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théatre

  • Pas froid aux yeux

    Tirée à quatre épingles, on lui donnerait le bon Dieu sans confession... avant qu'elle ne déchaine toute la force de ce monologue frénétique et sacrilège, à classer triple X. L'affaire a commencé en douceur. Le phrasé de Stéphanie Aflalo est millimétré. Fausses hésitations et silences calculés qui sèment le trouble, petites ambiguïtés, légers abandons. Il faut cela: le texte de Georges Bataille est à contenir avant de le libérer, un torrent à canaliser pour en garder tout le débit. Et il arrivera un beau moment où la comédienne se laissera de tout son corps chavirer, portée par la violence érotique ainsi libérée. Maitrise de la distance dans le jeu, ce sera drôle aussi: tout le joyeux et le grotesque de ce récit obscène, et donc aveuglant, est mis à nu, par les excès mêmes de ses transgressions. Stefanie Aflalo remet du beau désordre dans Bataille.
     

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    Histoire de l'œil d'après Georges Bataille par Stéphanie Aflalo, vu à la Loge le vendredi 19 mai 2017.
     
    Guy
     
    photo (droits réservés) avec l'aimable autorisation de la Loge
  • Dissociée

    Elle est là, sans vouloir, sans pouvoir y être. Ce soir le personnage féminin, de retour dans une maison de son passé, est en fuite, dissocié, lesté par des secrets douloureux qui ne seront pas révélés. Ses lèvres semblent suivre une voix off, comme pour se faire l'écho d'une intériorité à vif qui ne peut s'incarner ici ni communiquer avec les autres. Avec rigueur et cohérence, la mise en scène est sans pitié, le jeu engagé, le texte tranchant et blême. Les décors de banlieue grise me piègent dans une impression de réalité poisseuse, images d'une vie triste figée dans un passé à l'arrêt. Tempête, accident, rupture. Le récit bascule. Nous nous échappons avec elle vers vers la possibilité d'un ailleurs, une remise à zéro, une autre réalité. Dans un no man's land nocturne, la sensation fugace de la présence de l'océan, de la liberté. La pièce reste douloureuse et ouverte, sans résolution quant à la réconciliation entre l'esprit et le corps blessés, à nu.
     

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    Anticorps, adapté et mise en scène par Maxime Contrepois, d'après Dina de Magali Mougel, vu au Colombier le 25 janvier.
    jusqu'au 29 janvier.
     
     Guy
     
    Photo de Nocolas Joubert avec l'aimable autorisation de la compagnie
  • Après la sidération

    L'état de suspension entre le désir et sa réalisation, l'impossibilité d'agir, voila où errent ces 3 sœurs, lointaines héritières de celles de Tchekhov. Parviendront-elles à s'accorder sur le devenir de la maison bretonne dont elles héritent, pourront-elles construire quelque chose sur ses ruines? Du psychologique, le sujet s'étend au politique. Au prologue, les 3 femmes se voient chacune assigner en monologue un point de vue à incarner, une attitude, face à la vie. Le procédé est classique, mais ici asséné radicalement. Les personnages et situations peinent ensuite à prendre vie, à échapper au piège de la dialectique, malgré le feu du jeu d'acteur, en un contraste bizarre avec un beau décor de ruines très construit et si réaliste. Mon attention peine à résister à un texte roboratif avec d'étranges embardées vers le drame familial. Ou suis-je rétif par principe à ces variations noires sur l'agonie des utopies, préférant croire aux minutes de danses qui peuvent sauver le monde? Je goute pourtant ensuite à une heureuse surprise: voir la pièce se saborder elle-même par des crises de folie, des brusques et brillantes saillies d'humour qui la rendent plus attachante, le texte moins prévisible. Et je pars sur une bonne impression, celles des dernières minutes, quand tout est sauvé par une belle litanie des envies. un feu d'artifice des désirs en une scène libératrice. Cette année allons voter.
     

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    Sidérées, écrit par Antonin Fadinard, mis en scène par Lena Paugam, vu au théâtre de Gennevilliers le 20 janvier.
     
    Guy
     
    Photo de Christian Berthelot
  • Faut-il brûler Edmonde?

    Pas de mystères: la pièce de Christine Armanger est assez chargée d'images fortes, assez subtile et intelligente dans sa construction pour fâcher tout le monde. Des cathos chatouilleux qui apprécieront modérément de se faire accueillir par Ève maniant l'encensoir, aux anticléricaux militants qui lui reprocheront de ne pas clairement bouffer du curé, et trouveront suspect qu'elle connaisse son missel jusqu'au bout des doigts. Ou certains, par miracle, plutôt que de faire la queue pour en lapider l'auteur, recevront la pièce sans y plaquer leurs attentes et là où elle peut les mener: vers des territoires qui dérangent, et de libres interprétations.
     

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    Cette vie des martyrs à rebrousse poils déroute, sa construction à double niveau n'y est pas pour rien. Un étage pédagogique vidéo, animé sur un ton badin mais avec érudition, pour instruire sur la vie des saints. Et une évocation en direct par l’interprète, sensible, plastique et charnelle, des tourments de Saint Sébastien, Sainte Agathe, sainte Lucie... D'un coté un humour féroce et isolent, de la distanciation, de l'autre la fusion entre le sacré et l'érotisme. Sur scène s'incarne en extases ou souffrances le corps de Christine Armanger. Sur l'écran, son avatar virtuel- Edmonde Gogotte- déroule des tutoriels You Tube d'imitation des martyrs en Do-It-Yourself. L'une est sainte... mais l'autre ne l'est pas moins. Là, précisément, s'articule la pièce. En faisant dialoguer, en réponses aux mêmes aspirations à la transcendance, les figures passées de la tradition chrétienne, et les nouvelles idoles virtuelles pour qui les like tiennent lieu d'adoration. Nos doubles imaginaires d'hier et d'aujourd'hui. Avec une égale acuité et cruauté: en explorant chez les figures d'hier les ambiguïtés entre douleur et extase, le sort réservé au corps des femmes... En montrant aujourd'hui le martyr numérique subi par l'avatar, d'autant plus injurié et "bashé" dès qu'il dérange qu'il a été porté aux nues auparavant. C'est le sort virtuel que dans la pièce subit Edmonde. J'ose une prière pour que l'œuvre de Christine Armanger soit mieux reçue malgré sa radicalité.
     

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    Edmonde et autres saint(e)s - partie 1, de Christine Armanger, vu le 22 septembre à Micadanses dans le cadre de Bien faits!.
     
    Guy
     
    photos de Salim Santa Lucia avec l'aimable autorisation de la compagnie Louve

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  • A la folie

    Il y a ici une qualité rare: la lisibilité. Sensible, dans le voisinage paradoxal du foisonnement, de la complexité. Wajdi Mouawad creuse à la source de la tragédie relit l'Iliade, et Sophocle. Avant que le verbe soit, un homme et chien aboie, animal de rage et de douleur. La parole peut il le libérer de la folie? Peut-elle réparer les déracinements, les humiliations et les injustices, telles celles faites à Ajax? Les médias, en quatre déclinaisons parodiques, commentent en bruit de fond ce cabaret poétique, mais c'est à nous d'en tirer le sens. Interrogés par la voix insolente et libre de cet exilé du Liban, de la France et du Québec, par des images grotesques et épiques, sur l'identité qui doute, sur les retours au pays, de Thèbes à l'Algérie. 
     

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    Ajax Cabaret de Wajdi Mouawad au théâtre de Chaillot le 27 mai 2016.
     
    Guy
     
    Photo de Pascal Gely avec l'aimable autorisation du Théâtre de Chaillot
  • Trouble à l'usine

    Cécile Volange travaille à la chaine, Madame Merteuil dirige l'usine. "Je suis une force de travail", dit l'ouvrière... Dans une pièce "politique", les personnages se reduisent-ils que des concepts distanciés? Par leur voix le texte pose lourds les enjeux, texte cadencé comme le bruit lancinant de la chaine de montage de Volange, texte martelé en redites. Mais les mots imposés d'ailleurs se perdent, restent les corps dépossédés, leurs contradictions et leurs troubles, ici incarnés avec un bel engagement. Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas tant l'économique dénoncé- rendements et délocalisation- que l'exposition des rapports inévitables et invisibles entre travail et intime. Avec rigueur et cruauté, la pièce porte les "rôles" professionnels jusqu'aux points d'exacerbation du pouvoir et du désir. Les références aux liaisons dangereuses prennent alors tout leur sens. La scénographie froide campe l'espace personnel et familial de Volange comme un champ de gravas et ruines. Comme les autres personnages réduits par cette aliénation à leurs mécanismes, elle offre sa dévotion comme ses gestes et son corps à l'usine.
     
    Erwin Motors, Devotion de Magalie Mougel mis en scène par Maxime Contrepois, vu à la Loge le 26 avril 2016
     
    Guy

  • Faisons-nous peur

    A-t-on vraiment eu peur, comme il était promis sur l'affiche? On a en tout cas beaucoup rit, ce qui revient un peu au même. Stéphane Azzopardi ne lésine sur rien, avec le même abattage que dans le trépidant Tour du monde en 80 jours. Il pose une intrigue archétypale qui rassure (légende, adultère, accident, culpabilité, malédiction, folie, sacrifice, rédemption) et secoue avec le rythme, les effets et les retournements de situation. 4eme mur explosé, spectateurs figurants, accident de voiture, tour de magie, accessoires qui prennent vie, apparitions et disparitions.... tout y est, et en 3 D. En bicyclette, si on s'arrête de rouler, on tombe: donc ici jamais de décélération, les personnages bondissent de lieu en lieu et de scène en scène en traversant les éléments du décor tournant. C'est la grande réussite de ce théâtre d'emmener en instantané et en toute lisibilité les spectateurs enthousiastes dans ces imaginaires en mouvement.

     

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    La dame blanche de de Sébastien Azzopardi Et Sacha Danino , mise en scène : Sébastien Azzopardi  vu le 1er mars au théâtre du Palais Royal.

    Guy

  • Voeux de bonheur

    Nous avons poussé les meubles et mis les boissons au frais, fait place nette pour les 30 invités, improvisé des banquettes avec lits et matelas. Et gardé juste la place pour les artistes qui se préparent: Stéphanie s'approprie le piano, Marie place les lumières, elles répètent quelques mesures des chansons. Marie avait conçu ce spectacle avec Stéphanie à la demande d'une médiathèque, pour la création le 14 novembre 2015. Le 13 novembre tout s'arrêtait, la première était bien sur annulée. De mon coté je ne suis depuis ce jour retourné au théâtre que 2 fois- dont une rue de Charonne- sans écrire une ligne. Mais ce soir, pas d'état d'urgence et remise à zéro, pour la nouvelle année. Le théâtre revient, elles jouent chez nous et la création est titrée "Rien que du bonheur?".
    Marie.PNGLes invités arrivent à l'heure dite, groupés et bras chargés: amis, voisins et futurs amis, dans une confusion plus ou moins contrôlée. Je pensais impossible de tous les faire assoir dans nos m2 parisiens. Je me trompais. Les premières mots et notes prennent place naturellement, sans laisser le temps à un 4° mur de se dresser. Où donc se cache ce bonheur dont tout le monde parle et qui se sauve, est-ce un cadeau, se mérite-t-il? Avec nous Marie cherche, de textes en textes, graves ou rieurs. Il y a au départ autant d'étonnement de la situation, sans barrière, que de plaisir à vivre ce moment. Un rien de timidité. Je devine du rire dans les yeux d'une jeune fille. Je vois un ami sourire en reconnaissant une chanson. Piano échauffé, les voix de Marie et Stéphanie se fondent. Marie nous transmet son énergie, vient à la rencontre, nous fait pétiller, ouvre. Le temps d'un texte jeté, hurle au mégaphone, entraine une amie dans une danse effrénée. Elle nous invite à nous bander les yeux, nous abandonner à l'unisson à d'autres rêveries.
    Et après, banquettes rangées, vient le temps de boire et rire, danser, s'embrasser à minuit. En 2016 tout est possible, tout est permis.
     
    Rien que du bonheur, de Marie Delmares accompagnée par Stéphanie Manus, chez nous le 31 décembre 2015.
     
    Guy
     
    pour inviter le théâtre chez vous: http://www.mariedelmares.com/
     

  • La séquence du spectateur

    Flirt… Qui peut nier que dans la relation entre acteur et spectateur il s’agit avant tout de séduction? Ces divins animaux font de cette relation la matière même de la pièce… ce qui n’est pas sans risque d’auto centrisme. Mais tout commence en douceur, la relation s’engage à reculons. Le tract rendu comiquement palpable avec murmures, mouvements de rideaux et de pudeur, mais soudain abolie, quand le 4ème mur se solidifie devant les coulisses. Aparté: la pianiste nous observe et prend de note: je me méfie. L’embarras change de camp quand les comédiens entreprennent de nous interroger. Chacun des spectateurs bien sur espère que cela va tomber sur son voisin. Raté: comme souvent je n’y coupe pas. Mais je ne m’en sors pas trop mal, non? Preuve est déjà faite que la relation se joue ce soir dans les deux sens, se construit et prend substance, émotion, sans le secours de la fiction. Les performances des 4 acteurs nous prennent ensuite à contrepied, entre rire et malaise, avant que d’en comprendre la cohérence : cela fait du bien de plus chercher à plaire, d’être affreux, sales et méchants. La séduction est bien déconstruite, avant d’être tendrement raccommodée. La pianiste lit ses notes, nous avons bel et bien été observés, tels qu'actifs tout du long, par postures, réactions. Ils nous invitent à rester et ne jamais partir, comment résister à une telle déclaration d’amour?

     

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    Flirt, conçu et mis en scène par Florian Pautasso, vu à Mains d’œuvres le 17 septembre 2015, jusqu’au 26 septembre.

    Guy

    lire aussi show funèbre et la tour de la défense

    photo avec l'aimable autorisation de la maison jaune

  • Les bonnes, vice versa

    La confusion des rôles est nourrie à la perfection. Dans la première scène, assiste-t-on à un échange entre Madame et l’une de ses bonnes, ou à une cérémonie trouble entre les deux bonnes, chacune dans son rôle assigné? La savoureuse outrance de ce jeu fardé, si physique, appuyé, permet d’entretenir cette indécision dans la mise en abime théâtrale, et ceci tout du long. Tournures de langage et voix datent les situations des temps révolus des sœurs Papin et de la domesticité, mais la mise en scène laisse la pièce de Genet transcender ce contexte, et se renouveler en un exposé ambivalent des relations de pouvoirs et de fascination, comme celle qui s’est déplacée aujourd’hui entre peuple et people par trash-magazines interposés. Le mépris de soi, l’adulation et la haine des bonnes envers Madame dont elles enfilent les robes, l’attirance envers leur « maitresse », son insupportable bonne conscience s’exacerbent jusqu'au drame annoncé. Au-delà de la simple satire sociale, le parti pris ici, vif et charnel, permet poser un théâtre à la fois passionnel et politique.

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    Les bonnes de Jean Genet, mis en scène par Sophie Pincemaille, vu à la Loge le 10 juin.

    Guy

    photo (crédits en cours) avec l'aimable autorisation de la Loge