014

Epuisé

Il est encore, maintenant, question d’épuisement, dans ce que  je vois et ressens, l'évocation de nos corps fatigués. Ceux des danseurs se forcent jusqu'aux limites en un marathon de près d’une heure. Un double face à face dénudé, à une cadence soutenue sans s’autoriser de ruptures. Les deux couples vont jusqu’au bout de l’épuisement des postures. Tout est passé en revue. Sans imposer d’emblée de gravité, les premiers échanges se balancent  ludiques, mutins, avec des évocations de danses de salon, et le catalogue entier déroulé à l’absurde des positions amoureuses, jusqu’à littéralement prendre son pied. Rien de très nouveau, c’est vrai dans ce parti pris, mais quelque chose qui se révèle à force dans le rythme continu des corps nus, obligés de déjouer en fin de course la fatigue par de brèves accélérations et ralentissements. Encore. Pourquoi à ce prix continuer ? A-t-on le choix? Si on perçoit au commencement plus de mouvement que de texture, l’épreuve sculpte en fin de courses les corps en sueurs. Ma lassitude est complice.  

Guy

Hodworks d’Adrienne Hod , le 26 septembre à la Maison des Arts de Créteil dans le cadre des présentations professionnelles des Plateaux du CDC du Val de Marne.

Guy

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dimanche, 21 septembre 2014

Egaré

Les mots se cherchent et créent l’hésitation, l’espace, la respiration. Dans cet espace flou chacun trouve sa place, se glisse dans le labyrinthe. Le minotaure y joue à cache- cache de salle en salle. Chaque fois la pièce y gagne en surprises et densité. Cet espace imaginaire se matérialise spectaculairement: une grande bâche gonflée d’air où errent les performeurs. Viviana Moin est un guide cocasse et poétique qui aime nous y égarer. Chemin faisant, en recherche d'identité, on retrouve dedans tant de plaisirs. Des morceaux de mythologies qui nous sont communes, suggérées à l’économie, par allusions, par touches incongrues: comme une banane tient lieu en guise de cornes de taureau. Des appels sans réponses, des chansons improbables et des danses inattendues. Toujours généreuses. Comme le piano (à la Christo), c’est emballé.   

C’était Minotaure 75 de Viviana Moin avec Viviana Moin, Samuel Buckman et Pierre Courcelle au théâtre de Vanves avec le festival Jerk Off

16:31 Écrit par guy dans Breve | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : viviana moin, theatre de vanves |  Facebook | |  Imprimer | |

vendredi, 18 juillet 2014

Contes pour demain soir

Any-ko ? Maahh… Il y a bien des morales à tirer de l’histoire du baobab généreux. Quand on sera grand. Pour l'instant nous sommes des enfants yeux grands ouverts et bouche bée autour d’un feu virtuel, quelques contes avant le sommeil. L’Afrique rêvée s’évade hors des siècles et des frontières, avec les habits, les couleurs et les voix de là-bas, force concentrée dans le corps du conteur pour une heure ce soir dans une cave parisienne, mes oreilles qui voyagent dans le New York des années 60, lorsque les envolées à la flute pastorale de Bobo Guinee soutenues par le dozo n'goni et le chant de Fouma Traoré me renvoient aux échanges entre Eric Dolphy et MacCoy Tyner. Il était une fois les animaux qui parlent, les démons et les princesses, aujourd’hui dictateurs et taxis à moteurs, tout est hors du temps, mais avec une histoire, une raison à révéler, pour qui accepte d’écouter, être charmant, et encourager Fouma le conteur. Il transmet. Puis là où il a pris le conte, il le repose.

 

conte,fouma traoré

Contes du Burkina Faso, et chants, de Fouma Traoré, avec Bobo Guinee le 17 juillet au restaurant Waly Fay, en soutien du festival Bobo-Dioulasso.

http://www.kisskissbankbank.com/festival-soleil-des-enfants

Guy

Merci à Perrine pour le Baobab

19:24 Écrit par guy dans Breve | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : conte, fouma traoré |  Facebook | |  Imprimer | |

lundi, 14 juillet 2014

Premier degré

Orson Welles a écrit qu’il  préférer voir des pièces de théâtre interprétées dans des langues qu’il ne comprenait pas : il pouvait ainsi mieux apprécier le jeu des acteurs.  Ainsi ce soir Waterproof n’a ni queue ni tête.  Tant mieux, j’en suis d’autant plus libre. Les faits: il s’agit sur un mode plutôt badin, peut-être opportun, d’un anniversaire (celui des 5 ans du lieu ?). Trois candidats s’activent (mais pour quoi ?) : chants, poésie, récits décalés,  un tir de barrage de loufoquerie et d’indétermination. Je pense à aux nombreux appelés et aux peu d’élus dans cette voie, je pense à l'actualité mais je ne pense pas vouloir interpréter plus avant par là. L’arbitre lâche des diagnostics en forme de non-sens, ouvre des crevasses, mais je ne veux pas réfléchir à l’incommunicabilité. C’est drôle et je veux juste gouter un peu de légèreté.   

Waterproof du collectif Hubris mis en scène par Raouf Raïs, vu à la Loge le 3 juillet 2014, dans le cadre du Summer of loge jusqu’au 19 juillet.

Le festival continue du 15 au 7 juillet avec Sophie de Christine Armanger et Les Cahiers du Connemara de Laurent Bazin.

12:17 Écrit par guy dans Breve | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, la loge |  Facebook | |  Imprimer | |

mercredi, 25 juin 2014

Le dégout

Contribution bienvenue au blog de l'écrivain Catherine Rihoit

La salle est pleine ce matin-là au Théâtre de la Comédie Nation. Des collégiens de Créteil, amenés par leur professeur, viennent voir le Misanthrope dans la mise en scène de Laetitia Leterrier. La troupe joue la pièce depuis trois ans et s’apprête à la donner pour la seconde fois en Avignon au Théâtre Notre Dame. Mais ce matin-là, c’est une représentation spéciale à l’intention des jeunes qui va se dérouler.

 Depuis le début de l’aventure, la jeunesse nombreuse dans l’assistance a réagi très positivement au parti pris de mise en scène, qui peut surprendre et même parfois hérisser les aficionados de Molière. En effet, le salon où chacun se pousse du col et dit du mal des autres dans le jeu futile et délétère d’affirmation sociale si insupportable pour Alceste est transformé en émission de téléréalité. S’il semble astucieux de voir là l’équivalent contemporain des salons de l’ancien régime, c’est manifestement vécu comme une évidence par la nouvelle génération, qui n’a aucune idée du monde de l’époque et s’intéresse fort peu à ces vieilles histoires, le seul fait que Molière soit au programme suffisant à le classer a priori dans la catégorie « barbant ». Et si ce n’était pas au programme, ils n’en entendraient même pas parler…

 Alors comment faire pour leur transmettre Molière ? Faut-il le mettre au goût du jour, est-ce là intelligence ou facilité ?

 

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 Les collégiens sont fort agités avant le début de la représentation et ils le sont encore au début du spectacle. Le côté « téléréalité » plaît tout de suite : ils rient beaucoup, et on se dit d’abord que ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons. Mais au bout d’une demi-heure, un silence religieux règne. Le dilemme d’Alceste (comment vivre dans un monde qu’on trouve dégoûtant sans en être atteint au point de se dégoûter soi-même de la vie et de dégoûter les autres de soi) leur parle très évidemment, le héros hérissé comme un cactus leur est un frère.

 Le pari : comment transmettre les grands textes à un public qui n’y est pas d’emblée réceptif et les verrait sans grand regret et même avec  soulagement partir à la poubelle (soyons actuels, la culture française n’est qu’un musée…) est donc gagné, comme le montrent les applaudissements enthousiastes à la fin du spectacle.

 Quelques semaines plus tard, mon petit fils de 17 ans m’appelle pour me dire que son oral de bac français s’est bien passé. Il a eu Andromaque. Sa parole jusque-là verrouillée s’est libérée juste à temps et c’est, dit-il, parce que je l’ai emmené voir Le Misanthrope –ce Misanthrope-là. Quand à son frère un peu plus jeune, il veut faire son stage d’études au théâtre - ce théâtre-là - dans quelques mois.

 Ce que j’essaie de dire, ce n’est pas qu’il s’agit d’un Misanthrope pour ados. Mais d’autres Misanthrope se donnent ici ou là, alors pourquoi celui-ci ? Sa vertu particulière, au delà mais aussi à cause de la générosité des comédiens,  consiste en sa faculté de renouveler les spectateurs et d’amener au théâtre, quand il est temps de les y intéresser, des êtres dont le goût se forme.

 Pourquoi se donner tant de mal pour transmettre ces grands textes à ce public ? Pour qu’il ne soit pas déjà dégoûté du monde…

                                                                                                   Catherine Rihoit

Le Misanthrope de Molière mis en scène par Laetitia Leterrier est joué au off d'Avignon du 5 au 27 juillet.

photo par Frederic Cottel avec l'aimable autorisation de la compagnie

lundi, 16 juin 2014

notes élargies

Ce matin le Concours international Danse élargie: Chaque jeune troupe a 10 minutes et pas une de plus. Ils jouent sur la scène du Théâtre de la Ville, dans la cour des grands. J’espère que le contexte ne change rien pour eux. Dans ce qu’ils vont montrer.

R_Esistere de Giulo D’Anna. Résistance est le titre. Que ce mot est galvaudé! Au sol je vois des cases. Les visages des danseurs sont fermés, la danse entêtée et les gestes si violents. Cette danse me semble close. Je refuse ce combat.

11 heures passées et pas un chat.  Les jeunes artistes ne font pas recette, même lorsque c’est gratuit. Ou est -ce le théâtre de la ville qui est démesuré, un temple conçu pour les grandes cérémonies, pour l’adoration des vaches sacrées?

Julian Weber: The field. Un rien d’insolence, une bousculade. Sourires. Mais (dans ce temps imparti) je ne ressens rien d’essentiel. le souvenir s'efface vite.

Le maitre de cérémonie parle pour ne rien dire. Il ne nous cache pas que son rôle est de meubler pendant les changements de plateaux. Mais cette obsession de remplir avec du vide m’épuise, comme dans ces lieux publics saturés de musique par peur du silence. In Petto, je me fabrique mon propre entracte.

Benoït Verjat : voir des choses bouger. Tout est dans le titre ;-). Ici pas de danseurs: juste un ballet d’automates rudimentaires, qui bougent en des évolutions aléatoires empêtrées d’obstacles. C’est gonflé. A ce stade-mais nous n’en sommes qu’au numéro trois– il s’agit de la proposition où les créateurs ont le mieux tiré leur épingle du terrible jeu des 10 minutes. Le parti-pris pourrait paraitre déprimant. Mais j’aime ce refus, il peut marquer un beau point de départ, ouvrir des réflexions.

Nouvel Intermède. Le bavardage vain du présentateur produit à mes oreilles un écho déplacé par rapport aux débats importants qui agitent le monde du spectacle vivant. Ces sujets me préoccupent en cet instant, bien qu’en tant que citoyen je ne partage pas toutes les prises de positions des représentants des intermittents.

Djino Sabin Alolo, Christina Towle : Debout. C’est Christina Towle qui m’a invité à venir ce matin. Des danseurs aux corps de boxeurs, fiers et nerveux, noirs et blancs. De ce que je vois je crois comprendre qu’il sera question de luttes, de fierté, du collectif. Je voyage entre maintenant et ce que je sais de l’histoire: le match de 1974 « Rumble in the Jungle » entre Mohammed Ali et Georges Foreman, avec le concert de James Brown… Mais c’est déjà fini. Juste un round. Frustrant. J’ai vraiment l’impression d’avoir assisté aux 10 premières minutes d’une proposition avait besoin de temps pour se développer. J’ai à prendre mon mal en patience.

Dehors, place du Châtelet, personne n'en sait rien et tout le monde s’en fout, surement.

Davis Freeman : what you need to know. Il ne faut pas longtemps pour m’indigner. Les performeurs évoquent la tuerie de Bruxelles, la fusillade de Columbine… pour jouer l’apologie de l’autodéfense et faire la démonstration d’armes à feu. Même s’il faut y voir une dénonciation au énième degré, je suis écœuré par ce traitement du sujet. En colère. Il faudrait être bien meilleur qu'eux pour se hisser à la hauteur de ce thème terrible, nous aider à le surmonter(1). Des spectateurs sont invités à monter sur scène et abattre les danseurs à blanc. Le public rit. Nouvel haut de cœur. Maudit esprit de l’escalier: j’aurais dû me porter volontaire pour ensuite tirer en l’air.

C’est trop. J’ai besoin d’air et je m’évade. Je ne reviens qu’un déjeuner et 5 performances plus loin.

Karel van Laere & Vanja Rukavina : Bokko the ultimate fusion. C’est assez drôle et très maitrisé, multimédia  (danse, vidéo, BD). Mais très manga, très pop coréenne… décalage culturel, je me sens comme un vieux con et je décroche.

C’est l’après-midi, plus de monde est venu, et le présentateur avoue être obligé de répéter les mentions obligatoires du matin, la liste des sponsors, et les prix à attribuer aux gagnants comme à une tombola du dimanche. Pire, le public rit. Je déprime.

Judith Cahen, Masayasu Eguchi, Clarisse Tranchard, Béatrice Houplain : à nos corps défendants. Pas de temps perdu, la scène est envahie par des couples en furie. Ça crie et ça castagne. Et ça réveille. Mais on a encore rien vu. Une dizaine, une vingtaine de participants de plus se ruent pour les rejoindre et danser en imitant les extraits de film projetés sur l’écran. Revigorant. Je ne sais pas si la proposition aurait tenu la 11ème minute, mais les 10 premières ont été bien remplies d’énergie, l'occasion d'un très salutaire défoulement. Bien joué!

J’aperçois au premier rang une chorégraphe que je n’ai pas vu sur scène depuis trop longtemps. Je dispute une place derrière quelques instants, elle a le temps de me dire qu’elle prépare de nouvelles choses pour la rentrée. J’en suis très content.

Madchic : N’zup. 6 filles et du hip hop. Je me re-sens comme un vieux con. Il doit être temps de partir.

Quelques promesses quand même. La vie m’appelle dehors, je pars. Je croise une jeune performeuse (de théâtre ou de danse, mais pour moi c’est la même chose). Sur le trottoir nous parlons en coup de vent de son projet de juillet dans une petite salle. Projet qui je crois sera passionnant. Mais c’est une autre histoire.

Extraits de Danse Elargie au Théâtre de la Ville le 14 juin.

Guy

(1) Je me souviens de l'intelligence avec laquelle Geisha Fontaine et Pierre Cottreau avait utilisé sur scène des armes dans "Ne pas toucher aux œuvres"