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  • Sans censure

    La bande dessinée est devenue assez adulte pour bien parler de l'enfance et de l'adolescence, des rapports pas si simples de ces âges avec la sexualité. Mais ces sujets sont peu traités à la première personne du singulier. Il est rare qu'un artiste de BD assume une autobiographie en dessous de la ceinture, à nu.
    Mission impossible ? Le pari est gagné avec deux belles œuvres en mode "je" où l'intime s'ouvre au partage, généreux: beaucoup de lectrices et de lecteurs se reconnaîtront, ou comprendront mieux des proches.
     
    Pucelle, de Florence Dupré la Tour, parle de ce dont justement on ne parle pas, dans le milieu bourgeois et catholique de la narratrice bientôt adolescente. Interdits et non dits: l'impossibilité de nommer rentre en conflit avec les évidences crues du corps. 
    La scène d'ouverture pose avec brio le paradoxe: on raconte au repas de famille l’anecdote archétypale de la mariée trop naïve scandalisée à sa nuit de noce. Et les enfants de rire avec les adultes... sans rien y comprendre. Car, non consciemment, tout est organisé pour dire sans dire, pour ne rien expliquer. Laisser la jeune narratrice écartelée. Entre d'un coté l'image d'une femme idéale et immaculée, bien à sa place, toute sexualité escamotée. Et de l'autre des réalités forcement "sales": les animaux qui copulent frénétiquement, les corps qui changent, les connivences d'adultes qui humilient l'enfant. Quand vient l'heure des révélations solennelles et embarrassées, pour updater la version bébé dans les choux/petite graine, rien n'est résolu. Frayeurs, contradictions morales, culpabilité sont solidement implantées. La puberté, c'est mal parti pour la jeune Florence.
    Ce récit est vécu à hauteur d'enfant, avec émotion, effroi et indignation. Avec un humour décapant aussi. Il y a donc du sang (celui des règles, des animaux domestiques...) des larmes de frustrations, de la violence épidermique dans la cour de récrée. c'est intense et sensible. La fin du tome 1 nous laisse sur un cliffhanger: la possibilité d'une relation amoureuse.... patience!

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    Extases de Jean Louis Tripp commence à peu prés à la période de la vie où le tome 1 de Pucelle s’arrête: au moment de la puberté. On est placé d'un point de vue masculin, une génération avant (à partir de la fin des années 60), dans un autre milieu (communiste) où la sexualité est abordée avec un peu moins de détours.
    Et pourtant....
    Le jeune Jean Louis a encore beaucoup a apprendre, sur ce que ne disent pas les planches d'anatomie interne. Découvrir, malgré ce qu'affirment les copains très surs d'eux, que le sexe des filles n'est pas en forme de X. Comprendre les subtilités des relations entre les genres: sens giratoires, feux rouge et feux verts, sens interdits. Et évidemment vivre ces expériences. On ne s'inquiète pas pour Jean-Louis: sa motivation est flagrante, dopée aux hormones, et le récit fébrile. Mais on est touché par ses maladresses, sa timidité. Ainsi, rien de grivois ou vulgaire, même en gros plan. Tout au long, aucune vantardise masculine. Que de l'humanité, dés que le parti-pris de franchise est accepté. De fait, les premières expériences surviennent tôt dés le tome 1... mais le temps des découvertes ne fait que commencer, ne semble jamais devoir s’arrêter au long de la vie sexuelle, sentimentale, amoureuse de jean-Louis. Celle-ci réserve bien des surprises aux lecteurs, et pour le narrateur toute la gamme des émotions, dilemmes et d'états d'âmes. On en revient, comme pour la petite Florence, aux conflits avec la morale et les conventions.

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    Pour cette confession sans fierté ni remords, Jean Louis Tripp dessine avec un style réaliste dont l'expressivité va jusqu'à la caricature. Le trait est nerveux et chargé, frénétique, en érections chroniques, forcement explicite. L'intensité cosmique des orgasmes déborde souvent en pleine page. 
     
    Passée la jolie couverture, faussement rassurante- Florence Dupré La Tour subverti les codes de la BD d'humour et jeunesse pour exprimer colères et angoisses, avec des exagérations quasi-manga. L'intensité des émotions vaut bien ça. La dominante rose ne rassurera personne, ce dessin est délicieusement dérangeant. 
     
    Les deux artistes se rejoignent dans l'usage libre et réjouissant des cases métaphoriques, pour exprimer autant l'intériorité des personnages que raconter les situations. Tout est permis, tant mieux. Et ils rendent ça et là hommage à leurs maîtres, c'est bien.
     
     
    Florence Dupré La Tour: Pucelle tome 1(débutante) - Dargaud
    Jean Louis Tripp: Extases tomes 1 et 2- Casterman 
     
    Guy
  • Histoires d'immeubles- Construire des histoires

    On a vu il y a quelque jours en couverture de The New Yorker cette image forte: Une infirmière avec un masque dans un couloir d’hôpital en pleine d'activité (et tout en teintes bleues), fait un signe à son mari et ses enfants, petites formes (toutes roses) sur l'écran de son portable. En un seul dessin beaucoup est dit: une humanité d'autant plus intense que la scène est simple et lisible.  Dans le quotidien une fenêtre sur intériorité du personnage, mais sans sentimentalisme. La dureté du contexte est comme apprivoisée par le dessin rond de Chris Ware, sa neutralité.
     
    Il en est de même avec la somme que constitue Building Stories. Mais là avec des milliers d'images, résultats de 10 ans de travail. Rassemblées- mais sans être ordonnées- dans ce qui ressemble à un coffret de jeu. L'objet improbable et imposant renferme 14 supports de lecture: plateau, journal, livre broché ou à dos carré... de toutes tailles. Sans mode d'emploi, ni chemin imposé: toute la liberté au hasard de plonger sans chronologie dans les épisodes de la vie ordinaire des personnages qui y sont décrits. On aime s'y perdre un peu, beaucoup, bientôt passionnément. Pour vite découvrir qu'à l'intérieur d'un même récit, d'une même image... présent, passés, futurs dialoguent. Car il est surtout question d'intériorité, de la manière dont les protagonistes songent à eux-mêmes, aux variations d'eux-mêmes au fil des périodes. Jusqu'à nous faire douter de ce qui est vrai, et de ce qui rêvé.
    Le temps se relativise. Ici des gestes quotidiens sont décomposés à l’extrême, là une seule page voit défiler toute la vie d'une femme, d’enfant à vieillard, alors qu'elle descend l'escalier. Saisissante illustration de la permanence de notre être conscient sous l'apparence des années.
     

     

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    S'impose comme le cadre de beaucoup de scènes un vieil immeuble, souvent présenté en coupe, façade ouverte, pour y dévoiler les activités de ses habitants, et la tentation est grande de comparer Building Stories de Chris Ware à la Vie Mode d'emploi de Georges Perec. Et le double sens du titre américain nous y incite. Mais au delà d'une première impression commune de foisonnement, de vertige partagé devant les ambitions des deux œuvres, il apparaît vite que les projets différent. Perec, dans un combat impossible contre un vide que jamais il ne nomme, dans une entreprise d’exhaustivité perdue d'avance, accumule une multitude de détails et fictions, avec un détachement pudique et sans jamais nous inviter à l'empathie avec les personnages.
    A l'inverse, l'exploration à laquelle se livre Chris Ware est plus verticale, concentrée sur l'humanité. Ainsi les récits privilégient l'un des personnages, une femme unijambiste, et la suivent hors de l'immeuble vers d'autres lieux de sa vie. A loupe, comme afin que d'elle plus rien ne puisse être caché: faits, corps, pensées. On pourrait alors plutôt comparer l'oeuvre à "une vie" de Maupassant.
    La profondeur de l'observation prend donc le pas sur la diversité des histoires. La subjectivité aussi sur le narrateur omniscient: il y ici à lire plus de silences que de paroles. Des gestes, lents, des pensées, des rêveries. Car tout pense chez Chris Ware, tout est vivant, sensible, tout est sujet. Les gens bien sur, mais le chat aussi, et Brandford (la meilleure abeille du monde!), peut-être les fleurs que l'on hésite à couper, même le vieil immeuble qui porte des jugements désabusés sur ses habitants.
    Ces pensées sont mélancoliques, souvent, car il s'agit de montrer la vraie vie. Celle qui est faite de petits bonheurs, d'un peu d'amour, de sexe mais surtout de pertes, de déceptions, de désamour, de solitude, de soucis financiers, de communication impossible, de projets avortés et d'illusions perdues. Et de toilettes bouchées.
    Pourtant la lecture de Building Stories inspire plus de sentiments positifs que de tristesse, comme une invitation à la résilience. Et ne lasse jamais, malgré le parti pris de s'inscrire dans le réalisme et le quotidien. Est ce format rassurant de la boite de jeu, qui parle à notre enfant intérieur? 
    Est ce dù au grand art du récit graphique que Chris Ware met en oeuvre? 
     
    A rebours de l’honnêteté et de la dureté des thèmes, l'apparente neutralité du dessin nous apaise et nous rassure: géométrie, pictogrammes, rondeurs, contours bien nets et aplats de couleur appliqués aux visages, corps, et décors. Ce style, à la limite du dessin fonctionnel, doit sans doute moins à la ligne claire qu'à l'efficacité des comic strips.
     
    Certains peuvent en ressentir de la froideur, j'y vois de la bienveillance. Surtout la complexité de la narration se combine avec la variété des procédés graphiques employés. Tout la palette est utilisé, allant des images en pleine page à des divisions en très petites cases, surtout avec des planches de compositions complexes et étonnantes. Jamais la virtuosité n'est utilisée sans but, lisible elle sert le sens. Des planches se répondent, et reprennent parfois au centre chaque fois une version différente du même personnage dont on comprend les évolutions de page en page.
     

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    La lecture est non seulement double, de la case à la perception de la page entière, mais triple, dans les correspondances d'une page à l'autre. Là des flèches, signes et pictogramme organisent d'images en images le fil des pensées et des causalités. En inventivité, les limites et les conventions de la bande dessinée sont repoussées. Un soin méticuleux est apporté aux maisons et décors, cadres de vies qui cadrent tant les vies, les déterminent. Sous nos yeux ces lieux vivent, vieillissent et meurent eux aussi.
     
    L'art graphique de Chris Ware nous montre de quelles matières, de murs et de rêves, notre vie est faite. 
     
     
    Guy -sous confinement- avril 2020
     
  • Un mois en X

    Octobre 2019 est un mois très gaulois. On fête le 60ème anniversaire de la naissance d'Asterix, le nouvel album de Conrad et Ferri, le relooking de stations de métro, même des timbres postaux....

    Une bonne occasion de revenir aux sources est de lire la réédition très augmentée (avec une superbe iconographie et une nouvelle interview de 2015) des entretiens du co-créateur Albert Uderzo avec Numa Sadoul. On trouve bien sur à cette lecture un fort intérêt historique et artistique avec une porte ouverte sur l'atelier d'un artisan modeste et consciencieux... et dessinateur de génie, qui livre sans réticences ses secrets de fabrication. Mais sentimental aussi. Non seulement parce que nous avons tous grandis avec Asterix et Obelix, mais aussi grâce à l'auto-portrait d'un artiste si discret, aussi attachant que ses personnages, sensible et ombrageux. Et au souvenir de sa forte relation avec René Goscinny, avec le récit d'une émouvante fidélité.

    Il fallait la méthode éprouvée d'accoucheur de Numa Sadoul pour obtenir ce résultat. Numa Sadoul est écrivain et auteur de nombreux livres d'entretiens (Hergé, Franquin, Giraud/Moebius, Gotlib, Tardi...), metteur en scène d'opéra et de théâtre.

    Uderzo l'irreductible- Entretiens avec Albert Uderzo l'irreductible par Numa Sadoul chez Hachette

    Guy

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  • Pulpe et fictions

    Jubilation, les expressions artistiques se croisent ici; scène et vidéo, bande dessinée et peinture, dessin et chanson, dans une joyeuse dé-catégorisation. Ils tissent les fils de récits intimes, d'intériorités qui s'expriment en variant les habits de leurs pudeurs. C'est en même temps pour nous une invitation aux voyages loin dans l'espace et le temps, mais juste à un quart d'heure de trajet de RER à la ferme du buisson.
     
    Posy Simmonds est une charmante lady, c'est un peu l’Angleterre qui nous rend visite içi. A l'heure du gros mot en "B" on lui dit merci. Sa politesse exquise contraste avec l'acuité drôle et sans merci de son regard et de son pinceau, cet understatement acide avec lequel son art traite des dures réalités de la vie, intimes et sociales. L'expo rend justice à son œuvre. Qui est loin de résumer à Tamara Drewe et Gemma Bovery (voire Cassandra Drake qui sort en France aujourd'hui) populaires de ce coté de la manche. On découvre ici la partie immergée de l'iceberg: 50 ans de dessins de presse, de livres pour enfants, de cartoon politique... De salle en salle les antagonismes témoignent de la richesse des thématiques: entre hommes et femmes, France et Royaume-uni, ville et campagne, richesse et pauvreté.

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    Des cottages anglais aux Deux-Sèvres, de leur passion commune pour les œuvres littéraires sources inépuisables d'inspiration, des dessins de presse, Posy Simmonds et sa cadette Catherine Meurisse (Charlie-Hebdo, La legereté, Moderne Olympia..) auront surement beaucoup à se dire en conférence vendredi soir (et puis peut-être il y a -t-il plus d'un point commun entre Posy Simmonds et Claire Bretecher, un des modèles de C.M.) 
    Dans l'espace consacré à l'auteure française, on ne verra pas de planches mais des surprises scénographiques qui évoquent les décors de son enfance rurale, tels que dessinés dans "Les grands Espaces". Une nouvelle manière pour Catherine Meurisse de raconter, mais cette fois sans se montrer, son retour aux sources salvateur après le drame de Charlie Hebdo (Lire la Legereté). On se ballade cette fois ci à rebours dans la campagne des années 80. Pas de mouvement: mais du relief. On en dit pas plus.
     

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    Voyage au long court avec Alberto Breccia, direction l'Argentine, mais fini le plein air. Pour explorer des territoires d'audaces graphiques, noirs d'encre ou bariolés de délires, pour revivre comme moi-même des souvenirs d'ado délicieusement effrayé à la lecture de Mort Cinder... On peut aussi, mais à ses risques et périls explorer les profondeurs et l'innommable à la recherche de Cthulhu. Dans l'ombre, l'imaginaire déferle.

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    Retour à la réalité, mais celle-ci peut-être déformée par le rêve, la légende, les souvenirs .... le Caire, Beyrouth , ces capitales telles que les années passées reviennent à la vie avec les Astres de l'Orient, album de Lamia Ziadé adaptée sur scène par Bachard Mar-Khalifé. 10 minutes de répétition, deux chansons, des mélodies plaintives suffisent pour s'orientaliser, partir.

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    Et la grande expo des empreintes graphiques, consacrée aux lithographies et estampes, en regard des bandes déssinées permet d'explorer un champ plus conceptuel... et concret: les rapports entre l'art et l'artisan, les idées et la matière, les conditions de leur reproduction pour diffusion. les auteurs de bande dessinée passent parfois des cases au grand format, des librairies au galeries. Philippe Druillet exposé l'an dernier ici en est un exemple emblématique. En vedette et en action une grande presse à bras, qui rend humbles les grandes œuvres autour des géants tels que Baudouin, Art Spiegelman , David B, Loustal, Nicolas de Crecy, Lorenzo Mattotti...)
     

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     Pulp Festival 2019 à la ferme du buisson du 5 ou 7 avril, expositions ouvertes jusqu'au 28 avril.2019-04-03 22.48.03.jpg
     
    Guy
     
    Photos GD
     
  • A l'intérieur des images

    Plutôt qu'une adaptation des trois ombres, on s’immerge ici dans extension de l’œuvre par d'autres moyens artistiques, une radicale recréation dans l'espace scénique. D'abord du récit : le conte onirique en BD de Cyril Pedrosa- tragédie d'une fuite éperdue-est déplacé d'un passé indéfini vers un présent qui fait écho aux tragédies contemporaines. La menace mystérieuse des trois ombres aperçues au loin se précise avec des références aux guerres bien réelles. S'impose d'emblée un sentiment inéluctabilité, la relecture de la tragédie se fait au passé. Les personnages sont ramenés à l'essentiel autour du trio familial: le père, la mère et l'enfant condamné. Les péripéties cèdent le pas aux allégories. De tous l'unique comédienne se fait le corps fragile, la voix inquiète, soutenue par le dessinateur et les musiciens. Recréation formelle: la narration cède le pas à la puissance des sensations que permet la convergence des arts de la scène, de l'évocation d'un simple feu de bois à la tempête. Tout part pourtant de la noirceur du dessin de Pedrosa, qui envahit le plateau, ses traits et gestes en direct, agrandis, amplifiés par la musique, la vidéo. Ils produisent une intense contagion sur la scène, il faut bien dire un sentiment d'étouffement. Qui traduit toute la dureté du monde. C'est dans un igloo, une bulle, que Cyril Pedrosa, dessine, dans un fragile refuge face au deuil, à toutes les menaces, surface de projection de quelques espoirs.

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    En situation d'immersion, le spectateur s'y trouve aussi en se plongeant dans les expositions du festival Pulp de la ferme du buisson. Dans cette situation, la bande dessinée se projette hors du cadre habituel de l'album, sur tous les murs, pour entourer le visiteur. Elle cesse d'être narration pour s'affirmer art simplement, s'il en est encore besoin de le prouver. Le choc est manifeste pour la rétrospective consacrée au monumental Philippe Druillet (Lone Sloane, Salamboo...), artiste plus grand que nature, qui dessine sur des planches en  format XXL, et il semble que le format n'est jamais assez grand pour contenir la profusion, la puissance et la violence de ses images qui explosent hors des cases. Dans cette exposition, et à travers l'évolution de l'artiste depuis 50 ans, l'histoire racontée à l'origine compte de moins en moins par rapport à l'image, à jamais figée à l'instant donné. Nous restons en sidération devant la contemplation d'un big bang apocalyptique, la fin et le commencement, hallucination traversée d'angles aigus et de couleurs exaltées.

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    Et les autres expositions : Big Nose Art de Florence Cestac dont les célèbres nez sont sublimés par le relief, celle des gracieux sumos de David Prud'homme, celle de l’inénarrable collection BD cul, prouvent, chacune différemment, la capacité de la BD à se montrer où on l’accueille en mutant de forme. 

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    Trois ombres, mis en scène par Mikaël Serre d’après la BD de Cyril Pedrosa le 7 avril et les expositions de la ferme du buisson dans le cadre du Pulp Festival. Les expositions sont visibles jusqu'au 21 avril.

    Guy

    photo de les 3 ombres par Philippe Guillaume

  • La violence et la beauté

    D'abord en gros plan les mains de Catherine Meurisse, en poses lentes le corps de DD Dorvillier, ensemble pour un temps d'observation. Ou de stupéfaction. Déjà les expressions de la peur, de la stupeur, de la supplication ou de la résignation. Sur l'image projetée au mur, on voit le pinceau de la dessinatrice esquisser un croquis, mais invisible, sur la feuille blanche, comme retenu par une impossibilité. Il faut qu'ensuite elle irrigue le dessin d'encre rouge, comme le corps d'autant de gouttes de sang, pour lui donner expression, souffrance. Et il faut l'intention de la danseuse pour sur scène en créer le relief, la consistance.
     

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    Les modèles qui inspirent cette performance ne sont pas montrés. Ainsi que l'on s'interdirait de diffuser des images trop violentes. Il s'agit des statues des jardins de la villa Médicis, les enfants de Niobé fuyant en vain la colère des dieux que leur mère a offensés. Et dans notre esprit est présent le massacre de Charlie Hebdo, auquel Catherine Meurisse a échappé(1). Mais de ce sujet omniprésent rien n'est dit ici. Seule la pudeur, la justesse et l'intensité.  
    Avec l'interprétation des deux artistes, une réflexion silencieuse s'approfondit devant nos yeux, telle celle à laquelle nous nous livrons dans un musée face une œuvre qui suscite en nous une émotion profonde, avec le besoin de la questionner longuement pour comprendre en quoi elle nous reconnait, en quoi elle nous transforme. Ici l'indicible. L'encre coule: le sang des victimes percées de flèches, mais aussi le sang qui donne vie à l'inanimé. Pour lutter. Les mouvements persistent en un combat contre la fatalité, les personnages fuient, les perspectives se renversent en recherche du sens, se mêlent et se transforment: têtes, cheveux, bras, jambes. Ni ordre ni hiérarchie entre le dessin et la danse, qui ensemble concourent au geste, mais stimulation dans l'exploration d'une pensée. Ce travail est dense, entrecroisé, avec des moyens esthétiques surprenants.

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    Le matin de ce samedi, un autre fanatique tentait de semer la terreur, la mort. Les artistes peuvent nous aider à survivre à la sidération qui nous foudroie face à l'absurdité, à la violence. Comprendre, surmonter. L’œuvre d'auteur de BD de Catherine Meurisse(2) se nourrit d'un rapport intense, à la fois insolent et respectueux, avec ce que les maitres de toutes époques nous disent de l'humanité. Elle rejoint DD Dorvillier dans son travail de l'observation et de compréhension du corps et de la sensation. Devant les dessins au mur des corps des niobides, les deux artistes partagent avec nous, belle et indispensable, une minute de silence. 
     
    Vois tu celle là qui s'enfuit, duo créé pour le festival Concordan(s)es par DD Dorvilier et Catherine Meurisse, vu au Colombier de Bagnolet le 18 mars. 
     
    Prochaines dates: le 22 mars à la bibliothèque André Malraux des Lilas, le 23 mars au Bal (Paris), le 25 mars à bibliothèque Robert Desnos (Montreuil)
     
    (1) Lire la legereté (éditions dargaud)
    (2) lire Moderne Olympia (futuropolis), Mes hommes de lettres (babelio) , le pont des arts (sarbacane)
    Guy
     
    photos de Delphine Micheli avec l'aimable autorisation du festival.
  • DD Dorvillier et Catherine Meurisse: la BD danse hors des cases

    Dans les jardins de la villa Médicis à Rome, les Niobides sont figées dans leur fuite sous les flèches du dieu Apollon. Ainsi les découvre, en décembre 2015, la créatrice de bandes dessinées Catherine Meurisse, venue en quête de beauté pour guérir son traumatisme après l'attentat du 7 janvier auquel elle a échappé. Elle y voit le souvenir du massacre de ses amis de Charlie-Hebdo. La dessinatrice racontera l'épisode dans un album beau et poignant, drôle pourtant: La Légèreté. Ce groupe de statues inspire aujourd'hui à Catherine Meurisse et à la chorégraphe DD Dorvillier, qui s'étaient rencontrées sur place, une performance commune à l'initiative du festival Concordan(s)e.

    Ce soir les deux artistes parlent de leur travail dont les contours se précisent: faire interagir sur scène danse et dessin, tracé et projeté en direct.

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    Je suis non seulement ému par le contexte de ce projet et par la mémoire qu'il porte, mais très curieux de cette création. De ce qu'ainsi elles offriront, à nous, et l'une à l'autre. 
    Curieux de la rencontre de deux arts qui se fréquentent peu, mais qui traitent également du corps et même du mouvement- la BD d'une manière plus clandestine en en créant l'illusion entre images fixes.
    Curieux de la rencontre de deux personnalités, entre l'exigence conceptuelle de DD Dorvillier passionnée de recherches formelles (telle la transcription en gestes muets d'une pièce de Beethoven), et l'insolence de Catherine Meurisse, digne héritière de Reiser et Bretécher.
    Curieux de l'accord à venir entre deux temporalités, quand je vois la vivacité du trait de Catherine Meurisse, quand j'entends DD Dorvillier se préoccuper de substance autant que de geste.
    Curieux du sens qui sera proposé, déjà persuadé qu'en mouvement les statues reprendront vie.
     

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    Vois-tu celle-là qui s'enfuit, projet présenté le 26 janvier par DD Dorvillier et Catherine Meurisse à la bibliothèque Faidherbe, y sera créé dans le cadre du festival Concordan(s)e le 11 mars 2017 puis en d'autres lieux (calendrier ici) en mars.
     
    Guy
     
    photos de Delphine Micheli avec l'aimable autorisation de Concordan(s)e
  • Tous nos Moebius

    Chacun a son Gir, ou son Moebius, bien à lui. Si tout le monde est censé avoir lu au moins un Blueberry dans sa vie, d’autres ont d’abord exploré les Jardins d’Edena ou le Garage Hermétique. Chacun d’entre nous se souvient de sa propre porte d’entrée parmi des centaines possibles dans cette œuvre multiforme: le Spectre aux balles d’or dévoré durant l’enfance, ou une image particulièrement belle de L’Incal, ou encore, s’agissant des admirateurs les plus tardifs, des grands formats vus à l’exposition de la Fondation Cartier. Autant de relations fortes et particulières du lecteur avec le créateur de BD.

    Tous ces Gir, Giraud, Moeb’ ou Moebius, Numa Sadoul nous permet de les rencontrer grâce à ces libres conversations menées à des décennies d’intervalle tout au long de 40 ans d’amitié, jusqu’aux derniers mois de la vie de Jean Henri Gaston Giraud (1938-2012). Je ne connais pas d'équivalent dans le domaine biographique à cette entreprise de longue haleine, le résultat est évidement riche d'informations, et d'émotions. On parle bien sur beaucoup dans ce livre des œuvres, depuis l'apprentissage jusqu’aux ultimes parutions dont les Inside Moebius sardoniques et introspectifs qui ne cèdent en rien en modernité aux graphic novels de ses cadets. Il y est question des processus de création, mais tout autant, indissociablement, de l’homme. De ses évolutions, de ses contradictions qui inévitablement s’accusent lorsque l’interviewer revient sur un sujet abordé 20 ans avant, avec bienveillance… mais sans complaisance. Le livre est donc heureusement complexe et désordonné, sans tentative artificielle de simplification. Dans la tension complice de ces échanges nous est montré un Giraud qui crée, doute, cherche, dont la quête de sens, de discipline et d’utopies peut le jeter dans les bras du premier gourou venu, ou sous les influences plus heureuses de maitres comme Jijé ou Jodorowsky. Sa trajectoire l’amène de Fontenay à Montrouge… en passant par le Mexique, Tahiti et L.A.. L’artiste mute de même, toujours surprenant, brouille les genres et oscille entre les styles. Il multiplie les collaborations comme autant d’expériences de Charlier jusqu’à Van Hamme ou Stan Lee en passant par Ridley Scott et Luc Besson. Et va et vient entre ligne claire et réalisme pointilleux, technique rigoureuse et création instinctive, il combine, mélange. Mais le trait de tous ces Gir et Moebius, miraculeusement, reste toujours reconnaissable…

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    J’ai deux petits dessins originaux, l’un signé Gir et l’autre Moebius, dont je n’ai vu l’équivalent dans aucun album, et je veux fermement croire qu’il n’en existe aucun au monde qui leur soit identique. Le bouquin de Numa Sadoul prouve aujourd’hui comment un artiste-tout simplement un homme- peut s’autoriser à sans cesse changer, tout en restant lui-même, original et vrai.

    Docteur Moebius et Mister Gir- Entretiens avec Jean Giraud, un livre illustré de Numa Sadoul chez Casterman. En librairie le 14 octobre.