samedi, 21 novembre 2009
Un Ange punk
Elle surgit brute, regard baissé, indéfinie, perdue. A ses pieds laisse tomber son survet. Flotte un temps mal dégrossie, en pull informe et slip kangourou, les plis mous mais déjà dedans tendue, habitée d'énergie, visible.
Il lui suffit de lever un bras pour nous clouer. Un bras qui à sa suite la soulève et elle est comme mystique. Telle une Thérèse prête à léviter, déjà sur la pointe des pieds. D'un coup une décharge d'accordéon emplit tout, dans cette petite salle devient les grandes orgues d'une cathédrale intérieure. Bave aux lèvres, son extase portée à deux doigts de l'idiotie. Son corps est superbe dans sa gaucherie retrouvée et offerte: bancale et poils aux pattes, l'air d'un garçon. Buté, osé. Sa passion déferle. La suite est déchaînée, soucis de soi rejeté aux orties. L'etre libre s'extirpe par la musique: Parle attaque, fait fuir encore quelques oreilles, trop fragiles, vers la sortie, accompagnées d'yeux effarouchés. Elle: ses mouvements déraisonnés la font se perdre et s'écrouler, se tordre, se retourner, nous entraîner avec elle hors de contrôle, loin de la culture, s'abîmer contre les murs, les fenêtres et toutes les limites, contre le sol s'éprouver. Le pull y devient camisole, dont elle ne peut jamais tout à fait se libérer. Canette aux lèvres, l'ange ivre erre encore, se cogne la chair à se blesser, la bière gicle. Où va-t-elle ? Vers la douleur, la vérité ?
Ce quart d'heure de dangers nous guérit d'éternités de théâtre poussif.
C'était Avant que les brumes de l'automne se dissolvent de Marianela Léon (danse) et Claude Parle (Accordéon), à la Petite Rockette , 6 rue Saint Maur, Paris XI° dans le cadre des rencontres Butoh Ouvert. Prochaine date le 19 décembre.
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mercredi, 11 novembre 2009
Just a Dream
Dans la performance de ce soir c'est à notre tour de trouver notre position, d'en changer au gré des stimulations. Etre où il faut, discretement empressés, hésiter, attirés entre différents pôles d'attraction, placer et déplacer nos regards dans ce cadre qui nous attend, beau et étrange, pour s'animer.

Ensemble, les uns par les autres dans ces mouvements influencés, mais sans pourtant entre nous vraiment communiquer, pour aussi y imaginer ce qui lie ces artistes pour un soir rassemblés, nous penétrons la pénombre. D'un quasi conte de fées, dans la profondeur d'un rêve. Les formes immobiles sont autant d'énigmes. Au mur de la lumière et l'eau, des sons sous-marins. Une femme est allongée. Figée, sauf sa voix: en blanc c'est une femme clinique, aux angles aigus. Son recit fuit, elle plonge au mur, se noie, les voix elles aussi se noient dans la confusion. Quelque chose émerge de l'inanimé, d'un amas de papiers, c'est un personnage emballé et maladroit, un objet télécommandé qui répond à des instructions tranchées, suivi par nos mouvements de foule. Nous l'entourons. Il obéit d'avant en arrière, dans ce cocon le désir est enveloppé, et cette enveloppe gonflée par une respiration. Tout est caché. Des sons viennent de partout, et des images, qui sur le blanc s'impriment. Puis le rouge gagne, pour une naissance lente, déchirée. Elle est noire dedans, cheveux argent. Son double la rejoint. Cela pourrait être de la danse ou le début d'une histoire. L'espace est ouaté.
Eveillée par notre attente, une femme sort du sommeil, défait l'infini echeveau de ses cheveux, soyeux, oeuvre sans se piquer le doigt, caresse un impossible instrument de musique. C'est une harpe à lames, aquatique, aux sons qui nous entourent, flous. Une femme miroir au gestes peut-être butos nous renvoie d'autres images oniriques. Le rêve s'enfuit, dehors à Gentilly il fait nuit.
C'était Killing the flirt, performance gestuelle et multimedia d'Anna Ventura: collaborations avec Serge Courtinat (No swimming pool), Camille Benecci (Isi et C in the box), Karinn Helbert (Poupée Kantor) au Générateur, dans le cadre du festival Frasq
photos (Droits réservés) avec l'aimable autorisation d'Anna Ventura
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samedi, 24 octobre 2009
In and Out
Nous sommes déja entrés, assis, installés. C'est à elle d'y trouver sa place, dans ce lieu, s'y glisser et y être, dans cette espace imprimer une trajectoire, des impressions, des idées. Le contexte reste de pure réalité, en lumière neutre, non théatralisé. Elle propose à l'un d'entre nous de tenir une camera: devenir participant en restant spectateur. Puis crée sa performance à vue, sans plus de moyens que son corps et quelques accessoires, pour ainsi dire à mains nues. L'artiste se tient à la lisière des codes: la quarantaine pincée ne détonne pas dans cette galerie d'art. Ni ses vétements chics, mais ils sont lacérés, ouverts sur sa chair: une première brêche qui déchire la normalité.

Sur son visage des peintures, aux murs des oeuvres furieuses, transgressives, crues. Au sol est construit un cercle, mais sans qu'elle y soit enfermée, et sur le coté des rideaux de couleurs. Elle les traverse aussi, y reste entre-deux comme retenue, encore, longtemps, y revient attirée. Tout notre plaisir se maintient et se tend à ne rien savoir, ne pas pouvoir anticiper ces actions qui semblent s'improviser dans la dynamique inconnue de celles de la veille et celles du lendemain. Puis on interprête, plus ou moins. En fond sonore un discours sur la performance, que l'on oublie d'écouter, comme pour ignorer une concession à cette auto-complaisance sans doute consubstantielle au genre. Notre incertitude est adoucie par sa danse, accroupie, à terre, allongée, de retour dans le cercle, puis au delà.
Elle se rapproche parfois, trés près de nous, comme pour venir nous chercher, puis retourne interroger les limites d'à travers les rideaux. Peu à peu, sans se forcer, elle a changé, s'est défigurée, est passée de l'autre coté. Elle a rempli le cercle d'eau: il faudra qu'elle y retourne s'y plonger, mais que fera-t-elle (sur son corps) de ces bonshommes de papiers? Pour encore se transformer. De son corsage elle extrait une cigarette, en inspire-expire la fumée. Est-ce aujourd'hui cela se mettre en danger, s'engager? Sous la jupe elle est nue. Discretement (oserait-on écrire), mais nue et sans filet: ici mise en jeu aussi. Et celà abolit une autre frontière entre le regard public et le corps privé, entre le dedans et le dehors.
A travers une large baie vitrée, la galerie elle-même est ouverte à la vue des passants: dehors le monde entier, ou sa possibilité. Elle change, et donc le monde juste un peu. Un moment, elle sort, dehors. Pas longtemps. Dedans, l'inconscient gagne du terrain, alors que dans le cercle inondé, elle se transforme en sirène aveuglée. Ou en tout autre chose, selon les imaginaires. Mais elle devient une figure héroïque, pour le moins.
C'était une étape de Corps en Papouasie, serie de performances de Christine Renée Graz, à la galerie Deborah Zafman, dans le cadre du festival Frasq. Frasq se conclut ce dimanche au Générateur, avec la performance culinaire de Kataline Patkai, déja vue au Regard du Cygne.
images vidéo de Véronique Godé-Orevo, avec l'aimable autorisation de Christine Renée Graz
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dimanche, 18 octobre 2009
Tout et l'inverse
Vite tout s'inverse, il faut un beau moment pour comprendre qu'ils sont à l'envers, devant - derrière, marionnettes sans fils, mannequins grotesques et masqués, épouvantails aux drôles de sexes postiches et volontaristes. Les danseurs s'agitent égarés et frénétiques, n'ont plus de l'existence que les attitudes, inattendus, les postures épuisées de signification. On entend des voix superposées et donc inintelligibles, qui se perdent dans des considérations introverties, tandis que les trois danseurs se bousculent sans/sens dessus dessous, partent vers nulle - part au coup de pistolet pour une course improbable. Les gestes de frimes, ou de sociabilité, survivent à peine, simulacres, s'éffrondent, ont besoin d'être étayés. Je vois l'absurde à l'oeuvre. Puis les habillages et déshabillages s'embrouillent, quand tous les vêtements sont tombé la vérité se perd en route. Tout se complique et vite entre homme et femme, haut et bas, devant et derrière, en jeux de miroir entre être nu et être civilisé. On est gagné par une drôle de confusion.
Reste enfin un couple, sur les peaux nues s'échangent les images de l'un et l'autre. Les projections de seins, de sexes, de visages typés, se posent sur les corps hospitaliers et sur les sexes opposés, les attributs nouvellement attribués, les genres interchangés, à la rencontre de principes jusqu'alors bien séparés... en pleine réconciliation. Les corps se trompent, ou se rêvent, ou se révèlent enfin, hybrides, hermaphrodites. Les nudités virtuelles et vraies se combinent, c'est-à-dire que le nu ne révèle plus rien, sinon des potentialités profondes, en une régression hypnotique vers l'indifférenciation. C'est troublant et souriant: en beauté, ces danseurs nous titillent l'identité.
C'était Bonnes Nouvelles de Matthieu Hocquemiller , avec Evguénia Chtchelkova, Ludovic Lézin, Léonardo Montecchia, au Théatre de L'étoile du nord, dans le cadre du festival Avis de Turbulences # 5
Photo de Jérome Delatour avec l'aimable autorisation de Matthieu Hocqemiller
Ici les photos de Vincent Jeannot, et celles d'Images de Danse.
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dimanche, 11 octobre 2009
Muets
Une voix tente de témoigner, dans l'obscurité. Sans qu'aucune image ne vienne distraire notre écoute: c'est de la part du chorégraphe une première marque de respect. Mais cette voix ne peut exprimer que l'impuissance. Le récit n'est ni daté, ni situé, il ne fait pourtant aucun doute qu'il est vrai. Les évenements se devinent seulement, en douloureux évitements, on ne sait dans quel continent, par des visions situées au bord du champ de vision, l'indicible invisible. C'est une église qui brûle au loin, les réfugiés qui fuient, les corps au bord de la route, aprés. La barbarie abolit le sens, fige les mots, neutralisés, blancs, sans sens. L'irréalité le dispute à l'horreur quand la vie ne tient à plus rien, privée de sa valeur. Au hasard d'un barrage sur la route la survie elle-même échappe à toutes explications. Le crime contre l'humanité est un crime non seulement contre la chair, mais aussi contre l'esprit et la raison. Dans le prolongement de loin, le sujet auquel Rachid Ouramdane s'attaque n'est pas la violence politique en elle-même, mais l'incommunicabilité de cette expérience par ceux qui l'ont vécu.
Les mots sont empéchés: la danse prend le relais. Essaie. Ici est évité tout ce qui pourrait ressembler à du voyeurisme. Cette démarche va à contre courant du sensationnalisme ambiant. Au rebours de l'urgence de tout montrer sans réflexion ni distance. Se dresse un mur de lumière, dirigé contre nous. On voit des ombres qui errent dans l'entre-deux. Des êtres sans direction, sans visage. Il n'y a plus de sens. Ces déambulations déreglées durent longtemps. Notre attention est éprouvée, à raison. Les corps se désarticulent, lentement se renversent. Sans résilience ni remission? On ressent que ces contorsions renvoient par échos aux séquelles de la violence, évoquée par ses conséquences, jamais exposée. La compréhension ne se satisfait pas simplement de bons sentiments: des danseurs fléchissent, s'effondrent et se laissent glisser au sol, froudroyés par le passé. D'autres s'efforcent de les soutenir mais en vain, ils échappent à leur soutien. C'est que notre empathie ne va pas de soi: cette mémoire de l'indicible semble impossible à transmettre, à porter. D'autres témoignages d'autres pays reviennent suspendre le mouvement. Une femme tourne sur elle même, ne peut s'arrêter, emportée par ce dont elle ne peut se libérer, jusqu'à l'insoutenable, s'enflamme. L'oeuvre est difficile, dérangeante. Attachée justement à nous faire ressentir qu'en ce domaine nous ne pourrons jamais tout à fait comprendre. La violence ici la plus évidente est faite par la lumière, insupportable et aveuglante: tel est aussi l'effet des vérités que nous préférons éviter. Partout la barbarie avance, écrase tout sur son passage. Le geste est quant à lui fragile, pudique, il survit par notre seule attention, nous devons continuer à le regarder.
C'était Des Témoins Ordinaires, de Rachid Ouramdane, au Théatre de Gennevilliers, avec le Festival d'Automne à Paris. Jusqu'au 18 octobre.
Lire aussi le Tadorne, bientôt Marsupilamia, et Loin.
Photo d'Erell Melscoet avec l'aimable autorisation du Théatre de Genevilliers
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vendredi, 09 octobre 2009
25 minutes
Le danseur prend le temps du silence, invente une ligne dans le noir, déroule une bande. Il attend là longtemps, installé dans ce cadre minimal: on est souvent ainsi dans la vie, dans ces moments où l'on s'oublie, soi-même et sa place dans le monde. Et aux autres. Dans la salle il fait noir aussi.
Cette image aurait pu être empruntée à tant d'autres chorégraphies: un homme seul, de la pénombre, deux néons. Pourtant, ici plus qu'ailleurs, quelque chose convainc, cela ressemble plus à de l'apaisement qu'à de l'ennui. Le danseur avance dans la conscience de cet espace. Il en prend possession, mais comme à l'envers, démarche cassée, balloté par des hésitations, mu par quelque chose d'extérieur, d'autre. Puis tout devient plus physique, le garçon se lance dans l'action, cri raide comme un I, court, tombe, se couche. La musique se superpose aux mêmes mouvements. C'est tout, à peu prêt. Et donc trés peu réductible au récit. (Le coup du ruban, qui peut à peu envahit l'espace de la scéne: c'est trop vu, on oublie.) Mais le tout est bien comme cela, sans le besoin d'en tirer des conclusions, et l'inventaire des impressions. Bien en soi, en 25 minutes, point.
C'était Ouvert de Samuel Mathieu avec Christophe Le Goff. Au Théatre de L'Etoile du Nord.
Avis de turbulences # 5 se poursuit du 15 au 17 octobre avec Philippe Ménard, Christian Ubl, Matthieu Hocquemiller.
photo (droits réservés) avec l'aimable autorisation de l'Etoile du Nord
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dimanche, 27 septembre 2009
A propos d'Erika Zueneli
Noon, Day-Break ou In-Contro: les intitulés allusifs, nous emmènent loin par des chemins détournés. Vers là où le mouvement fait sens. Pour percevoir l'indécision d'un tableau d'Hooper, matérialisée. Ou un corps inventaire, qui se décline en images de ciné, drôle et léger. Ou deux femmes qui se font face, attablées. Ce qu'elles dansent alors, en tensions et arrières pensées, c'est le sensible dévoilé, l'invisible mis à portée. Je vois ces deux femmes face à face se jauger, s'aimer et s'affronter, l'une après l'autre gagner et perdre, articuler leur gestes avec âpreté, je vois cela, et j'ai soudain le sentiment de saisir vraiment ce qui entre deux êtres se joue et se tend. Voire, grâce à cette silencieuse métaphore, je crois mieux comprendre ce que me montre cette danse, mais partout et ailleurs, hors de la scène, dans la rue, dans la vie, dans ce café, là où deux êtres parmi d'autres, avec leurs pensées et leurs gestes, se retrouvent face à face attablés.

Erika Zueneli remet la danse à sa place, au centre. Il n'y a peut-être que deux manières de danser. Soit à l'écoute d'un absolu qui surgirait de dedans, provenant de mystérieuses profondeurs. Soit en écho de notre rapport aux autres, de notre rapport au monde, ouvert à ce qui nous lie, ouvert sur le dehors. Cette seconde voie est périlleuse, tant elle peut mener au bavardage, aux évidences appuyées, au psychologisme, à la trivialité. Erika évite tous ces pièges, emprunte des sens interdits, des doubles sens, casse les évidences, met en œuvre sous la danse de redoutables énergies, de troublantes ironies. Sans toc ni pathos, ni aridité ni mièvrerie. Cet art sans révèle, comme rarement, sans qu'il soit jamais besoin d'expliquer.
Les deux femmes attablées se sont levées, le terrain s'élargit, d'autres êtres rentrent dans le jeu, dans de nouveaux conflits. J'attends Tournois, impatient.
Guy
Texte écrit à l'occasion de l'ouverture de saison du Théatre Paul Eluard de Bezon où sera créé Tournois (titre provisoire) en avril 2010
photo (In-Contro) de Vincent Jeannot-Photodanse avec l'aimable autorisation d'Erika Zueneli.
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mardi, 15 septembre 2009
Peut être Maxence Rey
Il y a ce que les chorégraphes écrivent, et ce qu'ils dansent, et ce que l'on voit, et ce que l'on pense. Et entre, des espaces délicieusement flous.... Avant de voir Maxence Rey danser son solo, je lis la présentation de la pièce - ce qu'on appelle les intentions- mais vite j'oublie tout, tant la piece s'impose, s'interpose.
D'abord la présence de l'interprête- c'est un fait: on oublie pas Maxence- en longueurs et étrangeté, l'attraction du visage, des yeux. Tous les mouvements partent de ces yeux. La théatralité nait en cet endroit, sans vains bavardage. Rien n'est prononcé à voix haute (et c'est heureux), mais dans le texte- quand même je m'en souviens- il était question de vulnérabilté. Je m'en souviens, car si je ne l'avais pas lu je l'aurais sans doute de moi même formulé: le personnage se débat de quelque chose, femme muette et sidérée. L'interêt, c'est que cette lutte se laisse tout juste deviner, sans l'applatissement de l'évidence, pourtant l'action confinée dans l'espace de cette chaise, ses stricts alentours. Dans cet espace contraint: des éclats de paniques, des éclosions empéchées, des gestes échappés, des impressions renversées, bouleversées. Ce qui ne revient à ne rien dire sans évoquer la manière dont celà s'incarne: l'interprête semble éminemment extensible, élastique à tâtons, noire gainée, danse tout en lignes, se transforme, lance des ombres, en surprises et lenteur ménage des accélérations. Entre jambes et bras qui n'en finissent pas de s'allonger, le corps disparaît, les sensations fusent et s'évadent, et bizarrement c'est drôle, souvent. C'est du moins tout ce que je vois, mis à l'aise pour voir à un point que les interruptions et transitions encore à régler-il s'agit d'un filage- ne me troublent pas. J'en déduis que la composition est aboutie et concise (pas si évident pour un premier solo), bien équilibrée avec lumière et musique. Mais il y a aussi le costume et ce chapeau trés étrange. Les accessoires s'imposent pour déterminer une temporalité...ambiguë. Ici c'est le concret qui crée l'inexpliqué, conjugué à la force d'évocation du corps, nous renvoie à réver à des multiples et possibles références auxquelles le texte ne nous a pas préparé.
J'ai la chance de pouvoir discuter avec Maxence et ses invités autour d'un verre et de crocodiles en gélatine. Comme je peux lui dire que j'ai aimé ce que j'ai vu, la discussion est agréable. Pour autant, ce dont Maxence parle ne ressemble pas tout à fait au spectacle auquel j'ai pensé assister. Jérome, en bon classique, a reconnu des dieux et déesses antiques, aussi et malgré cela des images d'élégantes des années 20. Moi-même, j'évoque des références à l'esthétique publicitaire de la fin du XX°. Mais ce que l'auteur redit de son solo: des expressions sous-jacentes d'angoisses, de morts et de décomposition... je me trouve plus à l'aise pour qualifier ainsi son travail d'interprète dans les pieces d'Isabelle Esposito, qui d'ailleurs est présente durant cette discussion! Tout est pour le mieux: la piéce commence à vivre et échapper à tout le monde (à la créatrice en premier). Je reverrai, bientôt, Les Bois de L'Ombre, pour surement y revoir du nouveau.
C'était une étape de travail des Bois de l'Ombre, de et par Maxence Rey, avec Cyril Leclerc (lumière) et Vincent Brédif (création sonore), en résidence à Mains d'Oeuvres. La piéce sera présentée aux professionnels le 25 septembre, dans le cadre des plateaux de la Biennale de Danse du Val de Marne.
photo de Jérome Delatour- Images de danse
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samedi, 15 août 2009
Identités
Il n'y a pas l'ombre d'un garçon dans le studio de danse de Mains d'Oeuvres; il y a toutes ces filles qui mangent des chips, rentrent et sortent par deux ou trois, complotent, papotent, en groupes qui se font et se défont. Qui saturent le lieu de leurs petites voix aigues, qui trompent le trac qui monte avec les apparences de l'insouciance et des pointes d'excitation. Les plus grandes parmi ces jeunes pousses- de 12 à 14 ans- ne sont pas les moins dissipées. D'autres- mais qui se font moins remarquer- maintiennent intacte leur concentration. Réfugié sur les gradins, j'observe à bonne distance ces vagues juvéniles qui vont et viennent, débordent de tout cotés le sérieux des adultes. Une accompagnatrice du collège, à intervalles réguliers, hausse fort le ton avec une inefficacité flagrante.
Photos de Jean Marie Legros, avec l'aimable autorisation de la compagnie Absolumente et des parents des girls.
Au milieu de tout, d'humeur un peu forcée, Jesus Sevari poursuit les préparatifs. Cet après midi est remplie à 80 % de temps d'attente: le réglage des lumières, des placements, les accessoires égarés, les incidents de sonorisation... Yann Le Bras porte et supporte l'ensemble de ces problèmes avec une étonnante patience, jusqu'à la répétition, qui finit par commencer... Malgré la propension des filles à se disperser et disparaître dans un espace pourtant limité, avec pour ultime excuse de se précipiter aux toilettes. Le moment du filage enfin venu, on entend soudain plus un mot, juste encore des maladresses et des oublis. Mais bouches cousues, partagé par toutes un silence religieux. Sans trop intervenir désormais, Jesus recommande aux filles de prendre leur temps sur scène, ne pas se précipiter. La chorégraphe a déjà animé ici et au collège de Saint Ouen une dizaine de séances de répétitions. Je m'amuse à retrouver déclinés par les filles certains gestes du solo en cours de création, « Accumulation#1 », on croirait parfois reconnaître parmi elles des Jesus miniatures en action. Certaines d'entre elles semblent très assurées, l'autorité du professeur et modèle bien assimilé, reprise à leur compte.
Puis Jesus à son tour répète, ondule et fascine, fait la belle, la bête, la star et le soldat. Depuis ma dernière visite, la pièce s'est de plus en plus déterminée. Jesus appréhende toujours la réaction des parents qui viendront ce soir, lors de ce court moment au court duquel elle brandira contre ses reins le pouce géant créé par Yann, à la manière d'un phallus postiche. Quoiqu'il en soit, à ce moment du filage, loin de paraître choquées, les filles pouffent discretement. Il en faut sûrement bien plus pour traumatiser des collégiennes en 2009. A la fin du solo de Jesus, toutes les stagiaires applaudissent.
A quatorze investissent l'espace, courent sans se heurter, se portent les unes les autres, solidaires et affirmées, se supportent. Même les plus frondeuses durant l'après midi jouent le jeu. La lenteur est assumée, en humour et équilibre, même une pomme sur la tête. Les gestes de Jesus sont par toutes appropriés, les individualités surgissent. Non pas en exploits physiques ou virtuosité- il n'y a rien ici de d'extrêmement technique- mais par l'audace et l'intégrité. Ainsi elles désarment mes exigences. Ce ne sont pas des nouvelles stars, ce ne sont pas des petits rats, elles n'iront pas à Avignon, ne discourent pas sur la démocratisation culturelle, elles dansent simplement. L'identité reste au cœur des gestes, exprimé à l'aide d'un langage loin du quotidien, avec des outils pour se dire autrement, par des jeux mystérieux et émancipateurs. Pour affirmer une identité plus vraie que la diversité des origines et des particularités, dans le mouvement inexorable qui les éloigne de l'enfance. Chacune se découvre à se montrer, chaque corps affirmé loin de ses repères habituels, certaines encore l'air de s'étonner elles-mêmes, toutes attentives aux autres pourtant. Une petite fille noire, toute menue, prend la parole avec une autorité sans appel. C'est un moment surprenant, mais la chorégraphie de Jesus ne laisse nulle d'entre elles de coté, quitte à mettre parfois en évidence les fragilités, mais désamorce la compétition entre elles.
Au moment des applaudissements de leurs familles les girls ont bien du mal, après des saluts répétés, à se décider à quitter la scène, trouvent le moyen d'y revenir pour de nouveaux remerciements, et remettre à Jesus un diplôme de leur cru. Refusent de laisser au passé ce moment, éphémère mais important, pour elles évidement, aussi pour nous montrer pourquoi, comment existe la danse.
C'était « Accumulation#1 », solo en cours de création par Jesus Sevari, et « Girls », pièce pour 14 filles de 12 à 14 ans du collège Michelet de Saint Ouen. Le 2 juillet, à Mains d'œuvres.
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mercredi, 29 juillet 2009
Sofia Fitas
Appuyée sur le dos de la main, c'est ainsi qu'elle progresse, c'est de cette manière qu'au sol à cet instant elle se maintient. Tous ses mouvements déformés à partir de ce point. Puis à partir des avant bras. Alors que la plupart des danseurs se reposeraient plutôt sur le plat, utiliseraient les doigts ou la paume, nous proposeraient de revoir une fois encore ce que l'on sait déjà du beau. Mais Sofia ne suit pas cette direction, nous déplace ailleurs, vers d'autres ensembles à explorer. Tout est là, de ce que je vois de Sofia. Ces gestes inattendus, obstinés, sans qu'en cet instant je puisse déterminer ce qui tient de la recherche, de la répétition, ou ce qui déjà à cet l'instant serait achevé.

Depuis un an, nous avons tous deux des discussions, parfois. Et Sofia m'a montré un cahier un peu déchiré qui jamais ne la quitte. Parmi des adresses, et d'autres listes de courses, des notes rédigées dans son portugais maternel, au jour le jour, des points de repère pour ce travail en cours: des idées générales, des descriptions très précises de séquences, de positions, m'a-t-elle expliqué. Des citations de Deleuze aussi, dont une en particulier que j'ai cru utile de recopier, et que j'ai égarée depuis. Mais Deleuze, je n'y comprends rien. Sinon, en rapport avec ce que je vois: l'idée de recompositions. Et les discussions souvent tournent court, se perdent en silence entre sympathie et un léger embarras. Puis Sofia retourne répéter. Alors j'oublie et je vois.
En situation de création, la solitude de Sofia parait écrasante. Je le ressentais plus intensément à Micadanse. Sofia, silencieuse et concentrée, juste assistée de son cahier et d'une camera. Considérant elle-même son travail, le balisant jour après jour de ses points de repère. Hors de scène, Sofia a l'allure d'une absolue étrangère, plutôt timide. Mais a peu à peu réussi à s'imposer ici, de résidences en représentations. J'ai ainsi pu revoir Experimento 1 deux fois, chaque fois son impact intact. Aujourd'hui mon regard est aussi fragile que ce qui se crée. Sofia me fait confiance je crois, et chaque fois entre nous deux un espace d'attentes et d'attention se creuse. Peu avant une première présentation professionnelle àMicadanses, Sofia s'interroge à voix haute. J'intercepte ses questions. Il ne peut exister de spectateur neutre. Je suspends mes remarques, l'expression de mes impressions, illégitimes forcement, me retranche dans les encouragements.

C'est à Mains d'Oeuvres que je viens voir la dernière répétition à ce jour, en compagnie de Jérôme. Dans l'ambiance feutrée du studio de danse s'est dissipée toute l'agitation des quelques jours d'avant, avec les collégiennes de Jesus Sevari. Sofia semble plus sure d'elle-même qu'il y a deux mois. Se posent maintenant à elle des questions de structuration de son solo, la matière présente maintenant. Ma découverte de Sofia, je la dois à l'insistance d'Angela Conquet, pour une représentation d'Expérimento 1, ici même. Plus tard après cette répétition, je lis le texte de Jérôme, qui ouvre le sujet Sofia sur mode plutôt narratif. Il m'incite à prendre du recul, à contre-pied.
Un jour à Micadanses, pressé par le rendez vous qui devait suivre, j'étais venu la voir trop tôt, surprise au début de son échauffement. Pour moi ce ne fût pas du temps perdu. Sofia pratiquait comme chaque matin une bonne heure de yoga, peut-être plus longtemps, membres en tous sens, étirés, à l'envers, à l'endroit, pieds au dessus de la tête, déja elle devenait méconnaissable. L' « expérience » commençait là, par ces transformations.
Sofia a accepté assez vite que je vienne la voir répéter, dés ses premières résidences à Paris. Je n'avais jamais observé d'aussi tôt une création, si en amont. Mais pour vite renoncer à l'espoir de voir même dans cette situation les choses surgir avec évidence. Je dois revenir aux faits. Au départ du projet de Sofia, il y a la volonté de prolonger Experimento 1, en le dépassant. A la bâche de plastique noir succède ici le papier kraft brun. Une autre texture, une autre manière de ne d'abord présenter en lenteur le corps que fragmenté, voire de ne pas présenter ce corps en tant que corps. Sans le secours de ces voiles est ensuite développé ce qui dans le premier solo ne semblait qu'ébauché: des mouvements archaïques, déshumanisés. A l'aide d'un corps entier, mais un corps comme ré agencé, ressurgi d'une phase de déconstruction. C'est du moins de cette manière que je percois ce processus. Cette danse a quelque chose à voir avec la dissolution, l'effacement, dans ces conditions quelque chose de neuf est susceptible d'apparaître ensuite. Des choses au pluriel, qui interagissent en système. La disparition initiale, c'est l'une des grandes forces de cette démarche, également une source de difficultés. Il est bien sur exceptionnel que l'objectif de Jérôme puisse saisir des aperçus du visage de Sofia, qui se positionne le plus souvent de dos. Sofia nous confie qu'elle utilisera ses cheveux pour le cacher. Le costume pose problème également. Comment être tout à fait autrement? La peau, les muscles, jouent un rôle important, la nudité est exclue qui distrairait de même que des habits trop voyants. Des sous-vêtements neutres constituent un bon compromis, au moins pour le moment. Beaucoup de choses se résoudront avec la création des lumières, du son.

Compte tenu de la nature du travail de Sofia, j'ai admis que pour voir celui-ci, il faut d'abord abandonner. Renoncer à comprendre. Et surtout à toute posture critique, à toute tentation d'échantillonnage culturel. L'observer est un déconditionnement. L'expérience du spectateur pourra ressembler à cela. Je m'autorise à laisser surgir des images, prudemment, me méfie de trop interpréter. Sans pouvoir m'empêcher de conceptualiser. Cela m'aide de la voir plusieurs fois. Je ne sais plus combien de fois je l'ai vu recommencer, peu à peu je m'y noie. Me soutient la conscience d'être témoin de quelque chose d'inédit. Ce n'est qu'après coup que je me risque à rationaliser. Et encore, ces réflexions m'apprennent plus sur ce que je veux, sur ce que je cherche, que sur ce que Sofia fait. Je réfléchis d'abord à ce qu'elle ne fait pas : pas de pathos, ni narration, ni esthétisme, ni glorification du corps, ni érotisme, ni discours, ni contextualisation. Ceci posé, je prends conscience qu'elle m'entraîne sur un nouveau plan d'émotions. Sofia semble s'enfoncer sous terre, encore déstructurée, en de nouvelles catégories, fonctions recombinées, retourne dans, contre, sous le papier. Un pied émerge, le rythme m'emporte. Sans comprendre le rapport, je pense à Eric Dolphy
Observations de répétitions d'Experimento 2 de Sofia Fitas, à Micadanses et Mains D'œuvres, entre avril et juillet 2009. Filage destiné aux professionels à Mains d'Oeuvres, le 31 juillet
A lire: l'article d'images de danse, et la présentation d'experimento 2
19:03 Publié dans Regards sur une creation | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : danse, sofia fitas, mains d'oeuvres, micadanses |
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