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point éphémère - Page 2

  • Eleonore Didier: service minimum

    Elle n'a peur de rien et déjà pas d'étirer son solo pas loin de deux heures, et devant si peu d'yeux. Peur de rien; on lit qu'en résidence ici durant un an elle a dansé chaque semaine pour un spectateur seulement. 639f8287cb21d879f422e48938865312.gifConcept radical, à l'évidence intimidant. On regrette de ne pas avoir postulé alors, mais le lundi matin ça n'est pas un horaire. Elle n'a non plus pas peur d'être, plutôt que de faire, de nous laisser seuls remplir le vide de pensées, plutôt que de montrer le plein. On ne peut d'ailleurs plus ici parler de danse, plutôt d'un exposé d'états de corps. A prendre ou à laisser, en deux parties bien contrastées.

    Au début le sujet gît au sol, noyée dans une doudoune d'une couleur douteuse, tête sous la capuche et visage bouffé par les cheveux. En état d'apathie extrême. Ça traîne par terre, ça remue de l'orteil juste alors qu'on commence à désespérer. Une quasi immobilité, de l'intérieur inerte, rien à voir avec l'énergie contenue d'une danseuse de buto. Encéphalogramme plat. Quand même, une jambe bouge et l'autre, et à quoi bon au fond? Retombe. Sans qu'on ait vu très bien comment, elle a rampé presque d'un mètre. S'est retournée sur le dos, se tord vaguement, un doigt agité. C'est qu'elle a manifestement du mal à exister. Est ce par peur, amnésie, doute, lassitude? En tous cas on s'y fait, on s'intéresse. On baille un peu mais on reste. Ou cette passivité apparente est elle l'effet d'une volonté? Peut-être la danseuse résiste-t-elle placidement contre la tentation du mouvement, peut-être lutte-t-elle obstinément contre le temps qui passe et l'impatience. Étrange: elle finit par gagner et nous gagner dans le même temps, elle remporte la première manche dans combat de la non-urgence. Dans cette quête léthargique, l'égarée perd en route pompes et jean. C'est l'effeuillage le plus long et mou de l'histoire de la danse, durablement stabilisé à l'étape doudoune et petite culotte bleue. Les jambes nues dessinent en bas un commencement d'animation, une personnalité s'esquisse, qui lutte contre l'anonymat que fait peser encore sur le haut du corps la doudoune informe. Elle s'agite presque, puis pour de bon, puis plus franchement encore, et on identifie jusqu'à ne plus pouvoir les nier les mouvements subis d'un coit rude et essoufflé, impulsés par un partenaire imaginaire. Après, en récupération, cinq bonnes minutes d'immobilité complète. Rien. Vide. Silence. Blanc. Les sept spectateurs sont disséminés le long de deux des cotés de la salle, aussi visibles que celle au milieu, et qui ne bouge plus. Ceux qui la regardent semblent un peu plus nerveux qu'elle, sans qu'ils n'osent s'interroger du regard pour autant. L'un consulte quand même furtivement sa montre au poignet. Fausse alerte, la performance n'est pas finie: la performeuse a bougé. Se hisse sur une marche d'une fesse hésitante, en glisse et retombe lourdement, inerte. Une heure presque est passé et si on est resté jusqu'à travers ces cinq dernières minutes, on a renoncé à tout. Désormais la danseuse peut parfaire sa victoire en prenant possession de l'espace entier, venant nous frôler les uns et les autres, ainsi les uns après les autres à la somnolence arrachés. Elle est tout à fait réveillée, et réussit le passage au vertical. Maintenant s'ouvre la possibilité du mouvement: hop, et les pieds aux murs, incroyablement spectaculaire et acrobatique par rapport à tout ce qui a précédé. Exploration de l'espace disponible: il y a-t-il une vie possible entre le mur et les cloisons en placo? Disparition dans d'impossibles interstices.

    Réapparition et rupture de ton: la seconde partie partie se dénude franchement et sans manières, face aux fenêtres grandes ouvertes sur le canal Saint Martin, dans la chaleur nonchalente de cette fin d'aprés-midi de juin. Peur de rien décidément, sauf qu'il n'y ne reste en fin de compte ici pas plus de provocation que de pudeur. C'est juste qu'à ce moment elle "est" enfin pour de bon. Libérée de la doudoune et de la culotte bleue, occupée à se définir elle-même. A trouver sa place dans cet espace flou. Un lieu brut et nu, sans espaces nets ni décors, tout de récupération industrielle, où chaque spectateur s'est installé au hasard en rentrant. Un lieu qui mérite bien son nom de Point Ephémère. Eleonore Didier est très occupée, à deux pas d'elle on se sent à peine exister. Devant sept spectateurs, ou un seul, ou aucun, ou juste face aux fenêtres devant toute la berge opposée du canal Saint Martin, son entreprise resterait sans doute la même: seule et affairée, s'examiner imaginaire (s'examiner l'imaginaire? ) à travers la visée d'un appareil photo sur pied, déclencher le retardateur et venir devant l'objectif poser, plaquée contre le mur, sérieuse et laborieuse, dans diverses positions convenues, ou alors beaucoup moins. En tension, plaquée, ou renversée, vers les limites, sang à la tête, l'équilibre forcé. Jusqu'à, à nouveau, essayer de se couler dans les angles perdus du mur, la chair contre le grain du béton. Le naturel forcé. Impasse et peine perdue. La séance photos abandonnée on passe à l'évocation d'un musée vivant, une promenade figée en postures empruntées à la statuaire antique. Comme la recherche d'autant images idéales et rêvées.

    Enfin se répète deux, trois fois un dérisoire épilogue, à nouveau en doudoune mais toujours sans culotte bleue, à poser ci et là une échelle dans les axes successifs de nos points de vue de chacun, et s'y percher pour des acrobaties pendues, lasses et un peu crues. A l'avidité du regard presque un pied de nez.

    Puis E.D se rhabille enfin, prenant son temps jusqu'au bout, de la capuche aux chaussures. Sans marquer la fin, sans solliciter d'applaudissements. S'en va et ne revient plus. Pour une absence tout aussi existentielle que ses présences d'avant.

    Paris Possible? Paris tenu.

    C'était Eléonore Didier pour la création de Paris, possible , à Point Ephémère.

    C'est gratuit et ça recommence au même endroit, mardi prochain le 26 juin, à 19h ou à peu prés.

    Guy

  • Pouliches: Manon fait du cheval

    Pouliche, bien qu'en talons aiguilles, elle s'ébroue, piaffe et rue, s'arqueboute contre le mur, se roule au sol, arpente le manège à quatre pattes. Remarquable métamorphose, à un tel point qu'on ressent l'épaisseur molle de la chair, évidente, d'une lourde nervosité, lentement agitée de mouvements abêtis. Quelque chose à l'intérieur gronde, peut être quelque chose d'aussi banal qu'une sourde animalité. En tout cas rien de sexuel, ou alors qui ne pourrait intéresser que les vétérinaires.

     

    Mais il n'est pas indifférent d'être confronté à la bestialité chez l'autre, et par contrecoup chez soi même. Pourtant quand la pouliche progresse au sol, les gestes semblent alors plus humains, tels ceux d'une acrobate. Ici d'une lenteur et d'une application si grossière et obstinée que toute transcendance est lestée. Les postures s'étirent au delà du convenu. Et en deviennent originales. On reste comme figé dans l'univers d'un cirque sinistre- après les chevaux bridés l'écuyère triste-, tout le clinquant disparu, reste la pénibilité fascinante du geste athlétique. Le doublage vidéo nous propose une version en gros plan, plus littérale, assez terreuse de ces exercices. Puis la jument remontre le bout de ses naseaux. Impressionnant. L'exercice évite le piège de l'imitation. Il choisit le parti bien plus efficace de l'évocation: c'est donc d'emblée original et troublant.

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    Même si la démonstration appuie et dure un peu, même si le sens en reste un peu obscur. S'agit-il d'évoquer la femme sauvage, à en lire le programme? Pourquoi pas... On nous parle aussi de l'identité féminine: c'est réducteur sauf à n'en retenir parmi les mille potentialités que celle d'un anti-fantasme masculin. On nous parle aussi de sublimation du corps féminin: on la recherche ici en vain. Ou peut-être portée au second degré par la contrebassiste et la chanteuse lyrique, cette dernière d'une sophistication précieuse. Il est donc grand temps de jeter la feuille de salle à la poubelle, alors que la jument s'humanise ouvertement, en un long frémissement de plaisir, qui nous semble bien trop élaboré pour être chevalin.

     

    Suivi par des variations chorégraphiques plus familièrement anthropomorphiques malgré l'usage du harnais, et plus qu'allusives. Elle rie. Si on se lâche à scénariser, on tend à penser, à la vue de cette conclusion, que le précédent avatar de cette créature ne participait après tout que d'un jeu délibéré, et ouvertement pervers. Qu'il n'existe pas de retour innocent à la nature. Mais toutes les hypothèses restent ouvertes-tant mieux. Il parait que pour comprendre cette fascinante performance on peut trouver des pistes dans l'oeuvre de la photographe Cindy Shermann. 

    C'était Pouliches , de Manon Oligny(Manon fait de la danse),  dansé par Anne-Marie Boisvert, avec Mona Somm au chant et Anne Gouraudà la contrebasse, avec des videos de Thomas Israel, à Point Ephemere .

    Guy

     

    P.S. du 27/5: photo avec l'aimable autorisation de Thomas Israël

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  • Something Else?

    On l'a enfin ce soir vue de nos yeux pour de vrai, l'ultimate-work-in-progress-trash-performance, celle que si elle n'existait pas il aurait fallu l'inventer, le mètre étalon de l'éternelle toute dernière tendance, à chaque génération récrée- mais toujours la même!- avec enthousiasme et urgence, le truc tel que se l'imaginent d'un air entendu les gens normaux quand on essaie de les persuader de venir voir au moins une fois dans leur vie de la danse contemporaine avec nous: tout y est en effet et jamais dans le bon ordre: surtout d'abord des temps morts qui n'en finissent pas de mourir, à bouger eux mêmes tous les deux les projecteurs, les accessoires, la sono, les instruments de musique et  tous les objets superflus, et accomplir toutes les actions inutiles de ce genre, et aussi s'acharner à des actions censées être signifiantes, mais sans d'intentions claires, ni scénario, ni progression, sauf que la fille perd sa jupe au bout de trente secondes et que l'étourdie a oublié de mettre une culotte, et si distraite qu'elle garde le haut un peu avant d'avoir trop chaud, le garçon résiste tout de même quant à lui dix bonnes minutes avant de se retrouver à poils lui aussi, après inévitablement, tout dégénère très rapidement: à part ce à quoi on s'attend- et qui évidemment se produit dans les grandes lignes et en poses démonstratives-, en plus ils crient, chantent et ânonnent- Les Idiots de Lars von Triers pourraient passer pour des surdoués à coté- dans le meilleur des cas on distingue quelques phonèmes d'un anglais soap-variété, ils font souffrir des guitares désaccordées et à usage phallique, et font souffrir nos oreilles avec du larsen, jouent beaucoup avec des adhésifs aussi, sont fascinés par les fluides, et nous font bien sentir qu'ils pourraient allez encore plus loin (encore plus bas? encore plus haut?) s'ils voulaient mais le travail est en cours encore, pour explorer au 1er et au 13° ces deux originales thématiques: everybody-is-a-fucking- rock-star et regarde-c'-est-incroyable-moi-aussi-j-ai-des-organes-génitaux, mais en tous cas on ne comprend pas soi-même pourquoi en fin de compte on a aimé, alors que c'est exactement le genre baclé qui nous crispe d'habitude, mais le fait est qu'on les aime, peut-être parcequ'eux-même n'ont pas vraiment l'air de se pendre au serieux, et sur scène ne semblent jamais être d'autres personnes qu'eux mêmes, qu'ils ont de la présence à la tonne, que tout cela irradie une honnêteté brute dans le genre destructeur et régressif, too much pour être vraiment et méchamment provocateur, et presque tendre au fond-limite romantique punk- et qu'ils s'y croient moins que "La Zampa", et qu'on les remercie pour quelques éclats de rire libérateurs, surtout au vu d'une glissade nue dans l'huile et la bière, après toutes ces semaines à voir et écrire des spectacles si sérieux, on en avait bien besoin, et puis on investit: après tout peut-être feront-ils le Théâtre de la Bastille l'an prochain.

    C'était Stand by me/mad even (travail en cours) de la Compagnie Else, à Point Éphémère, devant cinquante personnes par terre sur des coussins au début et tout de même encore vingt cinq à la fin. C'était gratuit et ça recommence demain.

    Guy

    P.S. Voir des photos sur leur site