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  • Les mots au pinceau de Mark Crick

    Elle est debout. Elle regarde. Elle regarde l'évier, le robinet. Il s'avance vers elle. Elle le regarde venir. Elle regarde le robinet(...) Homme,femme,robinet. L'homme s'avance. Il ouvre le robinet. (...) Alors il lui montre le joint, devasté, le ravage du temps, l'effet du calcaire, la pression crée par le robinet toujours serré, se battant pour retenir le flot, le courant. l'accumulation brutale de la force. Alors elle comprend. Et elle se retient de pleurer.(1)

    Est-ce du Duras, ou le récit d'un robinet qui fuit ? Les deux à la fois, réunis en un irréstible détournement par Mark Crick. Rencontre bienvenue: on est heureux que la littérature pour un soir oublie un peu de se prendre au sérieux. Et d'entendre l'esprit de Ramond Queneau  souffler à nouveau, avec ces exercices de style. Qui sont contraints sous la forme d'histoires de bricolage, certaines à hurler de rirer. Voire, cette seule heure lue vaut bien des leçons de critique littéraire: on croit tout comprendre de l'existentialisme de Sartre confronté à la matière accumulée dans le siphon de l'évier, des moites émois d'Ainais Nin carressant les poils humides du pinceaux, de l'humble humanisme d'Hemingway décrivant le labeur du vieux poseur de papier peint. Et avec Beckett, plutôt que de vraiment bricoler, on attend....

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    Le rapprochement fait sens, à la réflexion. Il y a entre écriture et bricolage plus d'un point commun: à l'oeuvre beaucoup de pragmatisme, énormement de persevérance, d'essais et d'erreurs, au service d'un peu de génie. Un travail toujours en cours, comme celui ce soir des comédiens en arrière plan, affairés à peindre, fixer et poser.... Devant, les lectures donnent voix et vies aux textes, avec mesure et drôlerie. Ce travail est tout en justesse, évite un jeu trop ostensible, pour permettre avec les auteurs pastichés des rencontres complices. Commes autant d'hommages.

    C'était la lecture d'extraits de "La Baignoire de Goethe" de Mark Crick, mis en scène par Brice Cauvin, avec Laurence Roy, Marie-Christine Barrault, Anne Malraux, Arnaud Denis, Laurent Malraux, Joaquim Latzko, et Jean Marie Wilson au saxophone. Au théatre La Pépinière.

    "La Baignoire de Goethe" de Mark Crick est paru aux éditions Baker Street.
    (1) Les extraits du texte cité ici ont été traduits de l'anglais par Eliette Abécassis.
    Dédicace et lecture: le jeudi 19 février 2009 à 18 heures, à la librairie Les Cahiers de Colette, 23/25 rue Rambuteau 75004 PARIS – 01 42 72 95 06  Métro(s) RAMBUTEAU-HOTEL DE VILLE Annonce jeudi 19 fevrier
  • André Gingras: autopsie d'une performance

    Cette proposition, comment doit on la voir, où doit on la recevoir? On arrive curiosité toute aiguisée: Ardanthé a importé André Gingras pour ce soir seulement. Peu d'infos, hors un visuel ébouriffant. Dans cette salle toute nouvelle, électrique du retard et des travées surpeuplées, on est tendu d'attente....

    The Autopsy Project André Gingras photo 5 Ben van Duin.jpg

    Attentif à chacun des gestes, donc. Mais ces gestes vont-ils tous dans le même sens? A force ils nous font perplexe. Méfiant? Devant tout le grand jeu: du saut de l'ange à la nudité franche. Des sauts, des seins, des bonds. Les danseurs s'échauffent sur des échafaudages de trois mètres de haut, s'offrent sans filet. Une demoiselle en tenue de morgue est extraite d'un sac pour une partie de colin maillard en hauteur, et joue à nous faire peur. Impressionnant, mais cet athlétisme est à double tranchant. Semble suspect. Ce qu'on voit en cirque à la Villette semble souvent plus scénarisé. On regarde, mais on a du mal à s'abandonner, à se jetter soi-même dans le vide, tant on ne sait pas où on va. Plus tard on passe au sol, en mode urbain et hip hop....

    The Autopsy Project André Gingras photo 1b Ben van Duin.jpg

    Etc... Doit on tout décrire du reste, sans lier? Se cantonner à l'énumération? Rapporter les oppositions jouées entre corps inertes et corps réflexes? Et parler encore des fesses? Mais, tout voyeurisme mis à part, quelle utopie ces nudités peuvent elles dessiner? Celle d'une communauté primitive, ou post atomique? Cette question du sens apparaîrait sans doute sans importance, si la danse s'assumait en elle-même, hors de tout contexte. Mais il y a toutes ces ruptures de ton à la flamande: vidéo, séquences plus théâtrales, bavardages et chanson. Soudain muettes des chairs amollies sur arêtes métalliques: on laisse prendre et surprendre. Mais on zappe le reste, dispersé, surtout les situations de groupe: un lynchage qui tombe à plat, placé hors tension. Une autopsie qui n'apparaît comme telle qu'à force d'éclairage blafard. On cherche: doit on distinguer ici des rapports de pouvoirs? Voire, dés qu'il y a deux personnes ou plus ensemble, on peut y voir du pouvoir, forcement... Et un peu de ceci, et beaucoup de folie....

    Plus tard on aura lu Libé. Une fois, deux fois: pas plus avancé. Et ce soir là on a applaudi, toujours en réserve, ni énervé non plus. En pure reconnaissance de la belle énergie déployée, mais vers où? On avait finit d'attendre, ensuite, on a vite oublié. Qui dit mieux?

    C'était The Autopsy Project d'André Gingras. A Artdanthé

    Guy

    photos par Ben van Duin, avec l'aimable autorisation d'Artdanthé

     

  • A Court de Forme: no limits

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    Cette semaine, on s'aventure aux limites. Et c'est peu dire. Pour les abattre à coup de mots, à coups de pieds. Acmé en un discours rageur et politique qui ne s'embarrasse plus de fiction. Révolte, lumières, micros, c'est tout. Tabula rasa, sans regret. Après deux semaines d'attentats furieux le théâtre est à bas. Akun n'avait servi que de répétition. Coup de grâce, tout se précipite au crépuscule, pour ouvrir sur des lendemains audacieux et incertains.. Mais il faut avant en passer-en quatre parties et un peu plus- par la mort du théâtre. Voire la mort tout court, en toile de fond, en obsession. Même les complaintes du Moony band sonnent soudain plus lugubres. Une actrice se prête au jeu d'une interview faussement convenue, mais se désagrège en mouvements et répétitions circulaires, jusqu'à la décomposition de son insignifiance. Terrible lucidité: tout se joue en vain, tête de mort à la main. Avec des paroles affolées se déconstruit un langage hagard. Qui ne peut plus rien, distrait un moment par un slow hypnotique, puis perdu jusqu'aux mimiques, réduit aux gesticulations du désir. A voir la mort en face, tout touche au vif. Karelle Prugnaud et Eugène Durif ne font plus de théâtre, mais une "ciné performance". Qui déborde baroque et impudique dans le hall du théâtre. Puis se dédouble sur scène et sur l'écran, Diane erre mais ailes au dos en une danse déglinguée. Actéon doit être dévoré, Le spectateur-voyeur lui survit, mais sérieusement secoué. Jusqu'au final de la soirée, une profession de foi de stoïcisme qui remet la possibilité-même du spectacle en question: "Jouir c'est renoncer à la représentation, être sans visage c'est renoncer à la reconnaissance..."

    Aprés ?

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    C'était Ce qui peut coûter la tête à quelqu'un, de Stéphane Auvray-Nauroy avec Aurélia Arto et Jumien Kosellek, Memento Mori (Vanité 1) de Guillaume Clayssen avec Aurélia Arto, Frederik Hufnagel, Mélanie Menu, Paroles Affolées de Sophie Mourousi avec Mathilde Lecarpentier et Julien Varin, La Brûlure du Regard , texte d' Eugène Durif mise en scène de Karelle Prugnaud avec Elisa Benslimane, Cécile Chatignoux, Anna Gorensztejn, Mélanie Menu, Karelle Prugnaud. A L'étoile du Nord, avec A court de Forme. Jusqu'à samedi, aprés c'est fini!

    Guy

    photos de Nicolas Grandi, avec l'aimable autorisation de L'étoile du Nord

  • Blanche Neige: Le cas Barker

    Est elle jumelle de la reine Gertrude, cette (méchante?) reine de Blanche Neige?

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    Un même goût pour les belles chaussures, une même quarantaine prête à s'exhiber, les mêmes manifestations d'un appétit sexuel, que ni roi ni bûcheron ni princes étrangers- père et fils- ne semblent pouvoir rassasier, la même fertilité inopinée... Mais cette reine de Grimm règne d'une séduction très glacée. Le pouvoir de la frigidité? Habillée robe bleu turquoise, démarche sophistiquée-qui évoque celle l'extra terrestre choucroutée du film de Tim Burton. On la verrait plutôt comme une obsédée du contrôle absolu, contrôle d'elle-même en objet figé et parfait, contrôle par cris supposés feints des mâles alentour. Où est-elle elle-même dépassée, victime? On ne sait, mais le résultat pétrifie: la fixité de son regard est l'aimant autour duquel se polarise la pièce. Les miroirs s'en brisent d'effroi.

    Soumise son attraction, ténanisée jusqu'au rire nerveux: Blanche Neige. En robe rouge primaire, avec autant de mal à exister qu'Hamlet. Et bien du mal à rivaliser en féminité, s'offre nue mais en vain au bûcheron. Une seule option: la fugue. Faire les 400 coups avec sept étrangers dans la forêt. La surenchère mimétique a ses limites: le jeune ventre se refuse à s'arrondir. Quant aux hommes, ils paraissent dérisoires confrontés aux forces et rivalités féminines. Le roi aussi éperdu comme Claudius ne sait réagir que par pleurs et supplices. Les apparences du pouvoir sont à ce prix. Tous succombaient autour de Gertrude, ici pour que Blanche Neige puisse grandir, il faut que la reine accepte de mourir. Plus ou moins métaphoriquement...vieillir tout au moins? Ou danser chaussures chauffées à blanc aux pieds, punie par où elle a péchée? Il faut souffrir pour être belle...

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    Les personnages de Barker, débarqués des mythes, s'efforcent à haute voix de se définir, étonnés d'y parvenir par bribes. Tout le reste, tout ce qu'on vient ou ce que l'on pourrait écrire n'est que suppositions. Le théâtre de Barker ne se soucie ni de morale ni d'explicite. Il pose sans supposer, nous laisse juste ressentir que le monde est aussi cruel et bouleversé de luttes souterraines que tel il le dessine. Il faut toute l'élégance de la mise en scène de Maragnani pour garder un peu à distance cette cruauté, par lignes claires et contrastes colorés, avec un jeu acidulé, aussi grinçant que le crissement des talons sur le gravier. Un peu froid, pince-sans-rire et admirablement contrôlé.

    C'était Le Cas Blanche Neige (comment le savoir vient aux filles) d'Howard Barker, mis en scène par Frédéric Maragnani au Théatre de l'Odéon-salle Berthier.

    Guy 

    photos par Frédéric Démesure avec l'aimable autorisation du théatre de l'Odéon

    A voir aussi: les photos d'Agathe Poupeney