jeudi, 09 mai 2013
La peau de loin, de près
D’abord, loin
La pièce s’ouvre sur une exposition muséale. Dans une lumière sinusoïdale, trois corps de femmes forment triptyque. Trois corps nus, assis, au fond du plateau, dans des poses qui sont des archétypes de sujet de tableau. Cela pourrait être Venus, Olympia ou un nu couché ou assis de Modigliani. Sujets de tableau mais objets de peinture. Les visages des trois modèles sont floutés comme si le peintre était Bacon ou comme si ces femmes s’étaient fait rectifier le portrait par Photoshop. La lumière apparaît, disparaît et donne le rythme de cette exhibition. La musique est là pour mémoire. Entre deux intensités lumineuses, profitant de la pénombre, les femmes nues ont modifié leur pose dans un mouvement si lent qu’il en est presque imperceptible. Les tableaux se métamorphosent peu à peu sans que le spectateur ne puisse se souvenir du moment où cette métamorphose s’est produite. Les trois femmes quittent leur triptyque lointain et viennent s’exposer à la lumière au centre de la scène. Elles prennent une nouvelle pose. Les corps apparaissent dans leur imperfection naturelle. Nos trois grâces ne sont pas des nymphes idéales.

Ensuite, partout
Photoshop était un bas nylon ! Les trois femmes ôtent le masque fin qui recouvrait leur visage. Une première mue, qui n’est pas définitive car sous le premier masque chacune d’elle en porte un second, toujours un bas nylon. Cette mue sonne comme un acte de naissance. Les femmes ne sont plus des sujets de peinture ou idées de femme qu’un peintre aurait représentés sur un tableau mais elles sont devenues des êtres en mouvement. La chorégraphie lente et statique s’anime. Tout l’espace de la scène est conquis dans une série de déplacements apparemment sans contrainte mais finalement toujours bien ordonnés entre les trois protagonistes. Les femmes sont sorties du tableau où elles étaient confinées et les voilà pleinement actives. Affairées à participer aux rites collectifs d’une société invisible que le spectateur devine derrière ces trois corps. Affairées dans une communauté à accomplir leur destin individuel, à trouver l’Autre et alors, la tendresse, l’amour et la sexualité mais aussi la confrontation qui oblige à se pavaner comme un paon. Le second masque de nylon qui laisse apparaître leur visage déformé, de manière plus précise que le premier est le masque social, celui de l’interaction avec l’Autre.

Enfin, tout près
Les trois femmes s’avancent sur le devant de la scène. Elles achèvent leur strip-tease en ôtant leur perruque et le dernier masque, celui qui déformait la vérité du visage. Les voilà, de nouveau immobiles, faisant face de manière frontale aux spectateurs, enfin elles-mêmes après leur dernière mue, dans leur singularité et leur nudité cette fois irréductible.
C'etait Sous ma peau de Maxence Rey, vu à la Briqueterie dans le cadre de la biennale du Val de Marne.
François
photos de Delphine Micheli avec l'aimable autorisation de la compagnie
Lire aussi: Sous ma peau, vu par Guy
Maxence Rey présente sa carte blanche à l'Etoile du Nord du 16 au 18 mai, dans le cadre de Jet Lag.
18:44 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, maxence rey, briqueterie |
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mardi, 07 mai 2013
Deux mythes, une metamorphose
Elle trône femme, souveraine, ample et triomphante, tous volumes libérés. L’enfant est annoncé, mais non nommé, et le père absent. L’enfant encore n’est pas séparé mais pèse comme une partie d’elle. Il n’y a là à voir qu’un être, la future mère en ce paroxysme, sa force dédoublée par la présence en germe. Elle ne s'appartient plus entière, tout lui revient. Elle danse, d’ivresse, rend plus dense l’espace autour d’elle par ce trop-plein d’existence. La chorégraphe restitue par film ces images d’elle qui témoignent d’un moment si particulier. Je suis surpris et saisi de voir le thème si fort de la maternité abordé dans un processus artistique- et Katalin Patkaï l’évoquera à son tour quelques semaines plus tard. Je crois ce soir revoir des images d’une déesse de la fertilité, de la Venus de Willendorf, ressuscitée après des millénaires où l’image pourtant ommniprésente dans la vie quotidienne de la femme enceinte me semble disparaitre, à quelques exceptions près, de l’art occidental (la grossesse de Vierge semble si abstraite en peinture, sous la pudeur de ses drapés).

Mais c’est un faune, ou une nymphe, qui ensuite apparait en chair et en os. La même artiste pourtant, mais métamorphosée pour, à mes yeux, incarner un autre mythe, de l’antiquité, de la renaissance, de la danse. Le corps léger juste vêtu des mêmes fleurs, ici semblant adolescent, d’une finesse presque androgyne. Couverte de vert, première, se laissant traverser d’émotions élémentaires, je la vois comme une partie d’une nature ici immatérielle. Je pourrais entendre couler un ruisseau. Elle joue à la grenouille qui rêve. Ses bras font se balancer les saisons. Son équilibre est précaire. Elle tire la langue, moqueuse et impassible, ignorante du péché, nargue les hommes et les dieux. Puis c’est l’hiver et elle tremble. Elle prend des poses statutaire, sa lenteur la sculpte. Dans la liberté d’une recherche toujours en cours, le sens de sa danse se laisse devenir un vaisseau des mythes.
C'était, de Yasmine Hugonnet, le rituel des fausses fleurs (vu à Point Ephémère) et Fécond (vu à l'Etoile du Nord dans le cadre d'Open space et revu à Point Ephémère).
Guy
Photo (droits réservés) avc l'aimable autorisation de l'Etoile du nord
20:23 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, point ephemere, yasmine hugonnet, theatre de l'etoile du nord |
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lundi, 29 avril 2013
Un peu de sauvagerie dans un monde de douceur
Elles sont quatre qui jouent des femmes dans tous leurs états, en mode sucré/salé… Plongées avec nous dans l’humeur rêveuse, le bien-être d’un après-midi langoureux, dans la tiédeur dominicale du printemps enfin retrouvé. Et cela compte aussi d’être bien accueillis par Anna d’Annuzio en extravagante. D’ensuite s’installer confortablement étendus sur des peaux de bêtes.

Méfiance. Les bêtes, bien vivantes, plus ou moins apprivoisées, peuvent nous y surprendre. Les sirènes ramper jusqu’à nous pour partager parfums et secrets. Sans toutefois aller jusqu'à nous dévorer (je ne parle que du ressenti des hommes, quoique…), ce n’est qu’un spectacle. N’empêche: sous la surface, douceur du ton et charme des chairs, il y a plus grave, plus intense, voire plus cruel. Une zone où l’Eros peut submerger tout le reste. Cette part débridée se devine, reste toujours dans l’ombre. C’est cette profondeur, cette perspective qui pour moi tend chacun des tableaux, piquante ambiguïté, dès le prologue qui voit le corps de ces Sisters s’emmêler, les caresses s’aventurer jusqu’à la troublante frontière entre familiarité de gynécée et sensualité avouée. Le mur de plastique noir de fond de scène se gonfle et se déchire, accouche de femmes qui glissent et s’éparpillent. Se révèle un échafaudage, immeuble sans façade devant nos yeux attentifs, qui abrite leurs évolutions, fantaisies, conflits, complicités et abandons. En haut, une ménagère n’est surement pas ce qu’elle semble être. Une Marylin fait voler sa jupe plissée. Une femme juste vêtue d’une fourrure se laisse entrainer vers le bas. Et toutes les visions troublent à l’avenant… Sur ce théatre vertical, la chute n'est jamais loin. Danger.
Katalin (Patkaï) a abandonné le « e » de son prénom, mais non la recherche du genre. Pièce sur pièce, la chorégraphe creuse inlassablement le sillon de ses thèmes et obsessions. Cela la range dans la catégorie des créateurs qu’il est passionnant de suivre, et pour lesquels le fond préexiste à la forme. La danse n'est qu'une étiquette, le corps un impératif. Son interrogation sur la féminité se renouvelle, que celle-ci passe par un dialogue avec la littérature (Sisters d’après Duras) ou sa mise en évidence par son complement et opposé (les figures mâles du rock dans Rock Identity).

Pas de jeunes filles en fleurs ce soir, si ce n’est une Eve sans feuille qui s'envole sur sa balançoire. Plutôt des mères, mais qui restent femmes. Qu’on ait vu la chorégraphe, il y a 2/3 ans, sur scène avec dans les bras une création bien matérielle n’est surement qu’une coïncidence. Le titre MILF signifie: Mother I’d Like to Fuck, pour mettre crûment les points sur l’acronyme. Comment, en s’appropriant ce terme pornographique, dire plus clairement au nom des femmes à ce stade de leur vie, leur volonté de reconquérir, ou réinventer leur sexualité? Concilier toutes leurs identités, ambitions et désirs. Etre artiste qui déclame Shakespeare, ou mariée en robe blanche, ou femme au foyer, et vivre son désir, quitte à le laisser exploser en bruyants orgasmes ou le tempérer les fesses plongées dans un réfrigérateur vintage. L’humour à froid déjoue les évidences.
En dernière analyse, le désir se résout dans l’instinct, l’animalité. Les femmes prennent visage de biches, de sangliers, alors que la ménagère travaille la viande sans ménagement. On ne revient pas visiter la ferme des Cochons apprivoisés-mais où l’on voyait déjà un lapin se faire dépouiller- on oublie les utopies rousseauistes, pour des réalités plus crues et élémentaires. On assiste à des combats de mâles, à coups de bois de cerf. Le genre tangue, ébranlé. Il serait intéressant de vivre ce spectacle parfois sauvage, parfois vert, en pleine forêt, avec dans nos narines l’odeur de la terre. La lecture de la belle brochure du spectacle, une œuvre à part entière, nous emmène déjà dans ces territoires là. En attendant, et en guise d’adieu, chacune revient susurrer des confidences de Milf aux oreilles des spectateurs. On les garde pour soit. Il fait décidément chaud.
C'était MILF de Katalin Patkaï, vu au Studio-théatre de Vitry.
Guy
Photos de Marc Domage avec l'aimable autorisation de Katalin Patkaï
lire aussi: images de danses
17:36 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kataline patkai, danse, studio theatre de vitry |
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dimanche, 28 avril 2013
Fragments, grouillements, observations
Dans sa nouvelle pièce, Sofia Fitas s’efface. Elle s’efface en tant que Sofia. Comme lors de la pièce Que Ser découverte l’an passé, les spectateurs n’ont pas l’occasion d’apercevoir son visage. Mais alors que Sofia nous apparaissait dans son entièreté verticale dans Que Ser, même si c’était uniquement de dos, elle ne livre dans cet Experimento 3 que des bribes d’elle-même. (dans l'imprévisible, obstinée, continuité d'Experimento 1 et d' Experimento 2)
Pour ce faire, elle s’impose la contrainte de se présenter emballée dans un immense sac plastique ! Nichée ou plus certainement empêtrée dans ce film noir, souple et informe, elle fait face à la difficulté de se mouvoir, paradoxe de danse. Emergent du sac des portions de corps: au début un bras, rejoint rapidement par un autre, des extrémités de bras ensuite, ce qu’on appelle doigts, d’autres extrémités plus tard, celles des pieds, et aussi des cuisses, un genou, un dos. C’est un corps désagrégé qu’il nous est donné de voir. (Un autre ordre devient possible, un précaire équilibre). Le corps découpé en morceaux disparaît en tant que corps pour laisser la place à des abstractions plastiques que nous aurait livrées un peintre ou un sculpteur. Des abstractions organiques qui rappellent parfois les formes inventées par Jean Arp ou Salvador Dali, ou évoquent aussi un bouquet végétal d’où se dressent, si on y prête attention, d’étranges tiges qui ressemblent à des doigts humains. Des abstractions géométriques, quasi constructivistes, de carrés, d’ellipses, d’angles. (Une géométrie de l'étrange)
L’humain a disparu de la scène. En quelques séquences, l’abstraction se métamorphose à son tour en évocations animales.(Ces grouillements m'inquiètent). Les formes issues du sac s’assemblent en d’étranges coléoptères rampants dont un représentant menaçant finit par s’échapper pour se réfugier dans une autre poche plastique posée sur le devant de la scène et y disparaître définitivement, marquant ainsi la fin de la pièce.
Sofia Fitas joue avec ses formes et tel un sculpteur, elle y applique avec lenteur tout un jeu de forces, de tensions et de torsions invraisemblables dans un atelier qui n’a plus rien d’humain.
Pour accompagner cette prestation, une bande sonore mêle des sons indistincts où à tout moment l’atmosphère de sons urbains ou industriels peut s’entendre comme un bruit naturel de vent ou de vagues. La lumière en clair-obscur est parfaitement au service du propos en privilégiant l’éclairage pointu de la portion de corps présentée plutôt que l’illumination de l’ensemble.
C'était Experimento 3 de Sofia Fitas vu à la Briqueterie, dans le cadre de la biennale de danse de Val de Marne
François (et contrepoints en italique de Guy)
Photos avec l'aimable autorisation de la compagnie Sofia Fitas
12:41 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, briqueterie, sofia fitas |
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lundi, 22 avril 2013
Le rouge et le blanc
Pourpre revient à La Loge cette semaine, à partir de mardi (rediffusion du texte du 2/6/2012).
Il y a ce soir deux femmes, deux personnages, deux archétypes, deux corps, deux sensations…
Un corps en chairs, rassurant de rondeurs, et un corps femme mais frêle, inquiet. L'un des personnage qui sur-joue, force les codes surannés du burlesque, l’autre qui s’aventure muet aux limites, ob-scène et hors-champs: sa trajectoire tend vers l’asymptote d'un impossible dévoilement.
Il y a la lumière rouge qui enveloppe, aussi les flashs qui aveuglent, blancs.
Apparaissent un corps paré, et un corps nu: avec d’un coté une surcharge d’accessoires qui font diversion –bas noirs et frous-frous, trucs en plumes, caches tétons, portes-jarretelles... -, de l’autre une robe blanche, léger tissu qu’elle relève sur sa nudité crue. On entend sur un tourne disque d'avant The man I love, Blue reefer blues, et maintenant à la guitare des décharges electriques et boucles lancinantes, intemporelles.
Ici le tiède, là le glacé (ou le brulant).
Soit des effeuillages de dentelles qui se dérobent soulignés de clins d’œil coquins, sinon l'obsession d'un regard fixe et impassible, un mouvement lent qui s’ouvre et s’offre sans retour. D’un coté de l’aguichement, de l’autre un déchirement. Soit l'art de la feinte, du simulacre, ou un geste d’’aveu et de défi, dans l'absolu abandon le violence se retourne.
L'objet, et le sujet.
Il y a un corps qui joue au plus fin sur le terrain du regard et du pouvoir masculin, l’autre qui provoque hors des règles, suit son propre désir jusqu'au bout.
... quand le décor tombe, elles se rencontrent.
C’est Pourpre, un spectacle de Christine Armanger, encore ce soir à La Loge.
photos avec l'aimable autorisation de la compagnie Louve
08:49 Écrit par guy dans theatre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la loge, danse, théatre, nu, christine armanger |
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samedi, 06 avril 2013
le Péril Hystérique
Rediffusion de la chronique du 17/8/2009, à l'occasion de la reprise de la pièce au théatre 13 dans le cadre du programme Grand Guignol.
« Ce n'est pas la prison qu'il faut à ces malheureuses, c'est le cabanon !» Va pour l'humanité, du moment qu'on les enferme... Car ces femmes sont dangereuses, sujettes à la « folie circulaire »,meurtrières, corruptrices, perverses, lesbiennes pour ne rien arranger, accros à la morphine et à l'opium. Des maîtresses qui règnent sur une « école du vice»-comprendre un pensionnat- fréquentée par les milieux les plus huppés de Versailles, donc- forcement- les milieux les plus dégénérés.... Le discours sur la moralité et la décadence que tient le médecin des « Détraquées » est de tous temps réactualisé et repété, avec ses fureurs et ses invariants. Mais délivré avec ce langage qui fleure bon le début de siècle d'avant (les protagonistes ont « horriblement mal aux nerfs »), ce discours nous semble très transparent, de même que nos naïvetés contemporaines- concentrées en leurs survivances artistiques- sûrement éclateront aux yeux de nos descendants.
photo de Sarah Preston avec l'aimable autorisation de Frederic Jessua
C'est un étrange objet théâtral, millésimé 1921, qu'on a la bonne idée d'exhumer cet été, avec le rien de distance narquoise qui suffit à le remettre en scène. Curieux texte même dés le départ que ces « Détraquées »: un grand succès à l'époque- accompagné d'un petit scandale- dans le genre grand guignol, avec donc ce qu'il faut de sous entendus poisseux, d'ambiance cauchemardesque, d'effets sanglants, d'érotisme de dortoirs et de porte- jarretelles, le tout conclu par une moralisation appuyée... mais la piéce fut écrite avec la collaboration-clandestine-du docteur Joseph Babinsky, éminent neurologue, inventeur du test qui porte son nom et élève préféré de Charcot. Soit la surprenante alliance du théâtre à sensations et de la Faculté de médecine, réunis pour nous mettre en garde contre le péril hystérique. La folie étant avant tout un fléau féminin: pour s'en rappeler on peut aller se recueillir, à l'entrée de l'hôpital de la Salpetrière, devant la statue du bon docteur Pinel, "bienfaiteur des aliéné(e)s", sa main magnanime posée sur la tête d'une folle reconnaissante, allongée en chemise à ses pieds.
photo GD (remerciement à Catherine Rihoit)
Ce n'est sûrement pas cet aspect moralisateur- pour le moins ambiguë- qui a sucité la fascination André Breton: le surréaliste écrivait dans « Nadja » son « admiration sans borne pour la pièce": « la seule œuvre dramatique dont il voulait se souvenir ». Sont-ce ses proximités de situation avec les phantasmes de Breton, ses troubles non-dits et ellipses sur les interdits, qui ont sauvé l'oeuvre de l'oubli? Ce n'est pas grace à sa seule valeur littéraire, il ne s'agit pas quand même pas de « la ville dont le prince est un enfant ». Qu'en faire aujourd'hui? Difficile aujourd'hui de considérer les échanges fievreux de la directrice Mme de Challens, sa maîtresse Solange, et la jeune et docile Lucienne, en formulant le diagnostic clinique de Babinsky. Alors les regarde-t-on avec avec les yeux écarquillés, voire complices, de Breton?
Plutôt, avec une incrédulité qui va croissante, on est surpris par la crudité des situations, suggérées sans que la mise en scène s'oblige à grossir le trait ni à les moderniser. C'est astucieux, le texte nous laisse voir de lui-même ses exagérations. Nous lisons entre les lignes, devinons avant les personnages où gît l'infortunée Lucienne, tout en critiquant ironiquement l'idéologie présentée, nous attendons le comment de l'inéductable conclusion. Le décor est sage et réaliste, les effets de grand guignol sont tels quels assumés-quoique parcimonieux, la mécanique dramatique reposant plutôt sur l'attente-: cris dans la nuits, lumières inquiétantes, sang et évanouissements. Les acteurs et actrices (plus jeunes que les rôles) restent impeccablement impavides, sans tomber dans le piege de la caricature. Comme pour nous proposer soit d'y croire quand même, soit de rire des procédés eux-mêmes. C'est donc très drôle, à la manière d'un film d'horreur, justement à force d'outrance, et nous laissant dans l'ambiguité, voyeurisme détourné, jusqu'à refouler tout ce qu'il y aurait d'insoutenable dans l'intrigue, si on la prenait au sérieux.
C'était Les détraqués d' «Olaf »(Joseph Babinsky) et Palau mis en scène par Frederic Jessua au Cine 13 théatre, en alternance jusqu'au 29 août 2009 dans le cadre du festival de Grand Guignol : Ca butte à Montmartre.
Lire le texte de la pièce, ici. et à propos de Nadja et des détraquées, ceci.
11:02 Écrit par guy dans theatre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : théatre, frédéric jessua, cine 13 théatre, ca bute à montmartre, grand guignol |
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dimanche, 31 mars 2013
La veuve était en noir, en apparence vermillon, ivoire....
Pas de doute. Il s’agit d’un théâtre de texte (et quel texte!) mais d’un théâtre physique tout autant, violemment. Lorsque les répliques submergent les personnages et quand les mots les piègent, ce théâtre devient de larmes et de sang, de sueur, de relents de bière, de bourre-pifs et de gnons. La violence des empoignades prolonge- libère ou exacerbe?- rivalités et tensions. C’est saisissant. Se mesurent sur scène Bobby et Georges, deux hommes frustres qui triment dans une usine de l’Amérique industrielle sur le déclin- une sorte de purgatoire théâtral, un no man’s land dont on doute qu’ils puissent s’évader.

Entre eux: la visite d’une femme. Betty, L’amie d’enfance, peut-être une ancienne amante, depuis longtemps mariée et partie, revenue en veuve maintenant. Un étrange triangle amoureux se constitue. Les deux mâles rivalisent déjà confrontés à son attente. Betty arrive enfin, et la danse se complique. Elle, désormais si sophistiquée, mots choisis, jupe serrée et manteau vermillon, semble jouer avec eux, les mener de sa voix, du bout des seins. Ou même de sa fragilité. Chocs de langage. Contrepied. Jeux dangereux. Elle déconcerte, aussi inattendue qu’ils semblaient prévisibles. Leur passé commun est chargé, elle revient demander des comptes. Tout est possible désormais, tous les risques et retournements.… Interprétée avec nuances, Betty me parait si irréelle, bien que si charnelle, que je la croie un fantôme revenu les hanter pour leurs fautes…

Après la représentation, l’auteur- Israël Horowitz- se matérialise au café voisin. C’est un privilège de l’interroger à ce propos, il me répond qu’à priori non: Betty est réelle, mais que, bien sûr, chacun peut interpréter la pièce à sa façon. Il incite aussi à prendre du recul par rapport au réalisme de l’œuvre, de par son hyper-réalisme même; ce soir la mise en scène humble et nerveuse, l’interprétation précise et intense des comédiens renforce cette sensation, avec l’ancrage « working class » des dialogues, la caractérisation des personnages, la précision des décors encombrés de paquets de journaux à recycler. C’est un piège pour le spectateur, redoutable. J’y suis pris. Comme la veuve (noire), Israël Horowitz tisse la toile du récit, quitte à user de drôlerie, pour faire accepter le drame et ses règles, peindre une noire humanité. C’est ensuite que j’y réfléchis, longtemps encore après.

Sous les flots des mots qui se cherchent, des vraies gaffes et fausses embrassades, des mots qui trompent, des fragiles convenances et connivences, des souvenirs complaisants cachant les vérités qui dérangent, s’imposent la violence et la cruauté des rapports de force, entre hommes et femme, faibles et forts. Jusqu’aux coups qui départagent, jusqu’à la contrainte physique. Pas de pitié. Israël Horowitz ne recule pas devant l’évocation du pire. La tendresse est blessée, étouffée, et la vengeance pese lourd sur la balance. Ultime question: la possibilité du pardon. On attendra en vain ce soir la réponse. Ce théatre ne donne pas de leçon.

Au café, Israël Horowitz me demande d’où je viens. C’est peut être une question de politesse, ou peut- être plus que cela. Dans le baiser de la veuve, l’origine importe. Georges et Bobby sont restés prisonniers de leur lieu d’enfance, de leur morne médiocrité, sans espoir ni rêves. Ils sont condamnés à soulever à longueur de journée des kilos de journaux, aussi lourds que les souvenirs qu’ils ressassent. Avant que ces papiers-et les mots écrits dessus- ne soient broyés dans une machine, et recyclés à l’infini. Ainsi se répètent leurs vies. Betty est celle qui est partie, devenue une autre: une femme chic, un écrivain, et qui ce soir revient. Ou rend elle juste visite? Dans les dialogues, les surnoms d’école collent toujours à la peau des personnages présents ou évoqués: Betty la souris, Georges la Crevette, Bobby le Bélier, le Suédois, la Girafe…, jetés à la figure pour humilier ceux ci à tour de rôle, les contrôler, les figer dans leur état passé, leur interdire de changer. Betty est-elle vraiment une autre à présent? Et peut-elle résister aux efforts de ceux qui veulent la reduire à son passé?
N’oublions jamais, ouvrons les yeux, toujours changeons.
C’était Le Baiser de la Veuve d’Israël Horovitz, mis en scène par Tony Le Guern, à l’Aktéon Théâtre, du lundi au mercredi jusqu’au 24 avril.
Guy
Photos de Laurent Caron avec l'aimable autorisation de la compagnie.
22:53 Écrit par guy dans theatre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : akteon, théâtre, israël horovitz, tony le guern |
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samedi, 23 mars 2013
Tout ça, c'est du cinéma (partie 2)

Geisha Fontaine et Pierre Cottreau jouent quant à eux, rassurants, au vrai faux documentaire. Pour partir chercher au Japon la trace d’un manuscrit de Spinoza… Et puis quoi encore? Plus qu'au sens propre, l’histoire se regarde à plusieurs niveaux, se goute comme une fantaisie philosophique. Le manuscrit perdu serait un traité d’optique. Il s'agirait pour nous d’exercer notre regard critique, au delà des apparences. Sur la plateau la chorégraphe est pour une fois vêtue selon son prénom, mais nous trompe de robes gigognes. Et plus tard, la Geisha n’est pas celle qu’on croit. Je renonce à m'impatienter, c'est une ballade. La narratrice, bonhomme et complice, nous mystifie. C'est une initiation, mine de rien, un chemin, parcouru à distance sur l'écran. L’enquête policière, de fausses en vrais pistes selon les lois du genre, est prétexte à nous inciter à changer de point de vue, savoir à quoi le monde ressemble vu à l’envers entre ses propres jambes. Les yeux trompent, les morales aussi, les nouvelles perspectives sont moins intenses qu'occasions de sourire.

C’était Les Yeux dans les yeux de Pierre Cottreau et Geisha Fontaine, vus au Centre National de la Danse dans le cadre du cycle danse et cinema
Guy
Photos de Pierre Cottreau avec l'aimable autorisation de la compagnie.
18:49 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, centre national de la danse, gheisha fontaine, pierre cottreau |
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