dimanche, 20 mai 2012
Perspectives
Toute pièce-et cette pièce, Le Modèle, tout particulièrement ?- ressemble à un être vivant, qui grandirait, semblerait se fourvoyer parfois, revenir dans le droit chemin, prendre de l’indépendance, susciter tout au long de sa croissance tendresse, inquiétude, admiration, étonnement, agacement… Pour mémoire, c’est Éléonore Didier la maman. A Micadanses en décembre, j’avais vu les premiers pas de l’enfant en public, déjà bien assurés: à lire ici.
Puis pour Artdanthé à Vanves en février surgit tumultueux l’adolescent dans des habits neufs, crâne et turbulent, dans la cour des grands. La première parisienne.Trouble. Sous le nouveau visage, je ne peux oublier celui de l’enfant. Je ne peux renoncer à ce que j’avais choisi d’y lire en premier lieu, à rester dans le cadre des premières interprétations (d’ailleurs toujours opérantes). Mais tout se passe en accéléré. En quelques semaines la pièce a muri de plusieurs années. En pleine crise d’adolescence, la musique est heurtée: Nick Cave et Rage Against The Machine, plein volume et rythme impair, martelé. Au second plan, entre modèle et infirmière, le rituel de la toilette se déroule comme dans mon premier souvenir. Mais à l’avant de la scène-je crois- tout change. L’interprète, Pauline Lemarchand, s’émancipe, sur un mode énervé, hors du registre que je connais jusqu’ici chez Éléonore Didier. Est-ce une illusion? M’étais-je trop attaché la première fois à regarder l'action au second plan? La danse parait ce soir bien plus sous tension, moins implicite. Le nouveau costume est extravaguant et sexué, exhibe un sein libre et une découpe sur chairs à l’entrejambe. Le corps frontal est souligné par la lumière, frontal marque ou maladresse ? Pour moi la danseuse agit toujours dans le champ du rêve de la patiente, exprime ce qui sinon resterait enfermé dans le corps soumis à un protocole rigoureux, si bienveillant soit-il. Mais ce rêve jusqu’au crescendo dévale ce soir bien plus violent, fiévreux, agité. Je suis déstabilisé. La première richesse de la pièce est de se faire dérouler simultanément deux actions et de suggérer des interactions entre elles. Mais quand le performeur Vincent Thomasset apparait sur scène pour dire un texte sans rapport apparent avec le reste, la profusion devient confusion. Je ressors toujours pris à contrepied, écartelé entre mon souvenir d’avant, profond et lent, et les sensations immédiates, crues et violentes. A la sortie, je discute avec d’autres spectateurs partagés entre adhésion, respectueuse mise à distance d’un objet à méditer ou même franc rejet.
En avril, de retour à Micadanses, j’assiste à une nouvelle représentation (la troisième en ce qui me concerne). Le Modèle est parvenu à l’âge adulte. L’énergie adolescence reste évidente, à fleur de gestes. Mais après Artdanthé je sais à quoi m’en tenir. J’essaie de voir dans la profondeur. Les précédentes pièces d’Eléonore laissaient de l'espace libre pour la pensée du spectateur dans une durée distendue, dans l’horizontalité. La matière a ici changé. Restent bien des épisodes d’une répétitivité hypnotique, qui creusent l’instant jusqu’à la trame. Mais cette pièce, dense, s’approprie du regard plutôt verticalement. On doit se mettre en condition pour percevoir les expressions simultanées, comme s’agissant d’un opéra. Si ce n’est que le performeur a disparu, hors sujet, superflu, la greffe n’avait pas pris. Entre la danseuse d’un part, le modèle et l’infirmière d’autre part mon regard rétabli la balance. Au fond les gestes réalistes mais hors contexte, ce qui constitue un motif insondable d’étonnement, devant les gestes artistiques, représentés, mais touchant aux limites, entre eux de mystérieux courants. Depuis le début le sujet reste le même, comme dans toute l’œuvre d’Éléonore Didier: l’exploration allusive de pensées invisibles, insoupçonnées, du trivial au sublime. Parfois, celles-ci explosent en arrivant à la surface. J’étais prévenu mais je me laisse pourtant encore surprendre par la violence de l’interprétation de Pauline Lemarchand qui culmine en un haka narquois et grimaçant toute langue dehors. Delicieusement, cette piece ne se laisse pas apprivoiser. Derrière au dernier instant, l’infirmière tombe inanimée. Saisi, je ne peux m’empêcher de me demander qui l’a tuée… Est-ce la vengeance du subconscient de la patiente?
C’était le Modèle d’Éléonore Didier, vu à Micadanses et au théâtre de Vanves dans le cadre d’artdanthé.
Guy
20:35 Écrit par guy dans Danse, Regards sur une creation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, eleonore didier, micadanses, artdanthe |
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mardi, 21 février 2012
Esquisses
Donc… Éléonore Didier se détache du solo pour créer une pièce de groupe. Dont une étape fût présentée à Micadanses, et qui sera crée jeudi prochain à Artdanthé. Et je m’intrigue toujours, de ce que je vais voir et de ce que j’ai vu déjà en répétition: le plus authentique, aux apparences quasi documentaires- le rituel minuté d’une toilette hospitalière- mais aussi ce qui semble le plus loin du quotidien, vers l’artistique: le mouvement dansé. Deux actions se déroulent, non en parallèle, mais liées. Ces actions sont menées par trois femmes sur scène: devant la danseuse, au second plan l’infirmière et une patiente qu’elle lave, habille. La danseuse danse comme- il me semble- Éléonore Didier danserait. C'est-à-dire de façon inédite, et de manière à suggérer denses des pensées latentes. La patiente, quant à elle, reste passive, d’une parfaite impassibilité. Ce qui me renvoie, à d'autres d’œuvres d’E.D., la puissance des moments d’immobilité. Deux femmes, et de part et d’autre les mêmes parties de leurs corps sont mises en jeu. Soudain, je crois deviner la place de la danseuse: dans le rêve de la patiente. Celle qu’elle veut, mais ne peut être, dans cette situation. Son double, sa projection. D’un coté un état de pudeur, le corps détaché de lui-même, médicalisé, hors vue et hors jeu. De l’autre le corps à voir, agissant, dansant, sexué. D’un coté un temps fonctionnel utilitaire, de l’autre un temps sensible et ressenti, suspendu de silences, d’interrogations et rêveries, de dedans distendu. Tout vit, est vu, en même temps. De cet écart, la beauté surgit. Lors de la répétition j’ai cru voir tout cela, mais cette pièce en devenir n’existera plus, laissera place à une nouvelle création.
Lors de la discussion qui suit la présentation, je demande à Éléonore Didier pourquoi elle fait débuter la pièce par un prologue, composé de poses des trois interprètes, dont je ne comprends pas le rapport avec la suite. Elle me répond sans me répondre, je crois, qu’elle ressentait le besoin de commencer par rassembler ces trois femmes. Sur le moment, je ne comprends pas. Maintenant je pense qu’il s’agissait pour elle, consciemment ou non, de matérialiser et permettre le passage de ses soli d’avant à ce trio, d’une seule pensée concentrée à trois corps, trois interprètes mais qui resteront liés. Le modèle… Pourquoi ce titre? Certes, le rôle de la patiente est assuré par un modèle vivant professionnel, de même que l’infirmière est interprétée par une danseuse et future infirmière. Au moment où j’écris ces lignes, le hasard m’envoie une piste : le mail d’une compagnie qui annonce une performance puplique avec des modèles vivants posant pour des étudiants en arts. Je retiens de ce signe l’ambigüité qui inévitablement toujours persiste entre corps neutre et corps spectaculaire. Quoiqu’il en soit, ce titre reste au singulier pour une pièce de groupe bien que singulière. Le performer Vincent Thomasset, lors de la répétition, reste simple spectateur. Quel sera son rôle en définitive, et par quelles actions, vis-à-vis de ce triangle féminin? Je repense à la troublante passivité du figurant de Solides Lisboa, à la possible irruption du masculin (LaiSSeRVenir) sous la forme d’une… échelle.
Jeudi, ce sera la création. Matière, scénographie, lumières, rythmes, mots, mouvements… tout se sera trouvé en route et aura depuis changé, hors les intentions. Se poseront alors bien d’autres questions.
Le Modèle,d'Eléonore Didier, vu en présentation d'étape à Micadanses, sera créé jeudi au théatre de Vanves, dans le cadre d'Artdanthé.
Guy
22:29 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : elenore didier, danse, micadanses, artdanthé |
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dimanche, 12 février 2012
La caravane passe
Dommage que je ne puisse pas découvrir les Chiens de Navarre avec cette pièce-Nous avons les machines- ,j’ai déjà vécu le choc d’ une Raclette, et de l’Autruche … Arrivé vierge, je ressortirais sans doute enthousiaste. De ce théâtre drôle et iconoclaste, débridé et créatif, qui dynamite ses propres limites. Mais voila, ayant vu les deux autres pièces, j’ai le sentiment de retrouver ce soir un peu trop vite mes repères. Voire de regretter des redites. Sans déflorer ce que l’on voit dans la pièce, j’y vois beaucoup de similitudes- d’approche et de structures- par rapport aux deux précédentes: à comment par l’accueil hors codes du public par les performeurs, une mise hors situation. Puis, à nouveau, la représentation satirique d’un débat joué autour d’une table mais tranché net par des happenings absurdes. La répétition de cette scène, déclinée dans d’autres conditions. L’épuisement progressif de l’énergie du jeu. Une conclusion costumée et portes ouvertes sur le dehors, là où le théâtre s’arrête, ou rejoint la vie. S’expriment toujours ici de la férocité, de l’obscénité et du grotesque, des débordements. Une dynamique qui nous permet de jeter un regard décalé, surpris, acide, non seulement sur des faits sociaux, mais sur la manière même dont le théâtre contemporain en rend compte. Mais ce soir tout cela me semble un ton en dessous, assagi, et un peu prévisible dans les rôles adoptés par les acteurs respectifs. Dans la répétition de la méthode, l’audace se dilue, plutôt s’use. Je ne suis pas déstabilisé. Sans vouloir ouvrir de compétition, je vois ce soir moins de prise de risque et de distance par rapport aux conventions de la scène, qu’en une heure de Laetitia Dosch….
Pourquoi alors en rendre compte, alors que j’éprouve en général de moins en moins d‘intérêt à écrire sur ce qui m’a laissé tiède ? Parce que je lis tant de réactions si sérieusement enthousiastes, d’exégèses très développées de cette pièce, où la moindre plaisanterie ou effet visuel donne lieu à des lignes d’interprétation, que je m’en étonne!
Tout de même… presque résigné ne passer qu’un bon moment, je dois attendre les dernières vingt minutes pour voir ce que j’attendais vraiment: justement quelque chose que je n’attendais pas du tout. Un moment où les personnages trop familiers se taisent et disparaissent, et les codes visuels se télescopent dans l’ambigüité: poncifs réjouissants du cinéma gore populaire… et du théâtre visuel. On ne sait s’il s’agit d’une charge ou d’un hommage aux tendances les plus physiques et sanguinolentes du théatre contemporain, c’est cette indétermination qui rend ce moment fort et subversif. Rendez-moi les chiens, j’en ai besoin !
C’était Nous avons les machines des chiens de navarre , mis en scène par Jean Christophe Meurisse vu au théâtre de Vanves dans le cadre d’Artdanthé.
Guy
Lire aussi les réactions de Mari Mai Corbel , Mélanie Chéreau
Et à propos de la Raclette, et de l’autruche
20:44 Écrit par guy dans theatre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : théatre, artdanthé, chiens de navarre |
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lundi, 06 février 2012
Rire de tout?
En robe noire lamée (« car la scène, c’est que du désir »), et sourire de commande, La performeuse joue un personnage... de performeuse cheap en configuration-stand up- one-woman-show. Qui fait le truc qui marche, économique: bonne soirée et rires garantis sinon remboursés, connivence préfabriquée avec le public. Et puisqu’on est ici pour s’amuser- insinue le personnage en sous texte- pourquoi se gêner de tabous et limites? On ne va se laisser emmerder par le politiquement correct… Dépassé même l’humour époque Hara- Kiri:d'emblée quelques vannes pas fines sur les handicapés, pour mettre de l’ambiance. C’est un premier problème pour les spectateurs, pourtant spectateurs avertis, pris à contrepied. Qui réagissent les uns par un silence prudent, les autres par des rires incrédules voire effarés. Une certaine jouissance, excitation, de la transgression pourrait-elle s’autoriser à cet instant à s’exprimer ouvertement? Si certains des spectateurs sont choqués, ceux-ci évitent de le manifester. Quitte à s’interroger in petto: ces horreurs reçues plein fouet sont-elles simplement dites…ou déjà dénoncées? A ce stade, à chacun sa réponse. Pour la performeuse, pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Tout y passe sur un mode joué naïf et enjoué, de ce qui peut trainer dans les têtes d’indicible et idiot, de sous-entendus et de non dits. Faut que ça sorte, « par la bouche ou par un autre chemin ». Un peu de bonne conscience politique et engagée, les blagues sur l’holocauste et les juifs (« rancuniers »), sur les cancéreux, une chanson du fœtus avorté, des devinettes de pédophiles (« Que les pédophiles lèvent la main, il y a deux dans la salle, statistiquement »). On rit toujours, d’une manière plus réfléchie, plus compliquée. Dommage, le temps manque pour le sujet des religions…

Dans cette création choc et saissisante, sacrée prise de risque pour Laëtitia Dosch… et brillante entreprise de dénonciation. Débridée, la bêtise enfle jusqu’à exploser, s’emballe jusqu’à l’autodestruction. L’humour bête et méchant fait long feu, les tics se multiplient, comme les dérapages agressifs, la parole s’épuise. S’y substituent quelques pas de danse jusqu’au dérèglement. La machine tourne à vide, déraille jusqu’à se pisser dessus et pas de rire, se vautrer dedans autant que dans les déjections mentales. Pour tirer les dernières cartouches spectaculaires, le corps se dégrade dans le bouffon. Cheval, chien, cochon. Pourquoi, encore, rirait-on? Ne reste au moment du dernier compte à rebours, que vide, angoisse de mort et vertige. Le temps de se dire (position personnelle) que toute censure n’est pas contreproductive, qu’il faut laisser la bêtise se dénoncer d’elle-même. Elle a essayé: on peut. Rire de tout… mais pas avec tout le monde! Avec Laétitia Dosch, je veux.
C’était Laetitia fait péter Artdanthé de Laetitia Dosch, au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.
photo avec l'aimable autorisation du théatre
12:03 Écrit par guy dans ...et aussi, Danse | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : laetitia dosch, artdanthé |
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jeudi, 02 février 2012
Tentative de virginisation du récit
Cette performance, je l’ai déjà racontée ici, et trop précisément (mais comment résister ?), alors qu’une grande part du plaisir d’y assister vient de la surprise ressentie, et de l’inattendu. Je m’adresse donc à ceux qui ne m’ont pas lu, ou qui ont oublié. Ceux qui résisteront à la curiosité de rechercher le premier récit. Juste pour dire qu’ils auront rendez vous dans un lieu inconnu, quelque part dans Paris, sans savoir ce qu’ils iront voir. Ils seront un petit nombre à assister à cette performance dans un lieu qui n’est pas conçu pour cela. D’une certaine manière, dans ce lieu, le temps deviendra circulaire. C'est-à-dire qu’à la fin, à bien observer, il pourra ne s’être rien passé. Les détails auront alors de l’importance. Les spectateurs seront sans doute fascinés. Ils seront amenés à se demander si les lieux, même vides, peuvent être marqués par la mémoire des evenements. Ou s’il ne s’agit que d’une illusion induite par le récit. La présence de l’interprète sera forte, proche, charnelle. Et immatérielle, tant cette interprète paraitra ne pas voir les spectateurs à sa portée, semblera sur le point de les traverser, au même titre que la pièce. Comme si on l’observait évoluer dans un autre lieu, dans un autre temps. Et il sera étrange de voir l'interprete et les spectateurs d'en face, dans le même plan. Un récit sera entendu, on ne sera pas obligé de croire en sa véracité. Les liens avec ce qui sera donné à voir se feront lentement, peut-être aprés coup. Dans l'instant, le dépouillement laissera de la place à l’émotion. Des gestes banals deviendront improbables, pour certaines raisons. D’autres resteront inexpliqués. L’invisible prendra autant d’importance que le sensible. La fin sera devinée, il n’y aura pas d’applaudissements.
Je pensais vierge mais en fait non, de Thibaud Croisy , avec Sophie Demeyer, performance hors les murs du Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé, les mardis et vendredi jusqu’au 17 fevrier.
19:16 Écrit par guy dans ...et aussi, Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : thibaud croisy, sophie demeyer, danse, artdanthé, performance |
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jeudi, 05 mai 2011
Fans de nus ? (réponse tardive à "l'épiphanie du nu" de Jerome Delatour)
Des silhouettes féminines se laissent deviner derrière les rideaux, par morceaux, évaporées dans les rumeurs de la ville. Des chairs floues, déformées, précisées en un lent dévoilement, puis par un brusque éblouissement… Nu absolu: la couleur est annoncée. C'était le cas pour la performance présentée aux plateaux de la biennale il y a quelques mois. Et c’est toute la force et tout le problème de la proposition, un traité du nu en six études…

Sur le sujet du nu en général, je ne partage pas tout à fait l’analyse sociétale de mon ami Jérome Delatour (dans sa- trop rare- chronique à lire sur Images de Danse). Dans notre espace public, sur les écrans, les plages, les pelouses, les affiches, les corps me semblent plus que jamais (1) s’épanouir sans complexe, il est vrai à la concession prés du cache-sexe. Et c’est peu de dire que, dans l’espace du spectacle vivant, l’interdit est depuis longtemps tombé (disons depuis plus ou moins 68), ce qui reste toujours reçu diversement selon le contexte et le public. Il n’en reste pas moins que la nudité, quand elle se manifeste dans ce contexte, est rarement anodine ou innocente, d’une force qui ne se laisse pas épuiser…et surtout toujours un peu suspecte d’être instrumentalisée comme simple procédé de séduction, d’aucuns diraient de racolage. A bien les écouter on entend que les artistes sont loin d’être les derniers conscients de ce levier ou de ce risque…. On cède soi-même un peu à cette logique en partageant ici les photos prétées par la compagnie… Il faudrait toujours, dans les propositions concernées, un geste artistique fort et évident pour permettre de dépasser la relation d’exhibition et voyeurisme qui tendrait à s’établir entre artiste et public (je repense au passionnant Magical d’Annie Dorsen et Anne Juren): avec Who too d’United-C, c’est parfois mais pas toujours le cas.
En intégral et six chapitres, la nudité ne se laisse pas oublier, à l’avant plan. Fil rouge des propositions: cérébrale, sexuelle, académique, naturaliste, c’est selon. Il est en premier abord dérangeant, mais à la réflexion rassurant, que ces parties prises ensemble ne semblent pas pour autant former un tout homogène, l’inattendu dépassant parfois le parti pris de départ. Pour lire des impressions mieux ordonnées, on se reportera encore à Images de Danse. Je rejoins Jérome pour mettre à part des autres deux scènes qui s'en distinguent par la singularité du point de vue adopté.

D’abord Am I big, solo que je vois concentré sur la conscience de soi, matérialisée en monologue parlé. Pièce gorgée d’angoisse et traversée de panique, la femme saisit sa chair par poignées, tyrannisée par les normes. Puis Photograph, pièce dominée par la conscience des autres, la conscience du public. Les deux jeunes femmes sont assises immobiles et de coté sur des fauteuils, sexes dérobés à notre vue. Notre regard est interrogé par leur inactivité, trompé par des gestes d’une l'extrême lenteur. Est ce un défi, un refus, une lassitude? Une femme habillée vient, qui les détaille, nous regarde. Concession à notre attente, des mouvements des mains des danseuses immobiles annoncent d'imperceptibles affaissements, jusqu’à, enfin, la chute.
Les autres pieces sont gagnées en commun par la violence des mouvements. Circulaires, répétés, urgents et traversés d’énergie. L’exécution d’une pièce à l’autre est inégale, mais c’est cette brutalité partagée et première qui gagne mon intérêt, cohérente avec la charge visuelle du nu, tout en parvenant par moment à s’en échapper. L’âpreté des gestes contraste avec la vulnérabilité des corps des danseuses, étourdies et étourdissantes. L’une d’entre elle évoque un archétype juvénile de Cranach, c’est de saison. Les soli se transforment en ensembles, entre décharges et temps lents, de la transe à l’unisson, sous le regard sévère et intermittent d’une femme habillée, qui semble jeter sur ce spectacle un regard sévère et distancié du haut de siècles de civilisation, pour jauger et accuser. Des mouvements incessants tournoient à contre jour. La fureur ou la frustration manifestent, s’épuisent en chutes, les jambes rougissent et la peau marque. Dans la mise à l’épreuve de l’interprète, on approche quelque chose de l’ordre de la performance, aussi vrai que la chair dévoilée. Si les corps présentés en eux-mêmes ne laissent plus rien imaginer, les gestes font deviner les tempêtes qui les agitent en dedans. Avec détermination, La danse apparait ici tout sauf sophistiquée: frustre et corporelle à un point qui peut troubler, voire susciter le rejet. D’un dépouillement entêté, l’énergie travaille le sujet jusqu’à l’épuisement, pratique une politique de terre brulée. C’est à prendre ou à laisser.
C’était Who Too d’United C, présenté en Mars à Vanves au festival Artdanthé
Photo de Van Der Put avec l’aimable autorisation de la companie
12:10 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : danse, artdanthé, united-c, nus |
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dimanche, 20 février 2011
Manifester
...Pour la suite, nous sommes précipités dans le monde, dans la société. Un danseur bondit parmi nous, crie. Dans ses mots mis bout à bout toute la confusion du monde. Noms forts, mais en désordre, d'hommes politiques, de marques mondiales, de peuples revoltés... On est interpellé, mais si quelque chose est partagé ici, c'est surtout la difficulté de prendre du recul, de lier. Puis l'espace de jeu se réorganise de manière plus tranchée en un grand carré et nous tout autour. Le corps premier, essentiel et nu de la première partie a laissé définitivement la place à un corps politique, collectif. Philosophiquement, c'est une évolution qui fait sens. Et le manifeste alors dansé ne manque pas de force. Mais m'indispose par son militantisme paradoxal: symboles de paix sur les habits et musique martiale surchargée de roulements de tambours. "Let the sunshine" entonné à coté de poses d'arts martiaux, et défilé de majorettes radicales. A quel degré recevoir ce que la danse exprime ici authentiquement de colère et d'indignation? J'ai l'impression d'être invité à partir parader avec eux avec une mitrailette dans la jungle en treillis. Tout cela finit sous les ovations avec "Imagine" de Lennon, choix ambigu et symptomatique.
C'était Ce dont nous sommes faits de Lia Rodrigues dans la salle Panopée du Théatre de Vanves, dans le cadre du festival Artdanthé.
09:57 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, artdanthé, lia rodriguez |
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jeudi, 17 février 2011
Etre (ensemble?)
En une j'ai vu deux pièces. La première de retour vers les origines. Le regard invité à retrouver de l'innocence. Au milieu de l'espace: nous tous assis à terre et pas de son. Dans un coin de la salle, la lumière se concentre sur un corps en son parfait dépouillement. L'attention se focalise sur cet être revélé, libéré par la lenteur, simple, dans la vérité de la peau, de la chair. Jusqu'à nous permettre de nous libérer nous-même comme par l'effet d'une salutaire amnésie, à pouvoir oublier d'être la partie d'un tout. A connaitre alors la sensation d'une remise en zéro et de nouveaux matins. Les danseurs se succédent, les transitions de l'un au groupe nous accompagnent en douceur. Au tout début un homme, puis deux femmes qui n'en font qu'une en pure sensualité, aprés deux hommes quasi jumeaux chacun penché pour devenir le pont de l'autre. Tous les huit ensemble à la fin. A chacune de ces étapes du voyage de l'identité à la relation, tout n'est que souffles légers mais sans molesse, messages sereins mais force contenue. C'est beau comme cela doit l'être. Nudité rime ici avec humanité. Nous sommes à chaque pause mis nous-même mis en mouvement, poliment et fermement, pour regagner une nouvelle place de spectateur...
Quand le groupe (des danseurs) existe enfin, il met paisiblement en évidence- debout, allongé sur le dos, à plat ventre, de face, de dos, de profil, tête en bas- les différences des corps et des apparences et l'égalité des âmes, pour toutes les couleurs de peau, et sexes, tailles, corpulence, complexion, pilosité... C'est une belle démonstration éloignée de toute la trivialité d'un effet Benneton. Conclusion en queue de poisson: les danseurs sont soudain agités de tremblements, entreprennent une migration par reptation, superbes et vulnérables se frayent un chemin nu (1) parmi nous, par dessus, par dessous, de tous les cotés, partagent au plus près innocence et fraîcheur...
C'était Ce dont nous sommes faits de Lia Rodrigues dans la salle Panopée du Théatre de Vanves, dans le cadre du festival Artdanthé.
(1) la pièce a été crée en, 2000, donc bien avant Parterre
23:04 Écrit par guy dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, lia rodrigues, artdanthé |
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