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théatre de la cité internationale

  • La rave est finie

    Fascination et malaise... C'est au moment où nous est furieusement décrit le portait d'un nouvel américain moyen, sous pression économique dans une entreprise de la nouvelle économie, drogué à la soif de réussite et de reconnaissance sur les réseaux sociaux, frustré, au bord de craquer et d'aller faire un carton sur la foule à l'arme automatique, qu'éclate la tragique actualité du texte de William T. Vollmann.

    On ne subit pas ici, comme souvent sur nos scènes, un florilège de poncifs anticapitalistes primaires. L'adaptation de Thierry Jolivet est construite, bien construite: une démonstration à charge d'un seul souffle, fresque accusatrice des U.S.A. modernes en dictature numérique et consumériste, toutes structures mises à mal par la compétition, la violence et l'individualisme.

    On pense au théâtre politique de Brecht, à un opéra de 4 US$ actualisé, avec les mêmes plongées dans les bas fonds, la musique d'un groupe rock sur scène à la place de celle de Kurt Weill. Ou à Angels in America de Tony Kuschner, dans ses perspectives religieuses et historiques. L'Amérique ici est double. Incarnée par deux frères, John et Tyler tels Caïn et Abel. Le décor mobile ne cesse de se retourner pour montrer les deux faces d'une même pièce: d'un coté l'image de la réussite clinquante comme dans un casino, lisse et design, virtuelle comme les flux financiers et les images de mode ou autres photos people, de l'autre son revers de misère: rues hyper-réalistes et chambres sordides peuplées de drogués et prostitués. Mais des deux cotés de ce même système à l'œuvre la même violence, la même exploitation sociale et sexuelle. Viols, bagarres, meurtres... sont représentés ici avec crudité, sans gratuité. Les démonstrations de violence verbale ne sont pas les moins saisissantes. 

    Alimenté par les ambitions du sujet, ce torrent théâtral et immersif déferle durant presque 4 heures. Donc c'est long. Excessif, hystérique, bavard, halluciné, ivre, obscur parfois... mais fort, en cohérence avec l'œuvre. Et les moyens de mise en scène, avec les changements de perspective, les ponctuations du groupe rock, l'engagement des acteurs, la tension des lumières... maintiennent un haut niveau d'énergie et préviennent notre attention de trop se disperser. Au cœur de cette tempête, pourtant, d'inattendues accalmies de poésie et de tendresse.

     

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    La Famille royale, d’après William T. Vollmann mis en scène par Thierry Jolivet, vu au théâtre de la cité internationale le 5 octobre 2017.
    Jusqu'au 10 octobre
     
    Guy
     
    photo d'Anne Sophie Grac avec l'aimable autorisation du théâtre
  • Entre les poses

    Au dehors du théâtre la tempête, dedans l'apaisement. Le silence invite l'attention, la présence de Yasmine Hugonnet installe une curiosité sans impatience, une relation de bienveillance. Il y a des spectacles qui heurtent, qui s'imposent ou restent à distance, d'autres simplement que l'on accepte dans l'instant. La chorégraphe propose des poses muettes, en nuances, plus lentes que figées, les possibles lettres d'un paisible alphabet. Compas ou boussole, elle laisse l'imagination travailler entre les postures. Ses équilibres me reposent. Me rassurent avec l'illusion de la facilité. Rien ne compose une histoire, mais quelque chose se construit. A partir d'une densité, une évidence. la nudité se fait sincérité. Sans rupture, par les cheveux elle change, qui l'habillent, deviennent déguisement pour aller vers le grotesque et la théâtralité. Tout le corps jusqu'aux pointes rentre en danse et en jeu. Elle devient multiple, potentialités. La leçon de métamorphose se conclue par la voix encore naissante qui vient ouvrir une histoire à venir.
     

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    Le Récital des Postures, de Yasmine Hugonnet, vu au Théâtre de la Cité Internationale le 12 janvier 2017
    jusqu'au 17 janvier.
     
    Guy
     
    photo par Anne Laure Lechat avec l'aimable autorisation du théâtre de la cité internationale
     
  • Mais ça c'était avant

    Alors que le spectacle est rejoué au théâtre de la cité internationale à partir du 7 octobre 2014, je rediffuse cette note du 22 décembre 2012

    Dark Side of the Moon, je l’ai quant à moi découvert adolescent à la fin des seventies, à juste à quelques années de distance de sa création, pourtant c’était déjà de l’histoire ancienne. L’éruption punk avait dressé une barrière, ou le temps alors passait plus rapidement. J’écoutais l’album comme une pièce de musée, comme un disque de Stravinsky, ou de Duke Ellington, couches par couches. Beau et fascinant mais rien de vraiment vivant. Et depuis cela n’avait plus bougé.

    Pourquoi assister à cette recréation, aujourd’hui, au lieu de tranquillement réécouter le cd dans son fauteuil? Heureusement, et contrairement à ce que la feuille de salle laisse à penser, il ne s’agit pas d’un concert de tribute band. Comme il en existe des dizaines, qui imitent avec application Pink Floyd, Stones, Genesis et consorts, jusqu’aux light shows et costumes de scène, tournent sur les plages l’été, même jusqu’à l’Olympia. A l'instar de certains survivants de luxe, condamné à s’imiter eux-mêmes, notre époque ne sait pas trop quoi faire de ces icones qui n’étaient pas censées vieillir (pour faire mentir Pete Towshend et Roger Daltrey). Ceux des Beachs Boys qui ont échappé à la picole et au cancer se reforment cette année. Vainement, Brian Wilson ayant déjà enfin extrait Smile, ou son reflet, de ses souvenirs embrumés. Paul Mac Cartney, silhouette juvénile et toujours basse violon hoffner, enchaine concerts Beatles à la note près (mais il faut être juste et rappeler qu’il peut encore surprendre). Que faire de toute cette nostalgie, ces déferlantes sentimentales, ce mythe de la fontaine de jouvence? J’avoue pour ma part une faiblesse pour les époques que je n’ai pas connues, pour le voyage dans un passé qui n'est pas le mien. Comment résister à la tentation de la dernière chance: gouter à ce qui reste encore de vie dans les performances de ceux qui ont un jour changé ce qu’on imaginait pouvoir écouter? Mais les grands du jazz, sauf Sonny Rollins et une poignée, ont déjà succombé. Où a disparu la suite? Le problème est de craindre que le vocabulaire musical des genres populaires (Rock, jazz, pop, soul, etc...) ne se soit construit et figé au milieu des seventies. Ensuite, que des retours aux sources ou des voies sans issues. De plus jeunes que moi écriront l’histoire autrement. Mais faut-il s’habituer à voir se construire un répertoire de ces musiques populaires, dans une logique de la conservation ?

    En déjouant cette logique, d'une distance subtile, Thierry Balleste prouve qu’un projet peut en cacher un autre. A lire distraitement l’argumentaire, on s’attendrait à l’album joué à la note prêt. Rien n’est moins vrai. Second regard à la feuille de salle: il s’agit de plutôt de retrouver les sons d’origine, ceux que Pink Floyd une fois l’album achevé s'avérait incapable de reproduire sur scène. Réinventer les sons analogiques, avec orgue Hammond et cabine Leslie, caisse enregistreuse et réveils, vieux synthétiseurs: Moog, VSC3, et tous les moyens du bord. Le résultat n’est qu’un point de départ. Le pari est lieu réussi, de retrouver la force émotionnelle de l’album, celle des vocalises de the Great Gig in the Sky, cette tonalité tantôt lyrique, tantôt amère, avec tempêtes et accalmies. Formellement tous les morceaux de l’album sont bel et bien joués, avec les bruitages en directs. Mais la haute fidélité est heureusement détournée. Belle introduction blues à Money, saxophone qui brille par son absence, remplacé par la guitare ou la basse. Ironie: un vrai revenant des seventies, Klaus Blasquiz (chanteur historique de Magma) s’est éclipsé après les premiers concerts pour laisser sa place à un jeune. Surtout les variations electro-acoustiques interprétées par les deux joueurs de synthétiseurs prennent une nouvelle ampleur, avec une audace qui dépasse celle de l’original. Pour prendre les accents d’une vraie création. Derrière les silhouettes de Dave Gilmour, Richard Wright, Nick Mason et Roger Waters se cache celle de Pierre Henry. C’est la face cachée du projet. Sous le prétexte, sentimental ou commercial, de la commémoration, se révèle l’opportunité de créer une musique inédite, à la fois populaire et aventureuse. L’ambiguïté est perceptible dans la mise en scène: autour des 9 musiciens un encombrement scénique bien préparé, qui évoque plus le fouillis d’un studio que le dispositif spectaculaire d’un concert, avec une profusion d’instruments, claviers, et autres accessoires. Des écrans ne glorifient pas les musiciens mais soulignent l’étrangeté des instruments. Seul pur accessoire visuel, un magnétophone tourne à blanc pour réaliser un enregistrement fictif, mais la musique vie et meurt librement. Je demande à Thierry Balasse quelle autre reprise il aimerait réaliser sur scène: la Messe du temps présent.

    C'était La Face caché de la lune par Thierry Balasse au Théâtre de la cité internationale jusqu'à samedi.

    Guy

  • Toujours ensemble

    Ensemble? Pas de siège pour le public dans cette salle, nous partageons l’espace de plain-pied avec les artistes, cherchons notre place avec eux. Les danseurs posent au sol une mer de plastique, l’agitent de vagues. Tempête. Je sens les coups de vent. Il n’y a plus rien qui tienne. Une femme s’y aventure, est ballotée d’une rive à l’autre, perd pied, ruisselle, lutte en vain, corps chahuté. La scène est violente, poignante, directe. Forte avec peu. La femme est nue, je pense au dénuement. Elle se noie, je pense aux migrants. Elle est rejetée par les autres des deux côtés, je pense à tous ceux qui ne trouvent pas de place. D’autres lui succèdent sur cet océan, les uns contre les autres, mais s’épuisent en courses et luttes intimes et fratricides, éperdues, sans raison. La dernière scène nous apaise, quand les danseurs nous font nous lever pour disposer partout dans la salle des ballons d’eau-nous redéfinissons ainsi l’espace avec eau. Puis ils rampent pour les éclater. Ils se regroupent, tribu de chair, nous autour d’eux. Le monde retrouve un peu de paix.

     

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    Pindorama de Lia Rodrigues, vu le 21 novembre au théâtre de la cité internationale avec le festival d’automne à Paris. Jusqu’au 26 novembre, puis au 104 du 28 au 30 novembre et à L’apostrophe le 3 décembre.

    Guy

    photo par sammi_landweer avec l'aimable autorisation du T.C.I.

    Sur le blog, à propos de Ce dont nous sommes fait.

    Et à propos de Pororoca

    Lire aussi Rosita Boisseau dans le Monde

  • On tourne en rond

    Le prologue nous a assourdis de coups de tambour, puis d'un déferlement sonore produit par les danseurs qui nous tournent le dos. Enfin ils nous font face, masqués, dépersonnalisés. Pas de communication. Puis ils tournent en rond, comme des damnés, ne s'autorisent que quelques variations. A lire la feuille de salle, cet enfermement, cette ronde carcérale a à voir avec la condition humaine. Il s'agirait de la commémoration d'une bataille, la malédiction des morts pèse sur les vivants. Je refuse. Mais suis coincé sur ma chaise, par la convention que j'ai acceptée de ne pas partir en cours de spectacle. Cette répétition, cette fatalité m'appauvrit, imaginaires bouchés. Yeux fermés, je tente de m'abstraire, de m'échapper. 

    Matadourou de Marcelo Evelin, vu le 14 octobre au théâtre de la cité internationale , avec le festival d'automne à Paris

  • Tout sauf Robert

    Rediffusion dutexte du 8 janvier 2011: Robert Plankett revient au théatre de la ville jusqu'au 11 mai.


    Les accidents du deuil viennent surprendre les visages et les gestes des amis qui restent. Le disparu- Robert Plankett -ne décide pas à s’effacer tout à fait, et revient, tel un fantôme, débriefer posément son A.V.C. .  Les objets orphelins, dispersés, attendent leur vain partage entre les vivants, il y a surtout l’absence, tout cet espace vide sur le plateau, tel celui qui s’étend entre la densité inexpliquée des faits et le flou des sentiments.

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    L’improvisation est laissée grande ouverte dans le jeu des acteurs pour tenter de combler ce vide, sans peur de la liberté. C'est-à-dire avec des impasses et quelques faiblesses, aussi de vraies beautés. Surtout, cette narration volontairement éclatée est terriblement honnête avec le sujet, avec ces souvenirs en miettes et la réalité à recomposer, avec ce qui fait toute la vraie vie vite fait, loin des grands sentiments qui n’existent que dans les grands romans. Ce groupe que le deuil peine à rassembler a le besoin de parler même sans cohérence, juste pour tenter de comprendre, réinventer -c’est une belle scène- sur un corps métaphorique et émouvant une carte du tendre, se disputer, pleurer et rire un peu, résilier les abonnements pour cause de décès, finir ensemble le poulet, s’interroger sans possibilité de réponses sur Dieu et la migration des saumons. Tout les petits rien qui,littéralement, crèvent l’écran.

    C'était Robert Plankett, par le collectif La Vie Brève, m.e.s. de Jeanne Candel, au Théatre de la Cité Internationale jusqu'au 29 janvier, puis au théatre de Vanves les 4 et 5 février.

    Guy

    photo de Charlotte Corman avec l'aimable autorisation du T.C.I.

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  • En transe

    Au début, la rumeur est quasi imperceptible. Dans presque l’obscurité, les mouvements de la danseuse coulent, ondulent, adoucissent.

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    Le chant s’impose peu à peu au premier plan, se matérialise en boucle. Un gospel en perpétuel mouvement, déséquilibré, éclats et entêtements, des claquements de main et des exclamations, en fusion. Les discordances s’exacerbent, ne se résolvent que dans plus de tumulte encore, avec des séquences répétées jusqu’au vertige. Sur scène un corps a remplacé l’autre, lui aussi traversé par ces sensations- le vacarme du monde? - dans un balancement abandonné. Le chant plus fort que le mouvement, lui juste une conséquence, modeste, relégué dans le clair obscur. Plein volume, la musique teste nos limites. Pourquoi ne peut-on pas, ne doit-on pas, danser devant un spectacle de danse, assis, prisonniers? Chacun seul à sa place. Je regarde autour de moi les immobilités, les quant à soi, les émotions enfermées. Je pense aux Blind Boys, à Pharoah Sanders. Je ne parviens à ne libérer que mes doigts. Soit enivré, soit rétif, mais pas de milieu possible. Je dois choisir. Je suis alors emporté moi aussi. Et je rejoins en secret la transe des danseuses. Combien assis autour de moi, eux aussi? En duo maintenant, elles se laissent toujours, encore, emporter, yeux fermés, dans la même douceur pourtant mais plus vivement, une communion. Je pourrai fermer les yeux aussi. Je crois distinguer les mots « get up and dance » mais je ne bouge pas. L’illumination vient, la grâce ou un répit, il faut une fin, un abandon.

    C’était Le Temps scellé de Nacera Belaza, vu ce soir au théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 7 avril.

    Guy

    photo d'Antonin Pons braley avec l'aimable autorisation du théatre de la cité internationale

  • Fais du vélo, jardine à poil.

    Rediffusion de la chronique du 24/7/2010, à l'occasion de la programmation de la piece à l'Apostrophe de Cergy Pontoise du 2 au 4 décembre.

     

    A la Cité Internationale de Paris, lieu de grandes utopies, j'ai été invité à partager pour un soir un rêve plus modeste. Joué à l'échelle familiale ( mais dans le but de changer le monde tout autour c'est toujours un début). 

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    S'agissant de cirque et d'acrobatie, le spectacle est souvent une histoire de famille, et sur cette scène-ci la déclinaison du mode de vie décroissant des artistes: Simon Yates et Jo-Ann Lancaster et leurs enfants Grover et Fidel. A assister à l'arrosage des plantes vertes je pourrais me croire devant une annexe de leur jardin australien. Donc une pauvreté de moyens revendiquée, décors recyclés, simple mât monté à vu et vinyle rayé, basse jouée punk et costumes sommaires juste un poil au dessus de l'état de nature, le tout à la mesure d'une réjouissante sincérité. "Mange des légumes, Sois gentil, fais du vélo, aime ton ennemi, jardine à poil, ne consomme pas trop, éteins la télévision...", me conseille gentillement par écriteaux ce petit ange en suspension. Je pourrais m'agacer de la récitation de ce nouveau catéchisme écologique. Mais il y a cet humour second degré qui pourtant ne nuit pas à l'éfficacité de cette propagande avouée (jusque dans le titre), la gravité décalé de chants post-soviétique devant l'étoile verte, les barbes militantes et postiches, cette drôle de dignité candide... Et c'est l'engagement des corps qui convainc. Dans les acrobaties aucune facilité feinte et les éfforts à nu, en évidence la lutte contre les dures lois de la gravité. Le rapport renoué du corps et de l'esprit avec l'environnement est au coeur de la demarche. Pas si facile de pédaler, et pour de vrai, à contre courant. L'idéalisme se mérite dans la douleur et l'humour à la fois.  C'est l'endoctrinement par l'exemple. Aucune prouesse n'est gratuite, mais autant d'élément du vocabulaire de chacune de ces petites histoires un peu tristes aux morales tendres et naïves: une sirêne qui monte à la corde la queue dans les ordures, ces gestes oppréssés par des bruitages industriels, cette apre lutte entre les sexes, ce petit déjeuner en un périlleux équilibre menacé par la surconsommation, cette ballade à velo sous les quolibets, ou la démonstration que, littéralement, on ne peut se nourrir d'argent. Les demonstrations sont drôles avec, recyclée pour la cause, un peu de l'humanité cruelle du burlesque muet.

    c'est le cirque PROPAGANDA par acrobat, au théatre de la cité internationale jusqu'au 15 aout avec Paris quartier d'été, à voir en famille à partir de 10 ans.

    Guy

    Photo (Ponch Hawkes) avec l'aimable autorisation du théatre de la cité internationale

  • La performance n'est plus ce qu'elle était

    Les temps ont changé. La performance est-elle déjà un art daté? La performance était-elle un art? Qu'était-elle? Comment la perpétuer? Les faits: Martha Rosler, Marina Abramovic et d’autres femmes, il y a quarante ans, jetaient leurs corps en jeu. Les mobilisaient jusqu’à la blessure pour ébrécher par chocs et assauts kamikaze les fausses évidences. Re-évidence: la société a changé depuis, tout sauf comme on s'y attendait, en arrière, en avant... Les aspirations féministes également. Si tout est joué, reste à ré-interpréter à la lumière du monde d'aujourd'hui. La relecture contemporaine de ces performances datées des crus 65-75, mais toujours pertinentes et impertinentes, ne provoque sûrement pas ce soir les mêmes questions qu'alors. C'est fait d'une manière très maitrisée, avec une pénetrante et fertile intelligence.


    YOKO ONO CUT PIECE par TECHNOLOGOS

    Yoko Ono (Cut piece) abandonnait ses ciseaux au public, laissait à celui ci la responsabilité de découper ses vêtements, de la dénuder on non. Ce soir Anne Juren s'exécute toute seule jusqu'au dernier lambeau de tissu, et dans cette logique va bien plus loin encore... mais il serait dommage de révéler l'illusion, sensationnelle à différents points de vue, qui suit, et ouvre sur d'autres significations. Il s'agit bien ce soir une mise en scène contrôlée, une mise en perspective, un prolongement et non une re-création à l'identique. D'une certaine manière un hommage, surtout une interrogation à deux niveaux, sur les significations que pouvait prendre la performance alors, et les implications possibles maintenant. Le public n'est donc ce soir pas invité à participer, pour des raisons techniques sûrement, mais ce choix provoque, quoiqu'il en soit, un glissement de sens, une actualisation par rapport au féminisme- bien qu'ambigu- de la performance d'origine. Ressent-on alors une libre prise de contrôle de la femme sur son propre corps ou l’intériorisation profonde d'une injonction collective, la résignation au rôle d'objet?

     

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    Tous vêtements découpés, la vérité n'est pas toute nue pour autant. Ni une évidemment. Sans nul doute, le sujet se focalise sur le corps féminin, le regard porté sur lui. Mais la forte détermination de la mise en scène, opposée aux incertitudes performatives, ne tue pas pour autant la multiplicité des interprétations. C’est heureux. Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent, surtout la magie toujours présente. Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette proposition que de mobiliser ici les techniques de la prestidigitation: un art tout de même historiquement misogyne présentant le magicien surpuissant et l'assistante potiche, aussi déshabillée qu'il soit possible devant un public familial. L'illusion ici permet, fonctionnellement, de ne pas mettre le corps en danger à la différence de ce qui était le cas pour certaines pratiques performatives des années évoquées. Avant tout, la magie est utilisée dans le sens du sens: du lait est tiré de la mamelle de la ménagère modèle durant l'inventaire grinçant de ses ustensiles de cuisine (et de torture), un soutien-gorge appararait mystérieusement... Les tours sont détournés. Pour produire un effet théatral et second degré, qui accentue la mise à distance, au même titre que les autres effets kitsch, qui renvoient à l'anti-nostalgie aux années papier glacé rafraichies par la série Mad Men.

     

     

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    L'attention distraite par les leurres, les attaques surprennent d'autant. Ainsi le contraste entre les actions d’un corps conventionnel et aseptisé, baigné dans une musique d'ambiance qui nous dit "tout va bien" et le même corps qui soudain s'expose frontalement, cette fois sans artifices. Aveuglant, ce corps nu éclairé cru, chairs, seins, ventre, membres et sexe secoués jusqu'à l'indigestion sur une bande son orgasmique, obéissant aux mâles injonctions d'une chanson de Led Zep, objectivisé et le visage dérobé par un masque. Cette exposition se prolonge interminable jusqu'à écœurer tout voyeurisme possible. On n'était pas présent en 1975 pour réagir à la performance source de Marina Abramovic-Freeing the body- mais on a le sentiment que l'entreprise de libération originelle est ici détournée et actualisée vers le constat cynique de notre pornographie quotidienne, signe des temps.

    Autre remise à niveau insolente, le manifeste féministe d'origine de Carole Sheeman est recyclé sans sourciller en numéro de cabaret canaille, jouant sur connivence très vendeuse. Quoique tout autant possiblement subversif, à y penser à deux fois. La frontière entre faire et le dénoncer est mince, et renvoi, mais c'est justice, le public à son jugement, à sa réflexion. On ne voit pas, comme dans la performance de départ, un discours à lire que la performeuse semble extraire de son vagin, mais des rubans multicolores , puis des piles alcalines (comme pour faire fonctionner une poupée?)... Les questions sont posées, avec force, mordant et ironie. La proposition finit sur une belle pirouette, un juste retournement: le public à son tour est éclairé par la projection de l'œil du sexe féminin, qui le structe souverain et lumineux.

     

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    Magical de et par Anne Juren & Annie Dorsen, avec le concours du magicien Steve Cuiffo, d'aprés des performances originales de Martha Rosler, Marina Abramovic, Yoko Ono et Carole Sheemann. Au théatre de la Cité internationale, dans le cadre du programme Des-illusions.

    Guy 

     photos de Roland Raushmeir avec l'aimable autorisation du Théatre de la Cité Internationale

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  • Sous le voile

    Plein écran en fond de scène, en réponse à une requète google portant sur le niquab plane un nuage oppressant de mots et d'images, de non-dits et d'arrières pensées. En pleine confusion, le corps répond. En s'engageant résolument dans l'expérience de ce voyage dansé sous voile intégral. Héla Fattoumi se livre sans équivoque ici à un acte politique, dont on comprend vite le sens et les convictions. Peut-il s'agir dans le même temps un véritable acte artistique? Je le crois.

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    Pourtant un moment j'en doute, alors que nous sont lentement infligées, denoncées, ces sourates, reglements d'une étouffante précision, précis d'interdit et de contingentement du corps féminin. Mais j'en suis persuadé, quand ce corps lutte et s'exprime: une forme à deviner dans le tissu, qui joue avec ambiguité (des coudes, ou des fesses, ou des hanches ?) une danse du ventre invisible sur un air de disco arabisante. Une icone chrétienne. Un long moment de face à face impuissant avec un regard prisonnier, d'où rien ne s'échappe, que des larmes perlées. Ce visage confisqué. Un affaissement comme animal, effrayant, en tas destructuré. Une bouche qui se devine, s'asphyxiant lentement d'une respiration opressée. Une origine du monde fulgurante. Une main qui s'échappe, mutine, qui vers nous trouve son chemin. Toujours la révolte et l'impuissance. Clandestinement, la statue de la liberté. Une séance de pliage résigné de tissus sans sens. Surtout en toute beauté un corps féminin qui s'exacerbe en transparence, trouve malgré tout sa voie impudique et et souveraine rendue au soi. Un aveuglement soudain. Jusqu'au déchaînement, comme au sens premier du terme, jusqu'à l'épuisement alors, mais aussi la libération. Pour fionir avec ce chant d'hommage aux femmes qui se révoltent dans un monde d'hommes. Ces images fortes m'engagent, même si de tous ces tissus je perds parfois le fil.

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    Je vois et je ressens les beaux gestes engagées d'une femme libre. Je ne sais si elle pourra convaincre au delà d'évidences déja partagées par les uns, mais je sais que ses simples gestes sont courageux.

    C'était Manta, d'Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, au Théatre de la Cité Internationale jusqu'au 16 avril.

    avec, samedi 10 avril, une table ronde avec Héla Fattoumi à 17H, et à 16H et 20H VIP défilé de Majida Khattari.

    Guy

    photos de L.Philippe avec l'aimable autorisation du TCI

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