mercredi, 26 août 2009

Antigon

Ce soir Antigone respire en plein air, sans barrières, scène ouverte sur la cité d'Aubervilliers. Où le théâtre entend ne pas rester une affaire d'initiés. Sur des panneaux, des plans et repères: l'arbre généalogique de la famille d'Oedipe, plus loin le résumé détaillé de l'intrigue, sur le trône affichée la liste des souverains qui se sont succédés à Thèbes ...plus d"excuses pour ne pas suivre. Et tout est fait pour mettre la pièce à proximité, dans l'immédiateté d'une esthétique désarmante, faite de scotch et cartons.

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Le savoir-faire théâtral s'exposant à vue, avec humilité, on ressent un instant l'illusion d'un texte nu. Un classique vierge, d'autant plus audible et intelligible que détaché des conventions. Antigone est interprété par un homme- qui joue aussi Hémon- et Créon par une comédienne. Est-ce pour faire dire à Créon: "Je ne suis pas un homme, c'est toi l'homme Antigone". Cela appelle aussi dans le jeu nuances et fragilités, de nouvelles épaisseurs. Respectant les entrées et sorties de la piece de Sophocle, trois comédiens interprètent tous les personnages (jusqu'à l'intervention de l'oracle, mais lui venant du dehors), trois autres font le chœur, exacerbé, tonitruant: grosse caisse, cris, porte-voix, scansions... C'est qu'avec cette désincarnation initiale on risquerait de rester à distance, ne serait-ce cette énergie palpable en permanence, cette brusque vitalité. Eclats, humour, mouvements sans repos, danses dionysiaques, courses, décors bousculés, comme autant de manifestations d'honnêteté. Toutes les ressources et l'espace de ce terrain vague sont généreusement exploités. Thèbes devant nous, à droite décalé le champ de la bataille passée jonché de treillis comme autant de cadavres. Au loin, en image dans une nuée de corbeaux le corps de Polynice, c'est dans la vraie terre que la tombe est creusée. Entre ces lieux à ciel ouvert une perpétuelle circulation, pour faire vivre une profusion de sens.

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Comme selon l'ambition déclarée de ce théâtre permanent, le travail semble toujours en train de se faire, au bord de basculer, même la période initiale de travaux et répétitions achevée. Ainsi les interprétations semblent toutes laissées ouvertes, la richesse du texte de Sophocle n'est pas étouffée. Interprétations plutôt contemporaines, si l'on suit les intentions détaillées en toute transparence dans le journal des laboratoires, insistant sur l'opportunisme politique de Créon ? Ou l'éloge de l'insoumission au politique? Ou une lecture mythique, le drame de l'enchaînement d'une violence inextinguible? Antigone tendant dans ce sens vers la fonction de bouc émissaire-« les dieux ne veulent plus de sacrifices », figure quasi-christique l'instant d'une scène de passion. Créon alors intégre mais victime de son hubris, de sa désobéissance aux règles édictés par les dieux. Peut-être, ce théâtre enthousiaste et généreux laisse libre de regarder où l'on veut... et même invite le spectateur, à échanger en atelier avec les acteurs, pour les inviter à explorer d'autres voies pour les représentations à venir!

C'était Antigone d'aprés Antigone de Sophocle (basé sur la traduction de I. Bonnaud & M. Hammou), mis en scène par Gwénaël Morin, au théatre permanent des Laboratoires d'Aubervilliers. Gratuit, jusqu'à fin septembre.

Guy

 Lire le blog d'Armelle Héliot

Et ici, une autre Antigone

lire Bérénice, au même endroit.

photos (Julie Pagnier) avec l'aimable autorisation des laboratoires d'Aubervilliers

mardi, 25 août 2009

Déracinés

L'écriture s'ancre ici. Les souvenirs comme fixés aux murs, pierres et maisons, le long des chemins, au prix d'une sensibilité qui ne pourrait s'apaiser. Matérialisés comme en photographies de famille aux contrastes profonds, d'où renaitraient des voix aimées...

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Avant que tout ne finisse par se ressembler, de rocades en ronds points et centres commerciaux, et au delà vers des mondes virtualisés, les écrivains étaient nés quelque part, et ne pouvaient jamais l'oublier. D'ici en Allier, où on prend le temps de s'arrêter, à l'écart voir, écouter. Écouter une écriture sèche comme une saison sans fin, qui se détache précisement des brumes du souvenir et de la naiveté de l'enfance. Avec l'apreté de celle de Maupassant, se gardant de la nostalgie, d'une dureté à regret. Presque tendre, jamais tout à fait. L'écriture s'ancre pour ne jamais se perdre, trés précise, la voix et les gestes tout autant, en nuances. Mais ces souvenirs quand ils se fixent prennent à jamais leurs distances: déja, la femme du recit dès lors qu'elle était une fois partie, et revenait pour écrire, n'était plus vraiment tout à fait du pays, plus d'ici...

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Ensuite, c'est justice d'évoquer le sort des déracinés, se souvenir par un roman de leurs voix tues, de l'exil de ceux qui sont nés ailleurs pour ne plus jamais y retourner. Singulièrement, des indochinois installés par centaines, il y a cinquante ans, dans les corons de ce village de Noyant, où le riz ne peut pousser. Entre les cultures de ces paysans mais de deux continents opposés, c'est la méfiance et l'incompréhension, qui- dans la fiction- s'exacerbe jusqu'au drame. A la rencontre de ces deux mondes: l'instituteur, de Paris, lui aussi revenu au pays, et déja étranger. C'est un récit de toujours, dans un monde de migrants.

C'était la lecture d'extraits de "La Fille aux doigts tachés d'encre" et "La Feuille de Betel", de Jeanne Cressanges par Georges et Dominique Zaragozaà Dompierre, avec l'association Pre-textes et l'O.T. de Dompierre.

Guy

Photos GD

lundi, 17 août 2009

le Péril Hystérique

« Ce n'est pas la prison qu'il faut à ces malheureuses, c'est le cabanon !» Va pour l'humanité, du moment qu'on les enferme... Car ces femmes sont dangereuses, sujettes à la « folie circulaire »,meurtrières, corruptrices, perverses, lesbiennes pour ne rien arranger, accros à la morphine et à l'opium. Des maîtresses qui règnent sur une « école du vice»-comprendre un pensionnat- fréquentée par les milieux les plus huppés de Versailles, donc- forcement- les milieux les plus dégénérés.... Le discours sur la moralité et la décadence que tient le médecin des « Détraquées » est de tous temps réactualisé et repété, avec ses fureurs et ses invariants. Mais délivré avec ce langage qui fleure bon le début de siècle d'avant (les protagonistes ont « horriblement mal aux nerfs »), ce discours nous semble très transparent, de même que nos naïvetés contemporaines- concentrées en leurs survivances artistiques- sûrement éclateront aux yeux de nos descendants.

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photo de Sarah Preston avec l'aimable autorisation de Frederic Jessua

C'est un étrange objet théâtral, millésimé 1921, qu'on a la bonne idée d'exhumer cet été, avec le rien de distance narquoise qui suffit à le remettre en scène. Curieux texte même dés le départ que ces « Détraquées »: un grand succès à l'époque- accompagné d'un petit scandale- dans le genre grand guignol, avec donc ce qu'il faut de sous entendus poisseux, d'ambiance cauchemardesque, d'effets sanglants, d'érotisme de dortoirs et de porte- jarretelles, le tout conclu par une moralisation appuyée... mais la piéce fut écrite avec la collaboration-clandestine-du docteur Joseph Babinsky, éminent neurologue, inventeur du test qui porte son nom et élève préféré de Charcot. Soit la surprenante alliance du théâtre à sensations et de la Faculté de médecine, réunis pour nous mettre en garde contre le péril hystérique. La folie étant avant tout un fléau féminin: pour s'en rappeler on peut aller se recueillir, à l'entrée de l'hôpital de la Salpetrière, devant la statue du bon docteur Pinel, "bienfaiteur des aliéné(e)s", sa main magnanime posée sur la tête d'une folle reconnaissante, allongée en chemise à ses pieds.

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photo GD (remerciement à Catherine Rihoit!)

Ce n'est sûrement pas cet aspect moralisateur- pour le moins ambiguë- qui a sucité la fascination André Breton: le surréaliste écrivait dans « Nadja » son « admiration sans borne pour la pièce": « la seule œuvre dramatique dont il voulait se souvenir ». Sont-ce ses proximités de situation avec les phantasmes de Breton, ses troubles non-dits et ellipses sur les interdits, qui ont sauvé l'oeuvre de l'oubli? Ce n'est pas grace à sa seule valeur littéraire, il ne s'agit pas quand même pas de « la ville dont le prince est un enfant ». Qu'en faire aujourd'hui? Difficile aujourd'hui de considérer les échanges fievreux de la directrice Mme de Challens, sa maîtresse Solange, et la jeune et docile Lucienne, en formulant le diagnostic clinique de Babinsky. Alors les regarde-t-on avec avec les yeux écarquillés, voire complices, de Breton? 

Plutôt, avec une incrédulité qui va croissante, on est surpris par la crudité des situations, suggérées sans que la mise en scène s'oblige à grossir le trait ni à les moderniser. C'est astucieux, le texte nous laisse voir de lui-même ses exagérations. Nous lisons entre les lignes, devinons avant les personnages où gît l'infortunée Lucienne, tout en critiquant ironiquement l'idéologie présentée, nous attendons le comment de l'inéductable conclusion. Le décor est sage et réaliste, les effets de grand guignol sont tels quels assumés-quoique parcimonieux, la mécanique dramatique reposant plutôt sur l'attente-: cris dans la nuits, lumières inquiétantes, sang et évanouissements. Les acteurs et actrices (plus jeunes que les rôles) restent impeccablement impavides, sans tomber dans le piege de la caricature. Comme pour nous proposer soit d'y croire quand même, soit de rire des procédés eux-mêmes. C'est donc très drôle, à la manière d'un film d'horreur, justement à force d'outrance, et nous laissant dans l'ambiguité, voyeurisme détourné, jusqu'à refouler tout ce qu'il y aurait d'insoutenable dans l'intrigue, si on la prenait au sérieux.

C'était Les détraqués d' «Olaf »(Joseph Babinsky) et Palau mis en scène par Frederic Jessua au Cine 13 théatre, en alternance jusqu'au 29 août dans le cadre du festival de Grand Guignol : Ca butte à Montmartre.

Guy

Lire le texte de la pièce, ici. et à propos de Nadja et des détraquées, ceci.

Ce festival de Grand Guignol, avec Les Détraquées et d'autres pieces, continue au Ranelagh du 2 octobre au 15 novembre. 

samedi, 15 août 2009

Identités

Il n'y a pas l'ombre d'un garçon dans le studio de danse de Mains d'Oeuvres; il y a toutes ces filles qui mangent des chips, rentrent et sortent par deux ou trois, complotent, papotent, en groupes qui se font et se défont. Qui saturent le lieu de leurs petites voix aigues, qui trompent le trac qui monte avec les apparences de l'insouciance et des pointes d'excitation. Les plus grandes parmi ces jeunes pousses- de 12 à 14 ans- ne sont pas les moins dissipées. D'autres- mais qui se font moins remarquer- maintiennent intacte leur concentration. Réfugié sur les gradins, j'observe à bonne distance ces vagues juvéniles qui vont et viennent, débordent de tout cotés le sérieux des adultes. Une accompagnatrice du collège, à intervalles réguliers, hausse fort le ton avec une inefficacité flagrante.

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Photos de Jean Marie Legros, avec l'aimable autorisation de la compagnie Absolumente et des parents des girls.

Au milieu de tout, d'humeur un peu forcée, Jesus Sevari poursuit les préparatifs. Cet après midi est remplie à 80 % de temps d'attente: le réglage des lumières, des placements, les accessoires égarés, les incidents de sonorisation... Yann Le Bras porte et supporte l'ensemble de ces problèmes avec une étonnante patience, jusqu'à la répétition, qui finit par commencer... Malgré la propension des filles à se disperser et disparaître dans un espace pourtant limité, avec pour ultime excuse de se précipiter aux toilettes. Le moment du filage enfin venu, on entend soudain plus un mot, juste encore des maladresses et des oublis. Mais bouches cousues, partagé par toutes un silence religieux. Sans trop intervenir désormais, Jesus recommande aux filles de prendre leur temps sur scène, ne pas se précipiter. La chorégraphe a déjà animé ici et au collège de Saint Ouen une dizaine de séances de répétitions. Je m'amuse à retrouver déclinés par les filles certains gestes du solo en cours de création, « Accumulation#1 », on croirait parfois reconnaître parmi elles des Jesus miniatures en action. Certaines d'entre elles semblent très assurées, l'autorité du professeur et modèle bien assimilé, reprise à leur compte.

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Puis Jesus à son tour répète, ondule et fascine, fait la belle, la bête, la star et le soldat. Depuis ma dernière visite, la pièce s'est de plus en plus déterminée. Jesus appréhende toujours la réaction des parents qui viendront ce soir, lors de ce court moment au court duquel elle brandira contre ses reins le pouce géant créé par Yann, à la manière d'un phallus postiche. Quoiqu'il en soit, à ce moment du filage, loin de paraître choquées, les filles pouffent discretement. Il en faut sûrement bien plus pour traumatiser des collégiennes en 2009. A la fin du solo de Jesus, toutes les stagiaires applaudissent.

Bien des préparatifs plus tard, l'heure est arrivée. Les filles ressurgissent des loges, vêtues superbes de rose et mauve, des étoiles dans les yeux, maquillées. Se regroupent main dans la main sur la scène pour un dernier encouragement, toutes ensemble mais contre personne. Ravies de répéter « merde » pour se souhaiter bonne chance, en toute impunité. Le temps de s'inquiéter que les parents trouvent le chemin du studio de danse, la salle est comble. D'abord Jesus danse son « accumulation#1 » tel qu'en cours à ce jour. Les filles sont admiratives et complices, du premier rang n'en finissent pas de se retourner pour guetter derrière elles la surprise et l'approbation dans les yeux des parents. Puis les girls osent, à leur tour y vont.
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A quatorze investissent l'espace, courent sans se heurter, se portent les unes les autres, solidaires et affirmées, se supportent. Même les plus frondeuses durant l'après midi jouent le jeu. La lenteur est assumée, en humour et équilibre, même une pomme sur la tête. Les gestes de Jesus sont par toutes appropriés, les individualités surgissent. Non pas en exploits physiques ou virtuosité- il n'y a rien ici de d'extrêmement technique- mais par l'audace et l'intégrité. Ainsi elles désarment mes exigences. Ce ne sont pas des nouvelles stars, ce ne sont pas des petits rats, elles n'iront pas à Avignon, ne discourent pas sur la démocratisation culturelle, elles dansent simplement. L'identité reste au cœur des gestes, exprimé à l'aide d'un langage loin du quotidien, avec des outils pour se dire autrement, par des jeux mystérieux et émancipateurs. Pour affirmer une identité plus vraie que la diversité des origines et des particularités, dans le mouvement inexorable qui les éloigne de l'enfance. Chacune se découvre à se montrer, chaque corps affirmé loin de ses repères habituels, certaines encore l'air de s'étonner elles-mêmes, toutes attentives aux autres pourtant. Une petite fille noire, toute menue, prend la parole avec une autorité sans appel. C'est un moment surprenant, mais la chorégraphie de Jesus ne laisse nulle d'entre elles de coté, quitte à mettre parfois en évidence les fragilités, mais désamorce la compétition entre elles.

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Au moment des applaudissements de leurs familles les girls ont bien du mal, après des saluts répétés, à se décider à quitter la scène, trouvent le moyen d'y revenir pour de nouveaux remerciements, et remettre à Jesus un diplôme de leur cru. Refusent de laisser au passé ce moment, éphémère mais important, pour elles évidement, aussi pour nous montrer pourquoi, comment existe la danse.

C'était « Accumulation#1 », solo en cours de création par Jesus Sevari, et « Girls », pièce pour 14 filles de 12 à 14 ans du collège Michelet de Saint Ouen.  Le 2 juillet, à Mains d'œuvres.

samedi, 08 août 2009

J'ai entendu Dieu (à la maison)

La musique nous surprend de tous cotés, de devant, de derrière, à gauche, à droite, au dessus, au dessous. Nulle part et partout à la fois, à l'image de Dieu dont il est ce soir question. Présente et invisible, son origine est cachée. Elle nous entoure, cette musique libérée des instruments, eux qui sont exposés en pièces sur tous les murs de toutes les pièces de cette maison, de la cave au plafond: un incroyable bric à brac electro-acoustique de bobines, de bandes, de mémoires, de circuits imprimés, de boites, de ressorts, de claviers, de cordes, de manches, d'enceintes, de peaux, de bois, de caisses de résonances, de pupitre, de potentiomètres, de fils, de curseurs, de touches, de disques, de cds. Tous ces objets mis en pièces, joyeusement disséqués, leurs secrets explorés, leurs sons mis à nus, ré agencés en souvenirs et trophées.

Ici vit Pierre Henry, c'est sa maison et son lieu de création, dans une petite rue de Paris. Nous y sommes accueillis, sagement assis par petits groupes dans chacune des pièces. Le créateur est invisible, l'homme recherche Dieu, les mots sont de Hugo, la voix est celle du comédien Jean Paul Farré qui vient nous rendre visite pour l'un des chapitres, avant de poursuivre sa quête dans d'autres pièces de cette maison de sons. Le poème métaphysique de Victor Hugo s'amplifie de minutes en minutes avec emportement, voire emphase, même grandiloquence. Mais la musique de Pierre Henry qui l'accompagne est aussi simple à entendre que sa construction est élaborée: elle évoque humblement les sons de la vie, imagine ceux de l'au-delà, et le souffle de l'âme entre les deux. Au terme du voyage, la maison explorée, Dieu reste absent. Pierre Henry se laisse apercevoir au cœur de la maison, installé au milieu de ses machines dans son salon, barbe de patriarche, modeste et bienveillant.

C'était Dieu à la maison, de Pierre Henry sur des textes de Victor Hugo, avec Jean Paul Farré. Chez Pierre Henry, avec le festival Paris Quartier d'Eté

Guy

A lire: Pierre Henry au T.C.I.

Pas de photos, la politique du festival étant de laisser les demandes sans réponses, mais on peut voir la galerie d'Agathe Poupeney

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