jeudi, 25 mars 2010

Performances ?

Les performeurs de New York City débarquent ce soir à Vanves, sur une "plate-forme transatlantique de performances". En premier: Trajal Harrell. Je suis rebuté par la feuille de salle, hermétique et ultra-référencée: "Que se serait-il passé en 1963 si un participant de la scène voguing de Harlem s'était présenté dowton pour se produire aux côtés des premiers post-modernes du Judson?" Il est vrai que je ne m'étais jamais posé cette question avant. Je n'ai pas la réponse en regardant le performer se rhabiller 20 fois d'affilée pour se composer un nouveau look à chaque fois. Cela dure 50 minutes. Ce systématisme conceptuel me parait au début assommant. Las quand je constate que l'on en est qu'au 3° carton seulement. Mais je retrouve de l'intérêt à l'exercice au moment où Trajal Harell s'incarne dans ses rôles avec une intensité communicative: alors il joue, il mime, il danse....

Milka Djordjevich  est sur scène dans le noir. Silhouette blanche et deviné, elle éclaire d'une lampe de poche des fragments de sa nudité. D'un bout à l'autre du plateau, arrétées, des poses minuscules. On s'habitue à l'obscurité. Puis la lumière se fait. Le plateau est nu, la performeuse est habillée. La suite, c'est de la danse (contemporaine). Et toujours bienvenue.

Idem pour Liz santoro et Gilles Polet,  en un duo qui part d'un balancement lent pour aller crescendo, corps ondulant et regards fixes, et se poursuit sur un rythme déglingué à tenter de se faire tomber l'un l'autre....Mais je regarde et à chaque nouvelle proposition la question de la classification continue à me parasiter. C'est assez obligé, de la manière spécifique dont a été annoncée la soirée. Si on me demande ce qui caractérise une performance, je ne saurais pas l'expliquer rigoureusement. Les définitions, je les laisse à mes amis universitaires distingués. Ou à tout volontaire plus bas en commentaire. Cependant je pense pouvoir plus ou moins reconnaitre ce qu'est une performance, ou non. Quand Gaël Depauw fait maquiller son corps nu en huis clos par un spectateur à la fois, c'est de la performance. Quand Eléonore Didier danse deux heures (nue ou pas) pour un spectateur unique, c'est de la danse, je crois. Même si beaucoup s'appliquent encore à lui expliquer qu'elle fait des performances.

Puis, comme par intrusion, un jeune homme se tord et chancèle, torse nu, bouche baillonnée, mains comme ensanglantées. Il tombe, éperdument. Sur son corps le rouge se répand, on entend des bruits de manifestation, de colère, de coups de feu, il s'obstine à se relever. Un appel à la prière et des sons de tambours: il tourne sur lui-même à l'infini, arrache son bâillon et crie "liberté". Afshin Ghaffarian, torturé là- bas et réfugié ici, vient d'Iran où il lui est interdit de danser. Une performance, je ne sais pas. C'est vie, la vraie.  

 

Guy

C'était la soirée Focus NY d'avalanche sur Pompéi d'Artdanthé, avec "twenty looks or Paris is burning at the Judson Church(s)" de Trajal Harrell dramaturgé par Gérard Mayen, Study N°1 (light), (kris kross) & (action) de Milka Djordjevich, En Dash de Liz Santoro & Gilles Polet, et Afshin Ghaffarian.

lundi, 22 mars 2010

Faire part d'une agonie annoncée

Dans le lit au centre: l'agonisante, ce lit posé dans cette chambre sombre et nue, dépouillée mais que l'on situe quand même au XIX° siècle, une époque où la mort (ainsi que la naissance) n'était pas encore sous-traitée par les familles aux hôpitaux.... LA MORT: le gros mot est prononcé, et dès le titre, sans plus de précautions. Avec Je suis morte  Isabelle Esposito poursuit avec courage ou inconscience son parcours artistique sur un chemin solitaire et escarpé. A l'accompagner on jouit pourtant de points de vue qui valent le déplacement. Mais pour cela il faut un peu oser: dans notre univers mental desacralisé, et borné par l'illusion du droit au bonheur et du risque zéro, l'obsénité artistique la plus impardonnable consiste bien à montrer la mort plutôt que le sexe. 

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Tout bien pesé, on rit alors beaucoup, au moins en dedans. On rit en silence, la respiration en sursis de la mourante tenant lieu de bande son. Ce silence, on l'accepte aussi. Pâle et diaphane, yeux fiévreux, Maxence Reyest une impeccable agonisante, aux râles inguérissables et aux gestes finissants. En cet instant elle n'est pas seule, plutôt bien entourée, dans l'entre deux. Entourée de morts et vivants. Ce n'est au début pas si facile de distinguer les uns d'autres. De sa place, au milieu. Parmi tous ces personnages, lesquels sont donc les fantômes de ses rêves et regrets? Et parmi eux lesquels sont les derniers accompagnants- frère, soeur, docteur- ceux-là pas au mieux de leur forme, du moins dans le regard de la mourante. Les endeuillés surgissent d'une porte noire et béante, leurs gestes souffrent saccadés et leurs pas tremblent. Les fantômes nés de ses délires ultimes, sont quant à eux souvent des bons vivants, doubles bondissants, qui batifolent, se taquinent et se poursuivent dans le plus simple appareil. Dans ces deux mondes dont elle est le point de rencontre, et sous ces deux lumières, le malaise se dissipe par l'effet libérateur d'un burlesque grinçant. Cette dé-dramatisation ne tourne jamais au ridicule, pourtant. De temps en temps la presque morte s'extrait de sa situation, pour s'adresser à nous posément droit dans les yeux. Ces moments nous permettent de relâcher quelque peu la tension, et aussi de nous faire prendre conscience qu'il s'agit pour le reste d'un pur théatre sans texte. Muet mais jamais ennuyeux, parfaitement chorégraphié et joué avec jubilation- certains matérieux déja travaillés dans vieille nuit ici réordonnés. Le tout est d'une claire et irréprochable construction.

 

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Sans ostentation, donc un beau pas vers la réalisation de l'idéal interdisciplinaire. Déja à ce stade, car je suis le témoin privilégié d'un premier filage, l'oeuvre a alors encore un mois devant elle pour s'affiner. Isabelle Esposito semble résolue à gommer de la pièce tout ce qui lui semble encore trop naturaliste en état... Pour ma part je suis heureux du premier résultat, les yeux ouvert sur l'insaissable qui se délite, l'âpre fugacité de souvenirs sitôt condamnés. Yeux ouvert sur la mort vue en face sans tricher ni happy end, mais avec lucidité et tendresse, pour exorciser les peurs et cicatriser les regrets. Elle est morte bientôt mais reste vivante... jusqu'au dernier instant.

Ce sera Je suis morte, mise en scène, chorégraphie et texte d'Isabelle Esposito, artistes interprètes : Christophe Cuby, Thomas Laroppe, Anthony Moreau, Isabel Oed, Maxence Rey, Alexia Vidals, vu en filage le 26 février, créé à partir du 25 mars à l'Espace 1789 de Saint Ouen.

Guy 

lire aussi: vieille nuit 

photos de Christophe Rivoiron avec l'aimable autorisation d'Isabelle Esposito

samedi, 20 mars 2010

J'ai retrouvé mon képi blanc

Il y a des spectacles qu'on oublie deux heures aprés les avoir vus, sitôt évaporés de la pensée. Il y en a d'autres qui en souterrain font leur chemin, ne vous laissent pas en paix jusqu'à ce qu'on leur ait-dans un sens ou dans un autre, rendu justice. Dans cette seconde catégorie: Mon Kepi Blanc d'Hubert Colas, vu en novembre au Théatre de la Cité Internationale, qui sur le coup m'agace tout autant que la même soirée  CHTO  m'émeut d'emblée. Il me faut depuis lors quelques échanges avec Pascal Bely,  et hier encore une conversation avec Marion Franquet du T.C.I. pour formuler à ciel ouvert ce que jusqu'ici me trouble: j'ai jugé les propos prétés au personnage unique de la pièce- un légionnaire- trop outrés, jusqu'à en faire un archétype caricatural, un pantin raide derrière ses micros. Marion me fait judicieusement observer que, de même que pour CHTO, toute l'intégralité texte est d'origine documentaire, compilé par l'auteur Sonia Chiambretto à partir de conversations avec des militaires.

Cette évidence lève le malentendu... Mon point de vue est libéré, c'est à dire que rétrospectivement mon point de vue n'est plus géné par celui de la mise en scène. Est rendue possible une même empathie envers deux personnages aussi dissemblables que la petite tchétchène de TCHO, et ce légionnaire, pourtant à priori rebutant,  raide et sanglé dans son costume et son discours martial, effrayant de puérilité... et si fissuré. Deux personnages dissemblables seulement en apparence, mais en creux confondus dans la même perte d'identité, en fait tous deux étrangers. L'homme est d'ailleurs et sans nom, adopté par la légion étrangère, mais n'existe plus que dans l'abandon et le don à un imaginaire patriotique. Cet imaginaire aujourd'hui à notre société aussi lointain que la lointaine Tchéchénie, le légionnaire est doublement exilé. Le "ON" comiquement accentué lui tient lieu de Je, et les chansons de pensée. Des chants superbes et ridicules de soldats perdus ou abandonnés, chants gorgés d'une mystique qui glorifie de vains sacrifices. Le militaire et la tchétchene partagent la même solitude, la même soif éperdue de réparation, dans des mises en scène toutes aussi belles et fines. Les deux pièces dialoguent dans leurs espaces scéniques et leur construction, mêmes repétitions et paroxysmes, même travail sur la langue, même force de la voix, même superbe engagement des corps des acteurs. Ce monologue sensible nous rappelle qu'il est si dur d'exister seul, c'est là le plus beau théatre, celui qui nous fait poser sur l'autre un regard aigu mais fraternel, si différent l'autre apparaisse-t-il.

C'était Mon Kepi Blanc de Sonia Chiambretto mis en scène par Hubert Colas, avec Manuel Vallade, au T.C.I. . A voir avec CHTO le 31 mars à la comedie de Caen.

Guy

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mercredi, 17 mars 2010

Jacques H., 1981, 2010, le bonheur

jacques-higelin2-10642.jpgTout commence sans Higelin, mais avec Duke Ellington (Jubilee Stomp, 1928), bousculé en trio de cuivres avec des couleurs free-jazz sixties. Le manifeste que l'on peut jouer avec les époques, iconoclaste mélanger l'avant et maintenant. Vu d'ici, du fond du balcon de la Cigale bourrée de jeunes et vieux le 10 janvier 2010 (en vérité vu d'assez loin de la scène), Higelin a juste un peu blanchi-et moi surement pas du tout- depuis le concert à Mogador du 4 janvier 81. Vu d'ici le bonhomme ignore ses 69 piges hirsutes, il s'en fout, il bouge comme avec 50 de moins... 1981, c'est vu d'ici de loin aussi, dans des souvenirs flous. Mais sans hésiter, c'était pas mieux avant que maintenant. Déja en 1981 sans équivalent, je m'écris alors maladroit que c'est "superbe et inracontable, champagne et roses pour tout le monde, que je n'ai jamais vu un mec parler comme ça à son public"... A la réflexion rien vu de tel depuis non plus. Car toujours encore étonné, il chante ce soir en éternel jeune amoureux, voix à râper, avoue toujours ne savoir sur quel pied danser. Les vieilles chansons des seventies ont juste ce soir un peu moins qu'alors d'avance sur leur temps. Paris New-York, New York-Paris : c'est panne de lumière à Santiago, et crise mondiale, en crescendo la musique qui s'emporte, dure jusqu'à l'asphyxie. Ici et maintenant, il en faut plus que jamais, pour tenir, rire et respirer, de l'énergie. Ses chansons d'aujourd'hui et d'avant c'est tout comme. Trempées de soul et de sueur, de bastringue et genérosité, remuées, les mots pétillants, genres musicaux sans dessus dessous, pour culminer avec Pars en reggae. La petite nouvelle Palema Norton aussi noire comme l'ébène que sa cousine Mona Lisa Klaxon (avec ce soir dans sa jungle un vrai trombone). En 81 à Mogador il y avait un orchestre incroyable et démesuré: deux batteries, pleins de cuivres, de guitares, de claviers, et même un violoncelle électrique, limite épat'. Ce soir de 2010 on est heureux autant, c'est plus resséré et toujours rock 'n roll, un groupe assez carré égayé par le trio de souffleurs, concentré à l'essentiel. Ainsi Champagne  qu'Higelin chante et fait déborder au piano accompagné du seul percussionniste (et d'une foule de créatures fantomatiques invoquées en route). Moins de monologues- la trop grande phraaaase tue la phrase- mais des intros toujours foutraques, surtout l'insouciance de naturellement tout pouvoir dire sans s'en soucier et tout se permettre, et même chanter en public être amoureux d'une cigarette. Toujours enfant on peut tout se permettre. Retombé en enfance, tête en l'air comme jamais. Et sage, et lucide, pourtant: parôles et musique de cette nouvelle Valse FM grattent drôlement, sardoniques et crépusculaires, avec des frottements harmoniques à la Kurt Weil. Aussi cruel que Crocodai, l'occasion d'un pied de nez aux crocodiles birmans et un hommage bienvenu à Aung San Suu Kyi . A son invitation, on chante ensemble aussi faux qu'en 81 et on s'en fout (alors Hold tight, ce soir la chorale de Gourdon d'Aout put), mais heureux plus de deux heures durant (trois heures et demie en 81, j'avais noté, mais en s'en fout tout autant). Ce qui est important, c'est que ces grands artistes on les aime -en plus de leur talent- à pouvoir sembler être ce qu'on ne parvient pas à être soi-même, aussi clairement, aussi parfaitement: ici juvénile, éternellement. Comme disait Baudelaire, le génie est l'enfance dotée d'organes adultes pour s'exprimer. La musique est la même qu'en 81, mais aujourd'hui on en a encore plus besoin. Il y a un rappel, peut-être d'autres après, et les souvenirs on s'en fout également. Il ne s'arrêtera jamais, et demain ce sera vachement mieux.

 C'était Jacques Higelin à la Cigale, le 10 mars 2010, et partout en France après.

Guy

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mercredi, 10 mars 2010

La soirée de la femme

La femme porte des siecles en elle, la mémoire dans les gestes, tout le fardeau des archétypes du passée. Le corps de Naomi Muto se tord dans les affres d'un imaginaire moyenâgeux. Silhouette avortée, et doigts crochus, en forme d'araignée toute ramassée, un animal de vieilles dentelles. Avec entre ses jambes torves une boule de cristal: une vieille sorcière de Shakespeare telle que Kurosawa l'aurait réssucitée. Prête pourtant à se métamorphoser en belle, grâces déliées, jambes qui claquent, elle danse comme des vagues nées du vent. Vieille à nouveau, elle reste bouche bée, et nous également.

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La femme est quotidienne, d'hier seulement: Maki Watanabe en paysanne, telle une vieille enfant à la robe fannée. Innocente, malhabile. En mouvements entravés. Surtout humaine: tout est là et tout est dit, émouvant. Puis elle parle, des mots simples. Cette terrible humanité rend superbe même l'idiotie. Et montre, poignant, ce déchirement entre la trivialité et des rêves étoilés.

C'était " Persistance de la Mémoire " de et avec Naomi Muto, avec Laurent Paris (guitare) et "Coucou, je danse comme toi" de Maki Watanabé avec le soutien de Gyohei Zaitsu.

A Bertin Poirée, Dans le cadre du festival Danse Box

Guy

photo (sauf rapport direct avec la performance): Maki Watanabe

A venir à Bertin Poiré: Marguerite Papazoglou et Claude Parle " The breakfast of the sea-dragon " le 11 et 12 mars, Cie Patricia NOVOA
" Médée " le 18 et 19 mars

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