dimanche, 29 janvier 2012

Les cinq premières minutes

C’est la fin d’un monde… ou la fin des études.

Dans un cas ou dans l’autre, une mutation, vers autre chose? Que faire des cinq dernières minutes? Se jeter dans un défi, rechercher ses limites? Accomplir un acte de foi ou de désespoir, d’amour, de solidarité... voire de rigolade? Ce soir, les jeunes circassiens de la 23° promotion du Centre National des Arts du Cirque proposent leurs réponses en spectacle. En paroles, et en se donnant à voir chacun dans l’exercice de son art: corde, mat, tremplin, acrobaties au sol….  C’est une contrainte lourde à respecter pour le metteur en scène David Bobée (lui juste d’une dizaine d’année moins jeune que les interprètes), de lier tous ces « numéros » autour du thème central. Musique omniprésente, belles lumières, scénographie étudiée: il fait le choix clair de la théâtralité. Quitte à s’approcher- il me semble- de la surcharge sentimentale dans le spectaculaire.


 

Il réussit pourtant à révéler par mots et gestes une part de la personnalité de chaque interprète, de leur vérité. Je ressens toujours de l'émerveillement devant les prouesses. Mais m’intéresserais-je vraiment aux évolutions de cette jeune femme sur cette corde verticale, si je n’avais prêté avant attention aux doutes qu'elle dit à l’heure du saut vers l’inconnu, à sa fragilité? Elle s’élève, tente d’échapper à la pesanteur, à cette fatalité, glisse tout le long comme s’étant abandonnée, laisse deviner que la chute pourrait être désirée. Le risque prend un autre sens. Apprécierais- je l’énergie et la jovialité de ces deux acrobates au sol, l’un bavard, l’autre sourd-muet, s’ils n’avaient d’abord manifesté d’un geste éloquent que la fin du monde, ils n’en ont vraiment rien à taper! Une autre jeune femme éperdue demande à haute voix: «si j’étais la dernière femme et tu étais le dernier homme, que me ferais tu maintenant ?». Avant de s’envoyer ensemble en l’air, sur le tremplin. Les artistes viennent des quatre coins d’un monde, qui comme le plateau semble tourner trop vite, les projette au bord du déséquilibre. Le temps, inversé et angoissé, passe en compte à rebours, avant une possible catastrophe, qui mettrait tout sans dessus-dessous. Ce plateau ressemble aux pièces d’un appartement, lieu de vie sans cesse bouleversé mais qui permet à tous de se réunir pour dessiner en collectif le portrait d’une jeunesse inquiète et fragmentée, avec ses rencontres, ses foules sentimentales et ses solitudes: des amis autour d’une table, un couple qui s’enlace, se dispute… Sur cette planète Mélancolie, l’avenir est leur mais tout à inventer.   

 

Même sujet, mis en scène à l’opposé. Michel Schweitzer, 53 ans, donne le plateau et la parole à des jeunes amateurs autour de 18 ans, dans leurs derniers temps du passage de l’adolescence à l’âge de jeune adulte. Schweitzer assisté d’un comparse et D.J., se place dans la posture d’un animateur bienveillant et paternaliste. Pour aussitôt mettre en scène l’ambigüité manipulatoire de sa propre position. Il propose aux interprètes de structurer leur spectacle autour d’un abécédaire rédigé par un philosophe. L’un des jeunes refuse aussitôt ce cadre imposé, préfère donner la priorité à ce que lui suggèrent ses propres intuitions, même confuses. Ce qui suit prend dés lors l’apparence d’une prise de pouvoir improvisé, d’un  dialogue en forme de rapport de force permanent entre les générations pour la maîtrise de l’expression. Sur deux pendules les minutes s’écoulent  à des vitesses différentes, suggérant un fossé qui se creuse. Au prix de longueurs et de fluctuations de notre attention, sur scène tout semble possible.

Le groupe, avant toute véritable prise de parole, préfère chercher énergie et cohésion dans un temps de danse techno, se rassemble en une grappe dense et hédoniste, quitte à laisser le public de coté. La scène est foutraque, lumières allumées dans la salle, conventions spectaculaires refusées. Les jeunes tiennent l’espace du plateau par le nombre, le dj propose et négocie, Michel Schweitzer garde le contrôle des écrans pour délivrer suggestions et messages. Les jeunes s’expriment quant à leurs préoccupations, alternent sujets pratiques et existentiels, abordent questions sentimentales et sexuelles avec un mélange de franchise et de pudeur. De l’effronterie et de l’inquiétude, un maintenant crâneur et des lendemains incertains. La prise de parole est collective, bousculée, en jeu de ping-pong, sans complaisance, souvent sur un mode de dérision. Les antagonismes et manifestations d’incompréhension s’expriment tout autant entre eux qu’avec les vieux. Ils se rassemblent par la musique, la danse et la chanson, mettant en pratique les « talents particuliers » pour lesquels ils ont été sélectionnés. Par transitions en demi-teinte, l’effet Starac’ est évité. Leurs performances sont encore jeunes, mais émouvantes dans ce contexte, par ce qu’elles disent de leur devenir. Leur prise de risque trouve son écho dans les discussions, et l’urgence qu’ils expriment de trouver leurs les limites. Cette proposition surprenante s’achève par l’expression du dilemme qui résume leur difficulté à être au monde: le choix entre un cynisme prématuré, et un enthousiasme idéaliste. Je suis alors interpellé par la posture de Miche Schweitzer, plus proche de ma génération, qui feint alors un attendrissement détaché l’impuissance à se souvenir de sa propre jeunesse.

C’était This is the End, spectacle de fin d’études des élèves de la 23° promotion du Centre National des arts du Cirque, mis en scène par David Bobée jusqu’au  12 février à l’espace chapiteaux de la Villette


Et Fauves mis en scène par Michel Schweitzer au théâtre de la cité internationale jusqu’au 31 janvier dans le cadre de Faits d’Hiver.

Guy

Lire aussi Le Tadorne

à propos de David Bobée

A propos de cirque

dimanche, 08 janvier 2012

5 fois Hamlet

Que faire d’Hamlet, encore, un soir de plus ? Saisir l'occasion pour « exploser Shakespeare » selon la promesse faite par le festival. Éclater la narration selon les visions de cinq metteurs en scène, soit un par acte. C’est pour une fois une vraie bonne idée, de montrer cinq visages de la folie, la forme rejoint le fond, l'instabilité et ce vertige qui entraine jusqu'au bout les personnages. S’il y a un fil rouge ce soir, c’est celui de la démence. Mais dans une confusion qui me libère, de  l’univoque. Comme un spectateur qui pourrait diviser pour régner. La dynamique de la pièce échappe à chacun des metteurs en scène, aux 26 acteurs qui permutent, pour proposer des perspectives, qui les dépassent, plus riches. Pas de temps faible en cinq mouvements, L’effet de lassitude est évité, on connait assez le texte pour jouir sans s’y perdre, au travers des ruptures de ton, cassures de rythmes, chocs des esthétiques…

 

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Le Premier Acte nous plonge dans un cauchemar distancié, souligné d’ombres et lumières rouges, une ambiance surnaturelle alourdie par une bande son d’épouvante. L'impression est aussi froide et graphique que du bob Wilson. Les silhouettes alignées sont stylisées à l’essentiel. Le fantôme du père assassiné écrase Hamlet de l’obligation de le venger, aussi lourde qu’une malédiction, laisse tomber une chape de plomb. Cohérent.

L’Acte Deux, lorsqu’Hamlet simule la folie, se joue au paradoxe plus proche et direct. Le jeu turbulent et hurlé, le texte mis en pièce, l’accompagnement rock’ roll, l’humour bouffon, les acteurs travestis et une scénographie abrupte et aussi bricolée que celles de Gwenaël Morin. Une transition, une évasion, une respiration?

L’Acte Trois, au cœur de l’histoire, me replonge pour de bon dans le tragique, sous une lumière accablante. La pièce de la troupe ambulante se joue dans la pièce, accusatrice et démonstrative. Hamlet assassine  Polonius. Hamlet est il gagné pour de bon par la folie? Incarnation de la terrible dictature de la vertu, avec la violence pour corolaire, au mépris de l’amour. Le sang coule pour tous.

L’ Acte Quatre a peut-être ma préférence. Il se nomme Ophelie, m’entraine à nouveau dans un rêve onirique , une ambiance verdâtre, au son des cris d’Ophélie  et de son double blanc, fantomatique qui erre poursuivie par le projecteur. Jusqu’au suicide, la vie est impossible.

L’Acte Cinq, malgré la physicalité du duel et la féminisation d’Hamlet, me semble marqué d’apaisement résigné, d’un retour à la normalité. L'empathie redevient possible. La drame va vers sa résolution après tant d’excès. Sur le plateau la terre renversée figure le cimetière, son odeur nous gagne. Tout est dit, le monologue aussi, déjà mort. Le reste est silence evidemment.

C’était Hamlet, de Shakespeare, par la compagnie Estarre, mis en scéne (dans l’ordre) par Stéphane Auvray-Nauroy, Vincent Brunol, Sophie Mourousi, Michèle Harfaut, Eram Sobhani, au théatre de l’étoile du nord dans le cadre  de « A court de forme explose Shakespeare » jusqu’au 14 janvier.

Guy

photo avec l'aimable autorisation de la compagnie

lundi, 19 décembre 2011

le Péril Hystérique

Rediffusion de la chronique du 17/8/2009, à l'occasion de la programmation de la piece LES DÉTRAQUÉES à La Loge, du 20 au 29 décembre à 21h.

« Ce n'est pas la prison qu'il faut à ces malheureuses, c'est le cabanon !» Va pour l'humanité, du moment qu'on les enferme... Car ces femmes sont dangereuses, sujettes à la « folie circulaire »,meurtrières, corruptrices, perverses, lesbiennes pour ne rien arranger, accros à la morphine et à l'opium. Des maîtresses qui règnent sur une « école du vice»-comprendre un pensionnat- fréquentée par les milieux les plus huppés de Versailles, donc- forcement- les milieux les plus dégénérés.... Le discours sur la moralité et la décadence que tient le médecin des « Détraquées » est de tous temps réactualisé et repété, avec ses fureurs et ses invariants. Mais délivré avec ce langage qui fleure bon le début de siècle d'avant (les protagonistes ont « horriblement mal aux nerfs »), ce discours nous semble très transparent, de même que nos naïvetés contemporaines- concentrées en leurs survivances artistiques- sûrement éclateront aux yeux de nos descendants.

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photo de Sarah Preston avec l'aimable autorisation de Frederic Jessua

C'est un étrange objet théâtral, millésimé 1921, qu'on a la bonne idée d'exhumer cet été, avec le rien de distance narquoise qui suffit à le remettre en scène. Curieux texte même dés le départ que ces « Détraquées »: un grand succès à l'époque- accompagné d'un petit scandale- dans le genre grand guignol, avec donc ce qu'il faut de sous entendus poisseux, d'ambiance cauchemardesque, d'effets sanglants, d'érotisme de dortoirs et de porte- jarretelles, le tout conclu par une moralisation appuyée... mais la piéce fut écrite avec la collaboration-clandestine-du docteur Joseph Babinsky, éminent neurologue, inventeur du test qui porte son nom et élève préféré de Charcot. Soit la surprenante alliance du théâtre à sensations et de la Faculté de médecine, réunis pour nous mettre en garde contre le péril hystérique. La folie étant avant tout un fléau féminin: pour s'en rappeler on peut aller se recueillir, à l'entrée de l'hôpital de la Salpetrière, devant la statue du bon docteur Pinel, "bienfaiteur des aliéné(e)s", sa main magnanime posée sur la tête d'une folle reconnaissante, allongée en chemise à ses pieds.

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photo GD (remerciement à Catherine Rihoit!)

Ce n'est sûrement pas cet aspect moralisateur- pour le moins ambiguë- qui a sucité la fascination André Breton: le surréaliste écrivait dans « Nadja » son « admiration sans borne pour la pièce": « la seule œuvre dramatique dont il voulait se souvenir ». Sont-ce ses proximités de situation avec les phantasmes de Breton, ses troubles non-dits et ellipses sur les interdits, qui ont sauvé l'oeuvre de l'oubli? Ce n'est pas grace à sa seule valeur littéraire, il ne s'agit pas quand même pas de « la ville dont le prince est un enfant ». Qu'en faire aujourd'hui? Difficile aujourd'hui de considérer les échanges fievreux de la directrice Mme de Challens, sa maîtresse Solange, et la jeune et docile Lucienne, en formulant le diagnostic clinique de Babinsky. Alors les regarde-t-on avec avec les yeux écarquillés, voire complices, de Breton? 

Plutôt, avec une incrédulité qui va croissante, on est surpris par la crudité des situations, suggérées sans que la mise en scène s'oblige à grossir le trait ni à les moderniser. C'est astucieux, le texte nous laisse voir de lui-même ses exagérations. Nous lisons entre les lignes, devinons avant les personnages où gît l'infortunée Lucienne, tout en critiquant ironiquement l'idéologie présentée, nous attendons le comment de l'inéductable conclusion. Le décor est sage et réaliste, les effets de grand guignol sont tels quels assumés-quoique parcimonieux, la mécanique dramatique reposant plutôt sur l'attente-: cris dans la nuits, lumières inquiétantes, sang et évanouissements. Les acteurs et actrices (plus jeunes que les rôles) restent impeccablement impavides, sans tomber dans le piege de la caricature. Comme pour nous proposer soit d'y croire quand même, soit de rire des procédés eux-mêmes. C'est donc très drôle, à la manière d'un film d'horreur, justement à force d'outrance, et nous laissant dans l'ambiguité, voyeurisme détourné, jusqu'à refouler tout ce qu'il y aurait d'insoutenable dans l'intrigue, si on la prenait au sérieux.

C'était Les détraqués d' «Olaf »(Joseph Babinsky) et Palau mis en scène par Frederic Jessua au Cine 13 théatre, en alternance jusqu'au 29 août 2009 dans le cadre du festival de Grand Guignol : Ca butte à Montmartre.

Guy

Lire le texte de la pièce, ici. et à propos de Nadja et des détraquées, ceci.

dimanche, 11 décembre 2011

So sad about us

Pourquoi est-ce si triste? Avec le champagne- quelques larmes- à l’entracte, tant d’émotions éparses, comme des lambeaux de brume sortis de la machine à fumée. Un collage de textes et d’images, comme sur un placard d’affiches jaunies et déchirées d’où des éclats vifs se détacheraient. Yves Noël Genod cette fois s’efface, laisse fuir le théâtre de peur qu’il ne se sauve, ouvre les fenêtres sur cet après midi d'hiver pour laisser passer air et lumière de l’extérieur. Nos portables laissés allumés dans cette salle de répétition-plutôt qu’un lieu attendu pour une représentation. Le théâtre revient par les portes, en souvenirs, incarné en ces corps dans un espace scénique indéfini, mais on dirait des fantômes, sinon des survivants. La grâce d’un enfant aux cheveux verts, l’effronterie d’un adolescent. Deux femmes pour bouffonneries  ou charme. Les vaines exhortations  au public d’un vieil acteur au public, comme un baroud d’honneur. Sous les auspices d’Emily Dickinson, des textes poétiques et des corps qui se refusent, des jeux et poursuites  aux répliques de boulevard sauvées de l’amnésie. Ils saluent en plein milieu de la piece, comme pour déja disparaitre. Celeste Alberet raconte les derniers jours de Proust, le mot « Fin » posé sur son œuvre, et cette mélancolie ressemble à celle où nous plongerait la mort du théâtre.

C'était Je Peux d'Yves Noël Genod au théatre de la cité internationale.

Je Peux (la pratique) est suivi de Oui (la théorie) encore ce dimanche à 14H30 pour la dernière au T.C.I.

Guy

jeudi, 24 novembre 2011

Jeux dangereux

C’est une tradition de théâtre bien ancrée, que de jouer avec les échanges de rôles entre maitres et valets, les faux semblants, des écarts étourdissants entre apparences et motivations des personnages, quiproquos et renversements de situation…. Mais dans cette intrigue éclairée à la bougie, Marivaux pousse ce principe jusqu’à un rare niveau de sophistication. Surtout de cruauté. Tentons de résumer l’argument de l’épreuve: le riche-et si trouble- Lucidor tire toutes les ficelles de la pièce pour éprouver Angélique, sa bien-aimée. Il manipule avec force billets de faux et vrais soupirants afin de savoir si la jeune femme va leur résister ou non, sans se déclarer lui-même, quitte à la désespérer. La société ici représentée est moralement désespérante, l’argent mène le jeu de l’amour jusqu’à le vider de sa substance avec/malgré tout le brillant de la langue, chaque personnage agit et parle à rebours de ses propres sentiments, jusqu’à l’intolérable et la perte de soit. Il faut donc beaucoup d’habileté à la mise en scène, aux comédiens pour nous en faire rire, malgré tout. Par le rythme, ils y parviennent. Par une mise en abyme très perverse, les masques des acteurs de cette pièce dans la pièce finissent par leur coller autant à la peau que dans la pièce suivante: les acteurs de bonne foi (celle-là tout à fait irracontable).

 

marivaux,atalante


Il est d’autant plus réjouissant de découvrir, à la fin de l’épreuve, l’ingénue se rebeller, délicieusement physique, envoyer tout balancer dans le décor, et siffler la fin du jeu, quitter le rôle de victime. Le corps reprend alors ses droits, fait danser Marivaux. C’est un beau moment de pure vérité, le corps ment moins que les mots.

C’était L’Épreuve de Marivaux, mise en scène par Agathe Alexis, avec Robert Bouvier, Marie Delmarès, Nathalie Jeannet, Guillaume Marquet, Franck Michaux, Maria Verdi, suivi de Les Acteurs de bonne foi (Mise en scène - Robert Bouvier)

A l’Atalante jusqu’au 29 décembre.

photo de Fabien Queloz avec l'aimable autorisation de la compagnie


mardi, 15 novembre 2011

Du sang, pas de larmes.

L’histoire que raconte Marlowe, on la connait bien: le duc de Guise, la saint Barthelemy, la Reine Margot (merci Dumas, merci Chéreau!)…. On parvient à s’accrocher à l’intrigue (si l’on y tient), même ce texte déstructuré, caviardé de familiarités, secoué dans tous les sens, avec une ironie, une désinvolture, une aisance plutôt revigorante. Henri de Navarre ne parait ici pas si éloigné des chiens de Navarre (essayés et approuvés ici même). Sens et thèmes résistent à ce traitement: hypocrisie des jeux de pouvoir de tous temps, valse des pantins sur les trônes, religions instrumentalisées… . Mais s’il n’y avait que cela, ce serait juste moraliste, édifiant...

 

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Il y a plus : l’énergie, de six jeunes gens qui bondissent de rôle en rôle en retournant leur veste, littéralement,  burlesques,  cette fois papistes, l’instant d’après parpaillots. Mais là encore ce serait (juste) distrayant, sympathique. Ce qui me fascine ici, c’est l’art et la manière de représenter du début jusqu’à la fin la violence sur scène, sans la reproduire, sans la montrer… Du massacre dès le titre, assassinats, batailles, viols, exterminations, intimidations,  tortures, attentats…. Sans trucages ni coups semblant échangés, mais tout en allégories et distance, jeux de mimes et procédés. De quoi en rendre l’évocation supportable, toujours inquiétante. Les linges blancs, maculés de rouges à grands coups de pinceaux, on rit jaune. Les batailles sont muettes, les passes à distance, on expire en silence, corps tombant à terre, juste des cris hors champs. Et surtout avec une grande évidence, même si elle stylisée: la soif de sang des bourreaux, jamais apaisée. Tout est très précisément chorégraphié. Sous le faux négligé du texte, apparait une grande rigueur dans le rythme et dans les gestes, au service d’un vrai théâtre visuel.  Pour dessiner, au-delà du prétexte de l’intrigue, du contexte, un portrait froid et pessimiste de l’humanité, de la jouissance inextinguible que lui procure la violence…

 

C’était Massacre à Paris de Christopher Marlowe, mis en scène par Irène Favier, au Théatre de Vanves (où il n'y a pas que de la danse) jusqu’au 19 novembre.

Guy

photo avec l'aimable autorisation du théatre de Vanves


mardi, 01 novembre 2011

Un (autre) voyage intérieur

Tourne le train miniature, et tournent les disques... le chanteur prend le train pour une tournée, s’évade au son des essieux, loin de Brest... Next stop: Vladivostok, de l’ombre du plateau surgissent les couleurs du cabaret, les numéros des artistes de cirque. Ce voyage de 1983, consigné avec soin sur un cahier, est immobile, vécu dans une chambre, et cette nouvelle vie inventée, la précédente arrêtée nette. Le personnage, quant à lui, serait réel : Jacques Mercier, une gloire locale, ancien chanteur de cabaret. Atteint du syndrome dit de Korsakoff, d’un délire solitaire d’alcoolique, mais ici un phénomène théâtral partagé, avec pour symptômes divertissement et illusions.

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Quoi de plus normal dans ce théâtre? Comme lui, spectateur émerveillé, je crois aux sauts extraordinaires de la puce savante- je la vois- ainsi que les décors dans lesquels évoluent les mimes. Ce sont les visiteurs de Jacques Mercier, dans sa chambre de Brest, qui paraissent inquiétants, irréels, et les artistes vrais, vivants, chaleureux, sur la scène. La femme d’ici dédaignée, Margot, parait si fade, mais son double imaginée, Sonia, si désirable… L’amour vit sa chance avant de se dissoudre sous les masques. Transsibérien, lac Bakail… les mots déjà emportent, loin du quotidien. Les paroles des chansons sonnent belles et étrangères, dans une  langue russe enthousiaste…et imaginaire ? On pardonne lenteurs et maladresses, comme autant de tendresses. Plus important, les acrobates subliment le réel,  s’élèvent, ouvrent la vie et la scène vers le haut. La vie est un songe, de toute façon.

C’était Atavisme, de Philippe Fenwick , vu à l’Atalante.

guy

 photo avec l'aimable autorisation de la compagnie Zou

vendredi, 22 juillet 2011

Cabaret Roméo

Il y a, au coeur, la scène du balcon. Juliette encablée qui se tortille d'amour, en suspension, Romeo qui en bas sort mais revient encore, pour prolonger entre eux l'instant de cette promesse qui s'évapore. Comment puis désirer ce que je possède déja? Tout le mystère est dit, survit au risible de la passion exposée, et à la ronde des personnages grinçants qui entourent ces amants. Ils sont à la fois acteurs, commentateurs, manipulateurs, tentent de nous divertir en soulignant à gros rires et traits de fard, les artifices et illusions. Passion empéchée, tragique conclusion: tout est dit d'avance. N'empeche. La naiveté, passion l'emporte, même distraite par un désordre bouffon, perruques, morceaux de bravoure, rires et chansons, videos au gout du jour, dans une profusion toute shakespearienne. Toute chose se transforme en son contraire, mais on en revient à l'essentiel. Ce couple sous la loupe porte jusqu'au sacrifice notre soif d'absolu et de révolte, c'est, tout mis à part, d'une belle simplicité.

C'était Roméo et Juliette de William Shakespeare, m.e.s. par Julien Kosellek.  au théatre de l'Etoile du Nord.

Guy

lundi, 02 mai 2011

Voir, Jouir.

Au commencement les gestes et voix flottent, obscurs, rêvés…  A rappeler les belles images des Murènes- la pièce précédente de la compagnie. Mais vite, une autre direction est prise: primauté au texte de Racine, implacable et linéaire, qui structure le récit sans répit. Autour de cette ligne de force, les images se fragmentent. Elles nous piègent au cœur du sujet: l’obsession du pouvoir, au point où la vérité se dissout et où s’assèche l’humanité. Les vers s’écoulent clairs et nets mais le rêve du pouvoir désincarné devient aussi onirique qu’en cauchemar.

 

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La première des réussites est ici de conjuguer intelligence et intelligibilité : ce Britannicus abrégé en quelques plans rapprochés, concentré en 1H30 et 5 acteurs, se laisse saisir sans difficultés, et dans ses implications contemporaines. Le pouvoir jouit ici de voir, non de toucher. Néron exsangue manipule à distance ses pantins prisonniers de l’œil de la camera, agités et impuissants: une Junie charnelle et frémissante, un Britannicus physique, impétueux…. Les jeux et voix sont matures et bien ajustés. Dans cet espace concentré, les corps de ceux qui prétendent vivre libres ne peuvent échapper pas aux regards de ce nouveau docteur Mabuse. Ils n’échappent non plus à l'avidité de nos yeux, autant en chaleur et proximité que les vers de Racine s’élèvent vers l'esprit avec distance et hauteur. Le souverain entend tout et en dit de moins en moins, la possession maladive tenant lieu de passion, l’homme n’est rien et sa puissance ne se nourrit que de rester mystérieuse. Toute ressemblance avec le règne de souverains pas si lointains et informés de tous les secrets ne serait que le fruit de mon imagination. Dans l’ombre du palais se glissent les conseillers et visiteurs du soir, qui tissent des intrigues à tiroirs, au fil d’alexandrins qui scandent l’histoire sans espoir de retour.

C’était Britannicus plans rapprochés de Racine m.e.s. par Laurent Bazin, à la loge, jusqu’au 19 mai.

Photos de Svend Andersen avec l’aimable autorisation de la loge

jeudi, 07 avril 2011

On n'a pas sonné

 

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Revolver, corde, matraque, poignard, chandelier, clé (évidemment) anglaise... Sur scène c’est toute l'artificialité glacée d'énigmes sans réponses possibles, jouées au milieu de nowhere par des personnages vêtus tout de noir et blancs, inexistants, dans un univers U.K. absurde et désincarné tels que ceux théorisés par François Rivière. Comme dans un théâtre de marionnettes…paradoxalement très vivantes: le texte blanc d'Ionesco se laisse traverser de terribles éclats et éclairs, cette belle troupe s’y connait en humour noir. Les corps sans causes dansent et se révoltent, tendus comme des arcs, drôles et terrifiants, avec des silences lourds et des regards féroces, d’inexplicables colères. La logique est hachée menue par le nonsense, la conscience de soi et celle des autres réduite au néant, les mots vides mais les voix pleines, en couleurs. Chaque instant d'absurdité est ce soir habité avec une exceptionnelle intensité: c’est qu’il faut vivre quand même!

C'était la Cantatrice Chauve d'Eugene Ionesco, par la compagnie InfraKtus à l'Aktéon pour encore plus trop longtemps.

Guy

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