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  • Les cris des spectateurs

    Le public manifeste, désinhibé comme rarement. Il se partage par manifestations entre incompréhension, soutien, et hostilité. Certains crient, ou rient bruyamment (il me semble à contretemps). D'autres imitent jusqu'à plus soif les bêlements, aboiements, et autres cris bestiaux poussés à un moment par les danseurs. Une spectatrice glousse quand sur scène s'échappe un sein.

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    Une partie du public soutient les artistes en applaudissant ou réclamant le silence. Certains soupirent, discutent à mi-voix avec leurs voisins, ramenés à l'ordre par d'autres dont un Jérome outré. Un long moment d'immobilité- les danseurs face à nous- fait croire à un salut qui déclenche des applaudissements prématurés et autant d'huées. Je ne sais coment recevoir ces réactions du public. Comme une forme d'engagement, une révolte légitime, une prise de parole de spectateurs mécontents et lassés de ne jamais disposer d'un espace pour s'exprimer? Ou comme de la grossiereté brute, un chahut d'école maternelle? Je me sens en tous cas géné pour ces artistes qui ne peuvent s'exprimer pleinement, et en raison du manque de patience, de curiosité et d'écoute de la part du public de ce soir aux Abbesses. Et j'aimerais être persuadé que ce public est aussi indiscipliné lorsqu'il est confronté à des oeuvres indigentes de chorégraphes plus installés que Lia Rodrigues. Mais également, je comprends. Il y a dans cet entreprise quelque chose d'inachevé qui provoque. Qui appelle des interventions, comme un vide qu'il faudrait combler. La montée finale des danseurs dans les travées, prend l'allure d'une désertion de la scène, comme si le propos de la chorégraphe s'était trop tôt épuisé. "Tout le monde n'en profite pas" reproche alors un spectateur placé de l'autre coté N'ont-ils plus rien à dire, aprés à peine 50 minutes écoulées? Quant à leurs intentions, je cherche en vain à les comprendre sur la feuille de salle, et sans plus de succés dans Libération.

    Tout commence bien pourtant, sur un mode collectif et revigorant. Ces jeunes gens déterminés envoient en l'air tout balader, de toutes les couleurs. C'est un beau foutoir. Puis on saisit vite le propos de la pièce, qui n'est pas trés original en soi, mais mené avec énergie: ces filles et garçons entreprennent de vivre à deux, tous ensemble. Et dans la sensualité, objectif jouissance. Les corps se projettent hauts, les hanches roulent exagérées, les peaux se recherchent et se trouvent vite, les regards caressent sensuels et gourmands. Les manoeuvres s'effectuent par couples dans un ensemble tourbillonnant, au rythme des respirations. Cet ensemble prend une belle énergie, une cohérence ébouriffante. Les corps crânent, le mot clé est la physicalité, débridée. Un arrêt sur images inquiète soudain. Puis les manoeuvres recommencent, mais semblent déja patiner. Entre deux pauses, d'une section à l'autre on ne voit que des variations, juste un peu plus que des nuances. Le public commence à attendre quelque chose et ne sait pas ce qu'il attend. Les danseurs s'accordent le temps de savourer des oranges, comme pour gagner deux minutes. Puis reprennent. Les épisodes suivant apportent quelques nouveautés, déclinées sur le thème des relations amoureuses: orgasmes trés verticaux, approches et étreintes plus agressives et forcés, orgie généralisée, retours comiques vers la bestialité, seins qui sortent et culottes mi-baissées. Mais une bonne partie du public s'impatiente, pour ma part je me demande si les improvisations qui ont donné la matière de cette pièce ont été suffisamment canalisées. Je ne parviens pas à donner du sens au résultat, ni comprendre sa progression, malgré la beauté et la vitalité des mouvements. Il aurait pû s'agir de l'épuisement d'une utopie hédoniste, qui sait? Mon attention se détourne par à coups de la scéne vers la salle, se lasse, je suis gagné par la distraction des rieurs et des distraits. Si le sujet de la piece est le "vivre ensemble", avec nous il n'est pas partagé, ou alors de manière trés imprévue et dissipée.

    C'était Pororoca, de Lia Rodrigues, au Théatre de la Ville  avec le Festival d'automne à Paris. Jusqu'à ce soir samedi.

    Guy

    Photo de Vincent Jeannot-Photodanse avec son aimable autorisation.

    P.S. : il s'agissait de la représentation du vendredi (racontée aussi ici), pour lire le recit d'une soirée plus calme cliquer là. Vendredi : Jerome Delatour calme le jeu...a-t-on sifflé sur l'octuple sentier?

  • Soudain un secret

    Bonsoir Marie,

    Un grand merci pour ton incitation/invitation à découvir Soudain l'été dernier. Il me fallait bien ça: j'ai toujours un peu peur de Tennesse Williams. Il y a tout ce texte, si abondant, tellement qu'on a parfois l'impression que les acteurs en sont à se battre contre lui.

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    A un point qu'on se doute vite que tous ces mots, ces redites, ces accumulations, ont pour fonction de cacher la vérité plutôt que d'expliquer des enjeux et des situations. Et évidemment, le sujet de la pièce, c'est le secret. Les secrets, au delà du seul mystère du meurtre de Sébastien. Catherine- ton personnage, le témoin du drame- finira par réveler contre tous ceux qui refusent d'entendre cette vérité et veulent la faire taire, jusqu'à envisager de la lobotomiser. Il y a d'ailleurs une belle trouvaille de mise en scéne: ce jardin (secret) de Sebastien, au coeur de la maison, que tous admirent sans le voir: il est représenté sur scéne par un mur de lumière de coté, l'inconscient aveuglant hors de portée... Et d'ailleurs à part cela il n'y a pas besoin de beaucoup de décors, tout en sobriété. La piece, cruelle et concentrique, est entière construite pour préparer la révelation finale délivrée par Catherine, elle se rassemble autour de cette attente. On se console de ce qu'il y a d'un peu pesant et pas coupé dans la première partie en se disant que cela est sans doute nécéssaire. Puis tout s'accélère, enfin il y a ton monologue, trés logiquement dans cette construction dramatique une belle récompense. D'autant plus qu'en toute sincérité (il y en aura pour me croire complaisant, tant pis pour eux!), tu y es excellente. Trés émouvante. Tu réussis à ne pas quitter la fragilité de Catherine, sa folie, tout en installant une autorité dans ce recit précis et halluciné. (Catherine est-elle folle en raison de ce traumatisme, ou à cause du déni qu'elle subit depuis? ...) La scène donc est intense et en même temps d'un calme immense, presque en suspension, dans l'oeil du cyclone. On entend les oiseaux, on devine une lumière aveuglante, on voit sur cette plage ces enfants nus, noirs et malingres, on assiste au drame qui se prépare, cet avenir écrit, soudain au passé. En même temps, dans ce terrible récit tout n'est pas nommé, l'indicible au centre, le récit prend une telle force que toutes les interprétations ne sont pas épuisées, et résonnent encore à travers nos préoccupations contemporaines, prés de la brûlure des tabous... Alors tout commence! Heureux que vous ayez déja pleins d'articles, ici, et là encore (ce dernier texte à déconseiller avant d'avoir vu la pièce:il en dit beaucoup trop), ma contribution est donc un peu décalée.

    Plein de bises, Isabelle t'embrasse aussi, qui de même a adoré comme tu jouais, et me souffle "que les fumées de cigarettes dessinent un ciel noir et blanc digne d'un film de la MGM". Dernière chose: si tu peux me trouver des photos libres de droit, je prends volontiers.

    Guy

    P.S. pour qui d'autre me lit, c'est mis en scène par René Loyon, au Théatre de la Tempête, jusqu'au 13 décembre.

    P.S. du 27/11 : photo d'Antonia Bozzi avec l'aimable autorisation de Marie D. , et à lire, l'article de Martine