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artdanthe

  • Métamorphoses

    Saisissement et onirisme: Sabine Molennar titille le bizarre. Son corps longiligne se casse et se désarticule, renonce à soi pour se prêter à de nouveaux agencements, suggère des archétypes féminins sur le fil de l'ambiguïté entre érotisme et monstruosité, autant d'exercices de difformités. Je suis capté par la tension qu'elle exacerbe entre équilibres et chutes, tente d'entrevoir au gré des mystères et métamorphoses qu'elle crée des éclats de vérité. Tragiques. La bande son à rebours, l'économie de matériaux scéniques, robes et meubles, dessinent dans mon esprit un imaginaire de velours capiteux, vénéneux, quasi cinématographique. Je pense à David Lynch mais d'autres y verront le souvenir de maitres flamands. Elle coule et se brise, trouble, derrière le prisme.
     
     
    That's it de Sabine Molennar vu le 9 mars au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.
     
    Guy
  • Faire l'amour

    On dit que tout était déjà dans le Kama-Sutra, que cela fait des millénaires qu'on a tout essayé, le nombre de combinaisons étant limité. Heureusement, l'imagination des chorégraphes n'a pas de limites. Ici est réinventée une histoire de couple, qu'initient logiquement des travaux d'approche. L'homme et la femme se jaugent, se poursuivent et jouent, se heurtent, se touchent, se claquent, se mordent et se goutent, matérialisent désirs, curiosités et appétits. Ils éprouvent de leur peau la texture, l'élasticité. De plein fouet, je ressens la fougue des attaques, la vigueur des esquisses. A ce stade déjà, l'entreprise chorégraphique n'est pas sans risques. D"autres dans des projets du même genre ont trébuché sur le trivial ou le ridicule. Ici dans l'inventivité et la fraicheur apparait l'innocence retrouvée.... mais subtilement affleurent entre les deux corps les enjeux de pouvoirs. Sur cette lancée, ils se rapprochent à s'enlacer, liés littéralement, pour tendre vers l'utopie de la fusion amoureuse. S'agencer, centimètre par centimètre. A n'être qu'un, ils ralentissent le temps autour d'eux. Sommes nous faits alors d'un seul corps, pas si loin de la mort? Après cet impossible, ils se libèrent et s'envolent. C'est drôle, poétique, intelligent. Et sensuel-mais doit-on le préciser?

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    DELICES // Création 2015 from Aina Alegre on Vimeo.

     

    Délices d'Aina Alegre vu le 12 octobre au théâtre de Vanves

    Guy

    Photo d'Alain Touret avec l'aimable autorisation de la compagnie

  • Ondine décoiffée

    Trois coups et rideau qui se lève: la troupe se joue dès l’attaque des conventions du théâtre. Les acteurs forcent narquois sur l’emphase du phrasé à la Jouvet, sur les bruitages à vue dans ce 1er acte fait d’orage, de coup de foudre, de surnaturel et de l’érotisme des ondin(e)s à poils. Satire et hommage réconciliés, la langue de Giraudoux est rafraichie à grande eau et à coups d’audaces bien vues.  D’acte en acte, l’esthétique traverse les décennies et trompe fidèlement le texte pour mieux l’aimer, de la danse pop des sixties avec les spectateurs sur scène au mélodrame hollywoodien, et jusqu’au plus contemporain. Mais Ondine reste une ici féerie, naïveté assumée, sa poésie brille d’autant mieux après ce traitement au papier de verre et à l’électricité. L’exubérance mise en œuvre et la multiplicité des perspectives offertes ne nuit pas à la lisibilité de l’ensemble. Tout au contraire la fable de l’Ondine primitive confrontée avec son chevalier Hans à la société s‘enrichit ici, de la rêverie amoureuse va vers une médiation sur notre acceptation de l’autre, de l’étranger, sur la tolérance.

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    Ondine (demontée) d’après Jean Giraudoux, mis en scène par Armel Roussel, vu au théâtre de Vanves le 17 mars dans le cadre du focus Vanves/ Les Tanneurs.

    ce samedi encore

    Guy

    lire aussi: Ondine mis en scène par Numa Sadoul

    photo de Nathalie Borlee avac l’aimable autorisation d'artdanthé

  • Territoires vierges

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    (Nou) touche au sexe, là rien d’original, mais touche aussi les sexes, ce qui est plus troublant. Un tabou pas tant titillé que celà, mais on peut, c.q.f.d. . S'ouvre alors un territoire quasi-vierge à explorer en ce qui concerne la danse. Il s’agit ici d’inventer une chorégraphie des zones érogènes. A l’œuvre bouches, seins, fesses, sexes et langues, avec ces outils le langage se cherche, en évitant des procédés excitatoires  trop usés, en se refusant pas la drôlerie. Avec comme vocabulaire la démultiplication des possibilités des corps des danseurs- masculins, féminins et trans-genre- et comme intention de brouiller les rôles traditionnellement assignés. Cette intention était déjà à l’œuvre dans Bonnes nouvelles du même chorégraphe. Dans cette entreprise, la performance tend à glisser vers l’énumération de ses audaces. Le sexe peut aveugler, ou la lumière s’y engouffrer mais pour disparaître, comme littéralement montré en début de spectacle. Mais merci pour cette prise de risque. Ce qui est en tout cas démontré, s’il en était encore besoin, c’est que le théâtre de Vanves sait ne rien s’interdire, c’est tant mieux. Merci José pour tant de passion, d’intelligence et de détermination depuis 17 Artdanthés, et bon anniversaire!

    (nou) teaser from CIE À CONTRE POIL DU SENS on Vimeo.

    (Nou) de Matthieu Hocquemiller vu le 27 janvier au Théâtre de Vanves avec le festival Artdanthé.

    Guy

    lire aussi: bonnes nouvelles et J'arrive plus à mourir

    photo de Alexis Lautier avec l'aimable autorisation du théâtre de Vanves.

  • L'homme est un chien pour l'homme

    En ce moment au théâtre des bouffes du nord (rediffusion de la note du 9 mars 2013)

     

    Grrr ! Les chiens ont retrouvé de leur mordant. Est-ce de s’être repu de chair humaine à la fin du précèdent opus? C’est sans doute de recentrer le spectacle, sans en sacrifier la réjouissante imprévisibilité, autour d’un sujet actuel et cruel: les dérives de certaines officines en développement personnel. Place aux nouveaux petits maitres en mieux agir et mieux être. Training en virilité ou féminité (« Etre femelle donne des ailes »), thérapie par la grammaire, répétition d’entretien d’embauches... Peu importe le thème, il ne s’agit ce soir que de contrôle, que de rapports de pouvoir. Chez les animateurs la bienveillance de rigueur n’est qu’une bienveillance de façade. Les participants, tout en demandes, ridicules et fragilités, pathos pleins à déborder, deviennent rien de moins que des chiens à dresser, ploient ou se cassent lors des exercices auxquels ils se soumettent. Les corps souffrent asservis à ces injonctions paradoxales: sois spontané! Plus sur de toi, plus sexy, plus calqué sur le modèle idéal, sois toi et un autre…

    Se dessine un traité de la manipulation sociale bien plus riche et efficace, jouissif, que dans bien des pièces « sérieuses ». Cet absurde poussé aux extrêmes oppresse les personnages tout en exacerbant le comique des situations. (Aparté personnel: suis-je sensible à ce sujet en raison du souvenir toujours incrédule du jour ou un formateur en techniques commerciales tenta vainement et hystériquement de me transformer en mannequin-vendeur en une heure chrono (garanti ou remboursé), tout en tentant me faisant avaler un peu de bouddhisme de pacotille? )Je préfère, et de loin, la thérapie par le rire proposée par les Chiens. Ce soir la situation ne manque pas de sel, sachant que les scènes sont nées d’improvisations collectives. Les acteurs sont libres mais les personnages sous influence, placés face à des propositions de jeu impossibles. Il me semble que beaucoup d’entre eux n’ont jamais aussi bien joués (poussés dans des zones d’inconfort?). Mais aucun réalisme ici, l’illusion comique est maltraitée, hachée par de brusques ruptures, Le délire est poussé à son comble dans l’hilarante thérapie par la recherche de l’enfant idéal, où la princesse revit son conte de fée avec cui-cui, lapinou et le prince charmant avec une séance de touche-pipi d’un mauvais goût réjouissant. Double occasion, de suggérer jusqu’où va la régression dans la vraie vie, et de montrer jusqu’où sur scène on peut encore aller trop loin.

    Et surprendre toujours, avec ses sauts muets, indispensables, qui nous projettent sans préavis dans d’autres espaces temps. Sans rapports évidents entre eux, toutes conventions battues en brèche. Cet ailleurs est superbement cinématographique (autant que le titre à la Pialat), sur un mode tonitruant: l’accueil avec un jeu de boules sur le plateau en terrain vague, la réinterprétation en plus salace encore du duo Ike & Tina… ou plus suggestif : la dérive d’un couple vu de dos (mais leurs chiens au premier plan), une scène en voix off. Autant de belles respirations. Les chiens rêvent aussi. « Quand je pense qu’on va vieillir ensemble » : c’est une invitation pour nous à durer avec eux, avec cette maturité dans l renouvellement.

     C'était Quand je pense qu’on va vieillir ensemble du collectifs Les Chiens de Navarre, vu au théatre de Vanves.

     Guy

     

    Quand je pense qu'on va vieillir ensemble - teaser from Théâtre des Bouffes du Nord on Vimeo.

     

  • Féline

    Née d’un chant, aux aguets (venue d’où ?), elle rôde. Elle tient l’espace d’une ligne à l’autre, glisse et fraie, et nous flaire, pas si farouche, en rencontres feutrées mais abruptes. Nous les spectateurs l’entourons sans l’emprisonner, tolérés. Sa sauvagerie affleure sous la peau: des os, des muscles, les mouvements ne semblent pas pensés.  Son corps ondule, son masque noir absorbe toute lumière, et humanité. Elle ne nous effraie plus mais fascine. Le récit est liquide, la musique ondule comme un décor de jungle, en  notes tenues, autour de son corps tendu. Au zoo de Vincennes, on ne reste pas plus que quelques minutes regarder tourner les grands fauves, mais il nous faut ce soir nous laisser aller. Ce soir importe plus le tableau que le geste, une invitation à redevenir premier.

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    Ciguë d’Eric Arnal Burtschy vu le 26 mars (et en répétition) au théâtre de Vanves avec le festival Artdanthé.

    Guy

    Photographie de Laurent Paillier avec l'aimable autorisation de la compagnie

     

  • Gestes secs sur sol mouillé

    T.R.A.S.H., à dire vrai,  j’appréhendais. Ses chutes, ses chocs, encore… répétés au risque de la dispersion. J’appréhendais à tort. Le discours s’est renouvelé. Mais l‘âpreté demeure, une énergie utilisée avec intelligence, et qui sous mine le propos apparent, l’esthétique des gestes. Ce que les deux danseuses exécutent pourrait être un discours sur la féminité. Avec l’opposition entre la beauté et le grotesque souligné de perruque et traits de fards. Le violon tend des boucles dures et sèches, les deux interprètes récitent express et sans ciller le catalogue à l'unisson, du classique au foxtrot. Mais c’est pieds dans l’eau, elles y luttent, glissent et chutent. Sur terrain instable, la danse est en danger, ainsi les clichés. Elles en émergent, rebondissent de plus belle, portée par cette tension l’énergie fuse en sauts. La danse est en sursis, au bord du vide, la fête belle et triste.

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    We must be willing to let go de Kristen van Issum vu au Théâtre de Vanves dans le cadre d’ Artdanthé le 29 janvier.

    Guy

    lire aussi:

    Pork in Loop vu en 2007, déjà à Vanves

    To file for chapter 11 vu en 2008

    Photo de Lisa Klappe avec l'aimable autorisation de la compagnie

  • Noir, est-ce noir?

     

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    Noir ce n’est pas noir (c'est argenté peut-être ?), les corps se dessinent par reflets, la matière s’efface et que reste-t-il? Les êtres? Je vis une expérience sensorielle singulière. Au commencement, l’obscurité est parfaite, tous repères dissous, aveuglés vers l'infini. C’est une mise en condition. Il est ce soir utile de renoncer à voir, désapprendre et mériter ensuite. Patience. Les danseurs se laissent juste deviner. Ils s'extraient du néant. Même plus de lumière plus loin, ils ne seront jamais vraiment révélés. Sinon en négatif au sens photographique du terme. Comme à travers un miroir, couleurs inversées. Une huile noire recouvre seule les corps, recouvre le plateau, recouvre tout. Ces corps m’apparaissent donc comme jamais, c’est-à-dire à la fois irréels et précis, leurs formes magnifiées. Une évidence oubliée revient au jour: on ne connait jamais la réalité de la matière mais ce que nous en renvoie la lumière. On croit voir la surface mais sans connaitre l’intérieur. Ils viennent donc d’ailleurs, étrangers, fascinent et inquiètent. Ils viennent d’un passé très lointain, ou de plus loin encore. Metalliques, extra-terrestres. Leurs mouvements me saisissent, et la danse n’est pas le propos. Je vois migrations et malédictions, errances. ils se dorent, glissent sur l’huile noire, spectaculaires. Est-ce une facilité? Je préfère me dire que de cet autre côté, les lois de la gravité n’ont plus court. Ni la raison. Dans cette perte d’équilibre et de contrôle, crescendo sous les flashs, je vois violence et sauvagerie, désir et impudeur, les corps luttent, se portent et se mêlent. Le recit est trouble, incertain, j'en suis presque insatisfait, mais perçois les échos d'une  histoire sous une forme que ni film ni photos ne pourraient capturer, les mots un jour peut-être. Il y a tant à faire ce soir avec l'obscurité et ces corps qui y sont livrés, et pour nous tant à deviner. Je vois cette pièce comme un commencement.

     

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    C’était Bouncing Universe in a Bulk d’Eric Arnal Burtschy, au théâtre de Vanves dans le cadre d’Artdanthé

    Guy

    Photos de Laurent Pailler avec l'aimable autorisation du théatre de Vanves

  • Rire de tout?

    Dans une semaine, Laétitia Dosch fait peter le Centre Culturel Suisse, on vous aura prévenu....

    Redifusion du texte mis en ligne le 6 fevrier 2012

    En robe noire lamée (« car la scène, c’est que du désir »), et sourire de commande, La performeuse joue un personnage... de performeuse cheap en configuration-stand up- one-woman-show. Qui fait le truc qui marche, économique: bonne soirée et rires garantis sinon remboursés, connivence préfabriquée avec le public. Et puisqu’on est ici pour s’amuser- insinue le personnage en sous texte- pourquoi se gêner de tabous et limites? On ne va se laisser emmerder par le politiquement correct… Dépassé même l’humour époque Hara- Kiri:d'emblée quelques vannes pas fines sur les handicapés, pour mettre de l’ambiance. C’est un premier problème pour les spectateurs, pourtant spectateurs avertis, pris à contrepied. Qui réagissent les uns par un silence prudent, les autres par des rires incrédules voire effarés. Une certaine jouissance, excitation, de la transgression pourrait-elle s’autoriser à cet instant à s’exprimer ouvertement? Si certains des spectateurs sont choqués, ceux-ci évitent de le manifester. Quitte à s’interroger in petto: ces horreurs reçues plein fouet sont-elles simplement dites…ou déjà dénoncées? A ce stade, à chacun sa réponse. Pour la performeuse, pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Tout y passe sur un mode joué naïf et enjoué, de ce qui peut trainer dans les têtes d’indicible et idiot, de sous-entendus et de non dits. Faut que ça sorte, « par la bouche ou par un autre chemin ». Un peu de bonne conscience politique et engagée, les blagues sur l’holocauste et les juifs (« rancuniers »), sur les cancéreux, une chanson du fœtus avorté, des devinettes de pédophiles (« Que les pédophiles lèvent la main, il y a deux dans la salle, statistiquement »). On rit toujours, d’une manière plus réfléchie, plus compliquée. Dommage, le temps manque pour le sujet des religions…

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    Dans cette création choc et saissisante, sacrée prise de risque pour Laëtitia Dosch… et brillante entreprise de dénonciation. Débridée, la bêtise enfle jusqu’à exploser, s’emballe jusqu’à l’autodestruction. L’humour bête et méchant fait long feu, les tics se multiplient, comme les dérapages agressifs, la parole s’épuise. S’y substituent quelques pas de danse jusqu’au dérèglement. La machine tourne à vide, déraille jusqu’à se pisser dessus et pas de rire, se vautrer dedans autant que dans les déjections mentales. Pour tirer les dernières cartouches spectaculaires, le corps se dégrade dans le bouffon. Cheval, chien, cochon. Pourquoi, encore, rirait-on? Ne reste au moment du dernier compte à rebours, que vide, angoisse de mort et vertige. Le temps de se dire (position personnelle) que toute censure est contreproductive, qu’il faut laisser la bêtise se dénoncer d’elle-même. Elle a essayé: on peut. Rire de tout… mais pas avec tout le monde! Avec Laétitia Dosch, je veux.

    C’était Laetitia fait péter Artdanthé de Laetitia Dosch, au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

    Guy

    photo avec l'aimable autorisation du théatre

  • Perspectives

    Toute pièce-et cette pièce, Le Modèle, tout particulièrement ?- ressemble à un être vivant, qui grandirait, semblerait se fourvoyer parfois, revenir dans le droit chemin, prendre de l’indépendance, susciter tout au long de sa croissance tendresse, inquiétude, admiration, étonnement, agacement…  Pour mémoire, c’est Éléonore Didier la maman. A Micadanses en décembre, j’avais vu les premiers pas de l’enfant en public, déjà bien assurés: à lire ici.

     

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    Puis pour Artdanthé à Vanves en février surgit, tumultueux, l’adolescent dans des habits neufs, crâne et turbulent. Dans la cour des grands. C'est la première parisienne.Trouble. Sous ce nouveau visage, je ne peux oublier celui de l’enfant. Je ne peux renoncer à ce que j’avais choisi d’y lire en premier lieu, à rester dans le cadre de mes premières interprétations (d’ailleurs toujours opérantes). Mais tout avance en accéléré. En quelques semaines la pièce a muri de plusieurs années. C'est la crise d’adolescence, la musique est heurtée: Nick Cave et Rage Against The Machine, plein volume et rythme impair, martelé. Au second plan, entre le modèle et l'infirmière, le rituel de la toilette se déroule comme dans mon premier souvenir. Mais à l’avant de la scène-je crois- tout change. L’interprète, Pauline Lemarchand, s’émancipe, sur un mode énervé, hors du registre que je connais jusqu’ici chez Éléonore Didier. Ce changement est-il réel, ou est-ce une question de perception? M’étais-je trop attaché la première fois à regarder l'action au second plan? La danse parait ce soir bien plus sous tension, moins implicite. Le nouveau costume est extravaguant et sexué, exhibe un sein libre et à l'entrejambes une découpe sur chairs. Le corps, frontal, est souligné par la lumière, accent ou maladresse ? A mes yeux la danseuse agit toujours dans le champ du rêve de la patiente, exprime ce qui sinon resterait enfermé dans le corps soumis au second plan à un protocole rigoureux , si bienveillant soit-il. Mais ce rêve jusqu’au crescendo dévale ce soir bien plus violent, fiévreux, agité. Je suis déstabilisé. La première des richesses de la pièce est de se faire dérouler simultanément deux actions et de suggérer des interactions entre elles. Mais lorsque le performeur Vincent Thomasset apparait sur scène pour dire un texte sans rapport apparent avec le reste, la profusion devient confusion. Il ne s'insere pas dans cette toile. J'en ressors encore pris à contrepied, écartelé entre mon souvenir d’avant, profond et lent, et les sensations immédiates, violentes et crues. A la sortie, je discute avec d’autres spectateurs partagés entre adhésion, respectueuse mise à distance d’un objet complexe à méditer, voire franc rejet.

     

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    En avril, de retour à Micadanses, j’assiste à une nouvelle représentation (la troisième en ce qui me concerne). Le Modèle aborde l’âge adulte. L’énergie adolescence reste évidente, à fleur de gestes. Mais après Artdanthé je sais à quoi m’en tenir. J’essaie de voir dans la profondeur. Les précédentes pièces d’Eléonore laissaient de l'espace libre pour la pensée du spectateur dans une durée distendue, dans l’horizontalité.  La matière a ici changé. Restent bien des épisodes d’une répétitivité hypnotique, qui creusent l’instant jusqu’à la trame. Mais cette pièce, dense, s’approprie du regard plutôt verticalement. Le spectateur doit se mettre en condition pour percevoir les actions simultanées, comme s’agissant d’un opéra. Bien que le performeur, hors sujet, superflu, ai ce soir disparu. La greffe n’avait pas pris. Entre la danseuse d’un part, le modèle et l’infirmière d’autre part mon regard rétabli la balance. Au fond de la scène les gestes réalistes mais hors contexte, ce qui constitue un motif insondable d’étonnement. Et devant des gestes artistiques, représentés, qui touchent aux limites, dans cette profondeur entre les plans de mystérieux courants. Depuis le début de la création le sujet est resté le même, celui de l’œuvre d’Éléonore Didier: l’exploration allusive de pensées invisibles, insoupçonnées, du trivial au sublime. Parfois, ces pensées  explosent en arrivant à la surface. J’en étais prévenu depuis la représentation à Vanves mais je me laisse pourtant encore surprendre par la violence de l’interprétation de Pauline Lemarchand, qui culmine en un haka narquois et grimaçant, toute langue dehors, jusqu'au bout menaçante. Delicieusement épicée, cette piece ne se laisse pas apprivoiser. Joue consciemment ou non avec "l'acceptable". Derrière au dernier instant, l’infirmière tombe inanimée. Saisi, je ne peux m’empêcher de me demander qui l’a tuée… Est-ce la vengeance du subconscient de la patiente?

    C’était le Modèle d’Éléonore Didier, vu à Micadanses et au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

    Guy

    photos de Mary Golloway avec l'aimable autorisation de la compagnie