dimanche, 20 mai 2012

Perspectives

Toute pièce-et cette pièce, Le Modèle, tout particulièrement ?- ressemble à un être vivant, qui grandirait, semblerait se fourvoyer parfois, revenir dans le droit chemin, prendre de l’indépendance, susciter tout au long de sa croissance tendresse, inquiétude, admiration, étonnement, agacement…  Pour mémoire, c’est Éléonore Didier la maman. A Micadanses en décembre, j’avais vu les premiers pas de l’enfant en public, déjà bien assurés: à lire ici.

Puis pour Artdanthé à Vanves en février surgit tumultueux l’adolescent dans des habits neufs, crâne et turbulent, dans la cour des grands. La première parisienne.Trouble. Sous le nouveau visage, je ne peux oublier celui de l’enfant. Je ne peux renoncer à ce que j’avais choisi d’y lire en premier lieu, à rester dans le cadre des premières interprétations (d’ailleurs toujours opérantes).  Mais tout se passe en accéléré. En quelques semaines la pièce a muri de plusieurs années.  En pleine crise d’adolescence, la musique est heurtée: Nick Cave et Rage Against The Machine, plein volume et rythme impair, martelé. Au second plan, entre modèle et infirmière, le rituel de la toilette se déroule comme dans mon premier souvenir. Mais à l’avant de la scène-je crois- tout change. L’interprète, Pauline Lemarchand, s’émancipe, sur un mode énervé, hors du registre que je connais jusqu’ici  chez Éléonore Didier. Est-ce une illusion? M’étais-je trop attaché la première fois à regarder l'action au second plan? La danse parait ce soir bien plus sous tension, moins implicite. Le nouveau costume est extravaguant et sexué, exhibe un sein libre et une découpe sur chairs à l’entrejambe. Le corps frontal est souligné par la lumière, frontal marque ou maladresse ? Pour moi la danseuse agit toujours dans le champ du rêve de la patiente, exprime ce qui sinon resterait enfermé dans le corps soumis à un protocole rigoureux, si bienveillant soit-il. Mais ce rêve jusqu’au crescendo dévale ce soir bien plus violent, fiévreux, agité. Je suis déstabilisé. La première richesse de la pièce est de se faire dérouler simultanément deux actions et de suggérer des interactions entre elles. Mais quand le performeur Vincent Thomasset apparait sur scène pour dire un texte sans rapport apparent avec le reste, la profusion devient confusion. Je ressors toujours pris à contrepied, écartelé entre mon souvenir d’avant, profond et lent, et les sensations immédiates, crues et violentes. A la sortie, je discute avec d’autres spectateurs partagés entre adhésion, respectueuse mise à distance d’un objet à méditer ou même franc rejet.

En avril, de retour à Micadanses, j’assiste à une nouvelle représentation (la troisième en ce qui me concerne).  Le Modèle est parvenu à l’âge adulte. L’énergie adolescence reste évidente, à fleur de gestes. Mais après Artdanthé je sais à quoi m’en tenir. J’essaie de voir dans la profondeur. Les précédentes pièces d’Eléonore laissaient de l'espace libre pour la pensée du spectateur dans une durée distendue, dans l’horizontalité.  La matière a ici changé. Restent bien des épisodes d’une répétitivité hypnotique, qui creusent l’instant jusqu’à la trame. Mais cette pièce, dense, s’approprie du regard plutôt verticalement. On doit se mettre en condition pour percevoir les expressions simultanées, comme s’agissant d’un opéra. Si ce n’est que le performeur a disparu, hors sujet, superflu, la greffe n’avait pas pris. Entre la danseuse d’un part, le modèle et l’infirmière d’autre part mon regard rétabli la balance. Au fond les gestes réalistes mais hors contexte, ce qui constitue un motif insondable d’étonnement, devant les gestes artistiques, représentés, mais touchant aux limites, entre eux de mystérieux courants. Depuis le début le sujet reste le même, comme dans toute l’œuvre d’Éléonore Didier: l’exploration allusive de pensées invisibles, insoupçonnées, du trivial au sublime. Parfois, celles-ci explosent en arrivant à la surface. J’étais prévenu mais je me laisse pourtant encore surprendre par la violence de l’interprétation de Pauline Lemarchand qui culmine en un haka narquois et grimaçant toute langue dehors. Delicieusement, cette piece ne se laisse pas apprivoiser. Derrière au dernier instant, l’infirmière tombe inanimée. Saisi, je ne peux m’empêcher de me demander qui l’a tuée… Est-ce la vengeance du subconscient de la patiente?

C’était le Modèle d’Éléonore Didier, vu à Micadanses et au théâtre de Vanves dans le cadre d’artdanthé.

Guy

mardi, 21 février 2012

Esquisses

Donc… Éléonore Didier se détache du solo pour créer une pièce de groupe. Dont une étape fût présentée à Micadanses, et qui sera crée jeudi prochain à Artdanthé. Et je m’intrigue toujours, de ce que je vais voir et de ce que j’ai vu déjà en répétition: le plus authentique, aux apparences quasi documentaires- le rituel minuté d’une toilette hospitalière- mais aussi ce qui semble le plus loin du quotidien, vers l’artistique: le mouvement dansé. Deux actions se déroulent, non en parallèle, mais liées. Ces actions sont menées par trois femmes sur scène: devant la danseuse, au second plan l’infirmière et une patiente qu’elle lave, habille. La danseuse danse comme- il me semble-  Éléonore Didier danserait. C'est-à-dire de façon inédite, et de manière à suggérer denses des pensées latentes. La patiente, quant à elle, reste passive, d’une parfaite impassibilité. Ce qui me renvoie, à d'autres d’œuvres d’E.D., la puissance des moments d’immobilité. Deux femmes, et de part et d’autre les mêmes parties de leurs corps sont mises en jeu. Soudain, je crois deviner la place de la danseuse: dans le rêve de la patiente. Celle qu’elle veut, mais ne peut être, dans cette situation. Son double, sa projection. D’un coté un état de pudeur, le corps détaché de lui-même, médicalisé, hors vue et hors jeu. De l’autre le corps à voir, agissant, dansant, sexué. D’un coté un temps fonctionnel utilitaire, de l’autre un temps sensible et ressenti, suspendu de silences, d’interrogations et rêveries, de dedans distendu. Tout vit, est vu, en même temps. De cet écart, la beauté surgit. Lors de la répétition j’ai cru voir tout cela, mais cette pièce en devenir n’existera plus, laissera place à une nouvelle création.

Lors de la discussion qui suit la présentation, je demande à Éléonore Didier pourquoi elle fait débuter la pièce par un prologue, composé de poses des trois interprètes, dont je ne comprends pas le rapport avec la suite. Elle me répond sans me répondre, je crois, qu’elle ressentait le besoin de commencer par rassembler ces trois femmes. Sur le moment, je ne comprends pas. Maintenant je pense qu’il s’agissait pour elle, consciemment ou non, de matérialiser et permettre le passage de ses soli d’avant à ce trio, d’une seule pensée concentrée à trois corps, trois interprètes mais qui resteront liés.  Le modèle… Pourquoi ce titre? Certes, le rôle de la patiente est assuré par un modèle vivant professionnel, de même que l’infirmière est interprétée par une danseuse et future infirmière. Au moment où j’écris ces lignes, le hasard m’envoie une piste : le mail d’une compagnie qui annonce une performance puplique avec des modèles vivants posant pour des étudiants en arts. Je retiens de ce signe l’ambigüité qui inévitablement toujours persiste entre corps neutre et corps spectaculaire. Quoiqu’il en soit, ce titre reste au singulier pour une pièce de groupe bien que singulière. Le performer Vincent Thomasset, lors de la répétition, reste simple spectateur. Quel sera son rôle en définitive, et par quelles actions, vis-à-vis de ce triangle féminin? Je repense à la troublante passivité du figurant de Solides Lisboa, à la possible irruption du masculin (LaiSSeRVenir) sous la forme d’une… échelle.

Jeudi, ce sera la création. Matière, scénographie, lumières, rythmes, mots, mouvements… tout se sera trouvé en route et aura depuis changé, hors les intentions. Se poseront alors bien d’autres questions.

Le Modèle,d'Eléonore Didier, vu en présentation d'étape à Micadanses, sera créé jeudi au théatre de Vanves, dans le cadre d'Artdanthé.

Guy

vendredi, 10 février 2012

la mort et l'extase

La version de 50 minutes de La Mort et L'extase est crée ce soir et demain à Micadanses en cloture du festival Faits d'hiver. A cette occasion, voici la rediffusion du texte mis en ligne le 15/5 aprés la création de la première version.

L'obscurité règne d'abord dans cette salle enfouie profonde, entre attente et chaleur. Enfin émerge un être que l'on voit nu et que l'on ressent desespéré. Il évolue lentement à terre, accablé, suivi d'un autre, de cinq, de dix, bientôt multipliés à vingt, trente, quarante, aux formes d'hommes et de femmes qui s'insinuent par tous cotés, envahissent et saturent la scène en un tableau halluciné...

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L'audace, l'ampleur et la crudité de cette entrée en matière suffisent à élever la pièce à un rare, même périlleux, niveau d'intensité. Nous sommes entrainé à un voyage aux enfers, une errance spectaculaire d'âmes en peine, damnées, sans but ni espoir, aux trajectoires perdues et circulaires. Les références à l'art pictural moyenâgeux apparaissent évidentes, d'ailleurs annoncées. On oublie Cranach pour penser à Jérome Bosch. Puis notre regard prend un point de vue plus contemporain, percevant la scène selon notre appréhension des rapports entre religion et culpabilité, entre mort et érotisme, alors qu'une dizaine de parmi les interprêtes se redressent peu à peu pour jouer les figures de la souffrance et de l'extase. Danseurs et danseuses se montrent traversés de décharges de plaisir et de douleur, leurs émotions manifestées par grimaces et torsions, travaillés par des entêtements ostensibles de peines et de jouissances, se flagellent et s'abandonnent contre les murs en poses offertes, tableaux que les miroirs découverts au fond de la scène tentent de prolonger à l'infini. La ronde des âmes nues, têtes baissées, continue ininterrompue, les danseurs prisonniers de leurs cycles, condamnés à répéter les mêmes séquences terribles à l'inifini. Au dessus de ces enfers s'éleve la musique de Vivaldi, magnifique, interprétée d'une voix de castrat issue d'un corps inerte porté par des corps nus. 

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Avant que la voix ne se taise: la pièce ne dure que 25 minutes. Il faut ici exprimer un regret: le temps est compté. Au milieu de cette masse de corps circulants, on peine vite à organiser son regard et à suivre le propos des solistes. Le dispositif, si formidable au départ, gêne ensuite la perception de la progression de la pièce. On reste avec le sentiment que le sujet si riche est survolé, sans le temps de la dépasser...sans doute inévitablement, s'agissant d'une courte proposition et de la part d'une toute jeune chorégraphe. On souhaite que cette pièce, déja si furieuse et audacieuse, mais à l'étroit dans ce format, trouve bien des développements ultérieurs.

C'était La Mort et l'Extase de Tatania Julien, présenté à Micadanses dans le cadre de la Soirée CNSMDP.

Guy 

Photo de Laurent Pailler avec l'aimable autorisation de Tatiana Julien, d'autres photos ici.

lire aussi critiphotodanse

jeudi, 09 février 2012

Le temps retrouvé

Qui émerge dans le paysage lunaire? Avec des habits de toréador ou de cérémonie. Au milieu des rochers blancs qui effleurent, des ruines. Ils dessinent une carte étrange. Le temps se dilue, et la musique va en cercles. Le corps peut-il y échapper? Par gestes tantôt géométriques et affectés, tantôt primaires et viscéraux, qui ramènent aux ballets russes qui ramènent à l’animalité, qui ramène à avant.

 

danse,jesus sevari,micadanses,faits d'hiver

 

Elle fait l’amour aux rochers, à l’univers entier. Un rituel se répète, comme la mémoire inintelligible, mais incarnée, d'évenements ancestraux, oubliés. Reste ces traces. Elle songe, adossée, à… ? Remplit les intervalles, ceux du temps, entre les rochers blancs, lentement, rapidement, à l’intérieur, toujours prisonnière. L’Ennui plane. J’apprends la patience, voit le temps se perdre en courses accélérée dans l’espace clos. Pourtant le rythme de la musique n’a lui pas varié d’un iota. Les lumières m’engourdissent. J’accepte la fatalité, j’ai perdu le temps et elle évoque Proust. Pas une note de piano plus appuyée que la précédente, il faut imaginer les pulsations entre, et voir monotones les répétitions, déclinaisons, recompositions d’une danse à maturité, le glissement du civilisé à l’animalité.

 

danse,jesus sevari,micadanses,faits d'hiver

 

Le corps fait son superbe avant de s’avachir, le visage grimace et s’enlaidit au ralenti. Il faut croire alors en la magie. Comme cela devrait durer jusqu’au vertige et l'abandon complet, la fin me prend par surprise, c’est une interruption.

C’était Androcéphale de Jesus Sevari, dansé sur Vexations d’Erik Satie et sur des sculptures et lumières de Yann Le Bras. Vu à Micadanses, dans le cadre du festival faits d’hiver.

Guy

photos par Laurent Paillier /photosdedanse.com avec l'aimable autorisation de Jesus Sevari.

 En photos, par Laurent Paillier

en radio, avec pièces détachées

lire aussi: paris-art

vendredi, 09 décembre 2011

Sofia Fitas

Rediffusion d'un texte du 29/7/2009 à l'occasion de la représentation d'experimento 2 samedi 10 décembre au théatre du fil de l'eau à Pantin, dans le cadre des journées Danse en chantier.

 

Appuyée sur le dos de la main, c'est ainsi qu'elle progresse, c'est de cette manière qu'au sol à cet instant elle se maintient. Tous ses mouvements déformés à partir de ce point. Puis à partir des avant bras. Alors que la plupart des danseurs se reposeraient plutôt sur le plat, utiliseraient les doigts ou la paume, nous proposeraient de revoir une fois encore ce que l'on sait déjà du beau. Mais Sofia ne suit pas cette direction, nous déplace ailleurs, vers d'autres ensembles à explorer. Tout est là, de ce que je vois de Sofia. Ces gestes inattendus, obstinés, sans qu'en cet instant je puisse déterminer ce qui tient de la recherche, de la répétition, ou ce qui déjà à cet l'instant serait achevé.

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Depuis un an, nous avons tous deux des discussions, parfois. Et Sofia m'a montré un cahier un peu déchiré qui jamais ne la quitte. Parmi des adresses, et d'autres listes de courses, des notes rédigées dans son portugais maternel, au jour le jour, des points de repère pour ce travail en cours: des idées générales, des descriptions très précises de séquences, de positions, m'a-t-elle expliqué. Des citations de Deleuze aussi, dont une en particulier que j'ai cru utile de recopier, et que j'ai égarée depuis. Mais Deleuze, je n'y comprends rien. Sinon, en rapport avec ce que je vois: l'idée de recompositions. Et les discussions souvent tournent court, se perdent en silence entre sympathie et un léger embarras. Puis Sofia retourne répéter. Alors j'oublie et je vois.

En situation de création, la solitude de Sofia parait écrasante. Je le ressentais plus intensément à Micadanse. Sofia, silencieuse et concentrée, juste assistée de son cahier et d'une camera. Considérant elle-même son travail, le balisant jour après jour de ses points de repère. Hors de scène, Sofia a l'allure d'une absolue étrangère, plutôt timide. Mais a peu à peu réussi à s'imposer ici, de résidences en représentations. J'ai ainsi pu revoir Experimento 1 deux fois, chaque fois son impact intact. Aujourd'hui mon regard est aussi fragile que ce qui se crée. Sofia me fait confiance je crois, et chaque fois entre nous deux un espace d'attentes et d'attention se creuse. Peu avant une première présentation professionnelle àMicadanses, Sofia s'interroge à voix haute. J'intercepte ses questions. Il ne peut exister de spectateur neutre. Je suspends mes remarques, l'expression de mes impressions, illégitimes forcement, me retranche dans les encouragements.

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C'est à Mains d'Oeuvres que je viens voir la dernière répétition à ce jour, en compagnie de Jérôme. Dans l'ambiance feutrée du studio de danse s'est dissipée toute l'agitation des quelques jours d'avant, avec les collégiennes de Jesus Sevari. Sofia semble plus sure d'elle-même qu'il y a deux mois. Se posent maintenant à elle des questions de structuration de son solo, la matière présente maintenant. Ma découverte de Sofia, je la dois à l'insistance d'Angela Conquet, pour une représentation d'Expérimento 1, ici même. Plus tard après cette répétition, je lis le texte de Jérôme, qui ouvre le sujet Sofia sur mode plutôt narratif. Il m'incite à prendre du recul, à contre-pied.

Un jour à Micadanses, pressé par le rendez vous qui devait suivre, j'étais venu la voir trop tôt, surprise au début de son échauffement. Pour moi ce ne fût pas du temps perdu. Sofia pratiquait comme chaque matin une bonne heure de yoga, peut-être plus longtemps, membres en tous sens, étirés, à l'envers, à l'endroit, pieds au dessus de la tête, déja elle devenait méconnaissable. L' « expérience » commençait là, par ces transformations.

Sofia a accepté assez vite que je vienne la voir répéter, dés ses premières résidences à Paris. Je n'avais jamais observé d'aussi tôt une création, si en amont. Mais pour vite renoncer à l'espoir de voir même dans cette situation les choses surgir avec évidence. Je dois revenir aux faits. Au départ du projet de Sofia, il y a la volonté de prolonger Experimento 1, en le dépassant. A la bâche de plastique noir succède ici le papier kraft brun. Une autre texture, une autre manière de ne d'abord présenter en lenteur le corps que fragmenté, voire de ne pas présenter ce corps en tant que corps. Sans le secours de ces voiles est ensuite développé ce qui dans le premier solo ne semblait qu'ébauché: des mouvements archaïques, déshumanisés. A l'aide d'un corps entier, mais un corps comme ré agencé, ressurgi d'une phase de déconstruction. C'est du moins de cette manière que je percois ce processus. Cette danse a quelque chose à voir avec la dissolution, l'effacement, dans ces conditions quelque chose de neuf est susceptible d'apparaître ensuite. Des choses au pluriel, qui interagissent en système. La disparition initiale, c'est l'une des grandes forces de cette démarche, également une source de difficultés. Il est bien sur exceptionnel que l'objectif de Jérôme puisse saisir des aperçus du visage de Sofia, qui se positionne le plus souvent de dos. Sofia nous confie qu'elle utilisera ses cheveux pour le cacher. Le costume pose problème également. Comment être tout à fait autrement? La peau, les muscles, jouent un rôle important, la nudité est exclue qui distrairait de même que des habits trop voyants. Des sous-vêtements neutres constituent un bon compromis, au moins pour le moment. Beaucoup de choses se résoudront avec la création  des lumières, du son.

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Compte tenu de la nature du travail de Sofia, j'ai admis que pour voir celui-ci, il faut d'abord abandonner. Renoncer à comprendre. Et surtout à toute posture critique, à toute tentation d'échantillonnage culturel. L'observer est un déconditionnement. L'expérience du spectateur pourra ressembler à cela. Je m'autorise à laisser surgir des images, prudemment, me méfie de trop interpréter. Sans pouvoir m'empêcher de conceptualiser. Cela m'aide de la voir plusieurs fois. Je ne sais plus combien de fois je l'ai vu recommencer, peu à peu je m'y noie. Me soutient la conscience d'être témoin de quelque chose d'inédit. Ce n'est qu'après coup que je me risque à rationaliser. Et encore, ces réflexions m'apprennent plus sur ce que je veux, sur ce que je cherche, que sur ce que Sofia fait. Je réfléchis d'abord à ce qu'elle ne fait pas : pas de pathos, ni narration, ni esthétisme, ni glorification du corps, ni érotisme, ni discours, ni contextualisation. Ceci posé, je prends conscience qu'elle m'entraîne sur un nouveau plan d'émotions. Sofia semble s'enfoncer sous terre, encore déstructurée, en de nouvelles catégories, fonctions recombinées, retourne dans, contre, sous le papier. Un pied émerge, le rythme m'emporte. Sans comprendre le rapport, je pense à Eric Dolphy

Observations de répétitions d'Experimento 2 de Sofia Fitas, à Micadanses et Mains D'œuvres, entre avril et juillet 2009. Filage destiné aux professionels à Mains d'Oeuvres, le 31 juillet

Photos de Jérôme Delatour

A lire: l'article d'images de danse, et la présentation d'experimento 2 

 

jeudi, 12 mai 2011

Ici, là et ailleurs

Sont ici présentées deux pièces en simultané, une pour les oreilles, l’autre pour les yeux. Assister juste à l’une ou juste à l’autre de ces pièces serait déjà non dénué d’intérêt. Mais c’est leur juxtaposition volontaire en ce lieu, cette rencontre sans guère plus d’explication, loin des évidences, qui me mets aux aguets, ouvre les sens et la réflexion.

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Je vois ce duo féminin, les danseuses elles-mêmes jouent à un peu se déphaser l’une de l’autre. J’entends un reportage radio, la tranche de vie de deux ambulanciers qui procèdent à l’hospitalisation d’office d’une vieille femme. Ici, là, quoi de commun? Ici entendre l’histoire d’une femme prisonnière d’une folie légère, qui s’évade en dedans en fredonnant, pour bientôt perdre sa liberté, hors de la société. Pour être protégée ? Voir là les danseuses dessiner des figures résolument affranchies de toute représentation de la vie, de toute utilité première, de toute convention. On entend les voix des personnages d’une histoire vraie, et l’on voit une danse qui s’abstrait de toute narration. Deux corps qui doucement rassemblent et brassent l’invisible sur des rythmes souples, en légères torsions. Le concret s’entend, invisible mais comme écrit d’avance, les jeunes danseuses sont absolument vraies et évoluent tout prêt de nous-le public assis, des deux cotés, sur le tapis-  mais leurs visages sont absents et leurs gestes surprenants. Nous sommes venus accepter leur mystère, que personne ici ne qualifiera de folie. La vieille femme s’évade, entouré de sollicitude par les ambulanciers. Converge des deux cotés la même rêverie ancrée au cœur d’un inexorable quotidien. Je me surprends à imaginer les danseuses au plus profond de l'imagination de la vieille dame, et l’inverse tout autant.

C’était Une chanson douce  d’Aurelie Berland  avec Claire Malchrowicz et Pauline Vautrin sur le documentaire  « Dans l’ambulance » de Claire Hauter, présenté à Micadanses dans le cadre de la soirée CNSMDP.

photo de Begum Lerot avec l'aimable autorisation d'Aurelie Berland

mercredi, 23 mars 2011

Solides Lisboa: un autre regard

Salut Guy
Le voyage du retour (...) m'a permis de mettre un peu d'ordre dans mes impressions. Je me permets de te les livrer non sans te remercier une nouvelle fois de m'avoir suggéré ce spectacle bien singulier. (...)
François
***

 

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Ce qui frappe en découvrant le travail d'Eléonore Didier, c'est l'immobilité récurrente qui traverse tout le spectacle et en forme une véritable ponctuation. Chaque séquence de mouvements que l'on n'ose appeler chorégraphie se termine par une séquence d'immobilité que l'on ose comparer à une séance de pose devant un appareil photo. C'est donc une danse paradoxale à laquelle nous assistons car les plus beaux moments sont ceux où nous admirons une image figée un peu comme devant un tableau ou une photographie. Peu importe l'histoire que tente de nous raconter Eléonore Didier, c'est la beauté des images qui restent gravée dans nos mémoires. Les plus réussies sont à ce titre celles de la seconde partie du spectacle où l'artiste évolue sur, sous, au bord de, autour de, à côté d'une chaise et d'une table. A l'extrémité de celle-ci, la présence d'un homme assis immobile apparaît obsédante, comme celle d'un homme-objet posé dans un décor de nature morte , sans la nature, comme le signe d'une dimension quasi métaphysique du spectacle (Etre et Temps...), comme un exemple de manifestation solide des pensées d'Eléonore Didier pour reprendre ses propres termes.

Solides lisboa, d'Eleonore Didier, revu à Micadanses

A relire ici le premier compte rendu

photo avec l'aimable autorisation d'Eleonore Didier 

dimanche, 25 janvier 2009

UBL: sous vos applaudissements!

Ubl ose. Et pose des questions, qui ouvrent, béantes, troublent. En sautant sans précautions aux conclusions: saluts, applaudissements. Le grand moment de rencontre, l'offrande obligée, le pic d'émotion. Sauf qu'ici hors contexte. Evidé du contenu: sans rien avant.

© Matthieu Barret-_DSC0125.jpg

 

Alors, que valent ces gestes encore? Les causes de la relation perdues, le phénomène nu, que voit-on ? Il y a t il encore une rencontre? Est ce nous- les spectateurs- projetés en image de synthèse, reduits aux postures, aux gestes mécaniques des applaudissements. Est-ce eux les artistes, qui n'offrent plus qu'eux-même? Reduits aux seuls saluts, à leur soif de reconnaissance, éperdue. Ivres de cette émotion et fragiles à se briser. La situation se décline, jouée, dansée, en nuances, du factice au paroxysme. Compris les efforts attendus du chauffeur du salle aux accroches éculées, là une demonstration d'une triste normalité. Tout s'emballe sans complaisances jusqu'au vacarme qui assourdit le sens. La répétition accélérée jusqu'à l'épuisement, l'artiste s'affaisse. Que reste-t-il, de ce qui se passe entre nous et eux ? Nous sommes déchargés de la mission d'applaudir nous mêmes les artistes tournés vers d'autres publics aux quatre coins de la scène. Nous considérons ces publics virtuels, renvoyés à une reflexion sur notre propre fonction de spectateurs. Sans réponses proposées: il n'y a d'autres commentaires que ceux dans les gestes et les mots de circonstances. Avec ironie et connivence. La performance est réduite jusqu'à l'os. Décapée, le resultat est décapant. Avec un goût amer, provoquant. Salutaire?

© Matthieu Barret-_DSC0185.jpg

 

C'était Klap ! Klap ! de Christian Ubl, avec Fabrice Cattalono, Marion Mangin, Christian Ubl. Texte, scénario, et film de François Tessier, musique de Fabrice Cattalano. A Micadances, avec Faits d'hivers.

Guy 

Photos par Matthieu Barret avec l'aimable autorisation de la compagnie Cube.

A lire: le tardorne, avec lequel cette piece entretient une relation particulière...