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...et aussi

  • La tête et le territoire

    Jamais vu ça. 

    Ni surtout été ici comme ça: ce soir, le plus important c’est ce lieu ainsi transformé. Cet espace ouvert à nous, est habité d’artistes, vivant, ce territoire est mouvant, labyrinthe surchargé de montages foutraques, et libre comme une rue dans laquelle le spectateur puisse déambuler. Le Générateur se prête à cela. David Noir a tout rempli et ce n'est ni propre ni net. Le lieu ainsi désinstallé est plus important que l’ordre d’enchainement des actions qui y prennent place. D’ailleurs tout y semble désordre. C’est donc tout sauf une scène de théâtre décorée pour un soir, avec eux ici et nous là, c’est pourtant un lieu d’imaginaire débanalisé. Elles se matérialisent et fusent çà et là, toutes nos pensées refoulées : des calembours alambiqués, de la musique débridée, des cris existentiels, des slows qui dégoulinent après la fin du monde, des démonstrations indécentes, des vidéos potaches, de la poésie décalée, des performeurs de tous côtés, sexe à l’air ou parés de costumes extravagants, une révolte désabusée, un mauvais goût sublimé. Quant au temps il s’étire et se libère, dilué dans l’absence de plan apparent. C’est aussi confus que dans nos têtes, de mauvais goût, détendu et inattendu, les bornes n’ont pas de limites, on bouge les lignes. On n’y croit pas, pourtant on est en plein dedans, dans notre territoire mental, je mets donc un masque, une perruque, je bouge également. Une zombie me poursuit, David Noir m’arrangue. Je ne suis pourtant jamais contraint, géné, et goute la paradoxale et tendre poésie qui nait de l’obscène et de l’excès.

    C'était les Parques d'attration de David Noir au Générateur

    Guy

  • Et pourtant ils tournent

    Carlson/Bartabas: belle affiche. J’attends une rencontre, de la beauté et de l’animalité. Mais la pièce, pour commencer, joue des dualités: opposition entre hommes (très hommes)-ils sont farouches et bruts- et femmes (très femmes)- toutes en robes et cheveux longs. Chevaux et écuyères forment aussi des couples, plus unis. L’espace s’organise d’abord en deux zones, partagé entre danseurs parqués au terme de courses dans un cercle intérieur, et cavaliers et montures qui tournent autour d’eux. La musique tourne déja.

    Pas d’échanges d’emblée entre danseurs et cavaliers, si ce n’est appréhension ou méfiance, aux lisières des territoires ainsi délimités. A l’intérieur, si une histoire est racontée entre danseuses et danseurs, celle-ci est loin d’être tendre. Les distances sont gardées, les rencontres brèves et nerveuses. Les femmes en abandon se jettent d’un seul geste dans les bras de leurs partenaires, portées, repoussées. En tension, sans résolution, ces motifs se répètent.

    danse,equitation,grande halle de la villette,bartabas,carolyn carlson

     

    J’en oublie les chevaux et cavalières, qui tournent sans se lasser, comme les danseurs aussi au milieu. La partition de Philippe Glass s’entête en masses sonores et répétitions circulaires, matière à hypnotisme et crescendo.

    Je me sens gagné par le même détachement qui m’anesthésie lorsque que les moyens utilisés tendent à exacerber le spectaculaire. C’était le cas avec Olivier Dubois. Tous les corps se fondent dans le même mouvement aux allures de cérémonial, un ensemble (trop) parfait, et je ne me sens intéressé par personne en particulier, et ni par les chevaux. Les gestes encore sont répétés, amplifiés de corps en corps, la partition à l’unisson. Tout de même me touchent des traces d’émotions, mais d’une nature esthétique, je ne peux m’attacher à des personnages ni à une réflexion.

    Plus tard et pour le meilleur, les territoires s’interpénètrent, des chevaux investissent l’espace intérieur, les danseuses se dispersent autour en de nouveaux cerces de lumières. Les rencontres se produisent enfin, au plus près avec une sensation de danger. La musique est toujours omniprésente, soutient des paroxysmes. Les danseurs forment une sculpture de groupe, bras tendus, répercutée d’échos équestres. Quand des amazones poursuivent à cheval de leurs piques des danseurs en fuite, on devine une revanche des femmes, on peut construire un sens.

    C'était we were horses de Bartabas et Carolyn Carlson, à la grande Halle de la Villette.

    Guy 

    Affiche du spectacle, photo d'Agathe Poupeney

     

     

  • Demain

    Les fêtes de fin d'année, c'était juste un mauvais moment à passer. L'année reprend, avec les bonnes résolutions de janvier:

     

    Avez vous des suggestions à me faire?

    Guy

  • Hier

    Bilan ?

    …Anti-Bilan ?

    … Rapport d’activité ?

    Il est sans doute moins malaisé de commencer par les chiffres? 53 nouveaux spectacles chroniqués cette année 2012, juste au-dessus du seuil symbolique d’un par semaine. Impossible de nier que le rythme se ralentit depuis le début du blog (500 entrées entre mi-2006 et mi-2012). Pourquoi? J’écris lentement  depuis toujours, aujourd'hui plus lentement sans doute. La production au rythme actuel suffit sans doute pour justifier la continuité du blog, compte tenu de contraintes liées à ma vie professionnelle, familiale, personnelle… La lassitude vient parfois, jamais au point de me faire envisager d’arrêter. Tant qu’il y aura de l’étonnement et de l’émotion, et la sensation que l’écriture ensuite réordonne la perception…

    Ce chiffre ne correspond pas au nombre de posts publiés. Certains posts rassemblent plusieurs spectacles, mis en perspective dans le cadre d’un festival (Frasq) ou par choix personnel (Fauve et this is the end autour de la jeunesse). A l’inverse, il y a une bonne vingtaine de spectacles dont je n’ai pas parlé, presque autant de autant de regrets, quand ce n’était pas par manque d’intérêt, mais  par manque de temps ou difficulté dans l’approche.

    Aussi, j’ai rediffusé une dizaine de chroniques (La mort et l’extase, show funèbre à sept voix...) à l’occasion de reprises, encouragé par les remarques d’amis frustrés de ne jamais pouvoir voir des spectacles dont ils ne lisent souvent le compte rendu qu’après la fin des programmations (souvent courtes). Je me rends ainsi compte que je dispose d’un fond de textes, mais qu’en faire?

    L’une des vocations du blog était de découvrir de nouveaux artistes. Le rapport entre propositions d’artistes que je connaissais déjà, et d’artistes que j’ai découvert a été en 2012 de 60%/40%. J’ai dans les faits plutôt privilégié la fidélité au détriment du renouvèlement. J’ai vu cette année deux créations de de Thibaut Croisy, de Laurent Bazin, de Sandra Abouav, des artistes donc prolixes et assez bien programmés. Au moins sont-ils jeunes et émergeants. Il y a des artistes dont je suis les travaux avec passion sur la durée, voire des propositions dont j’ai  rendu compte plusieurs fois à différentes étapes  de la création (Le modèle d’Eléonore Didier, Sous ma peau de Maxence Rey). Les choix sont compliqués. L’offre est si abondante à Paris que je ne peux en embrasser qu’une fraction. Au-delà de mon plaisir et de ma passion, le désir d’être utile vis-à-vis d’artistes entre trop peu connus et de partager constitue un moteur. L’animation cet automne d’un atelier d’écriture en milieu carcéral a été pour moi une expérience forte et féconde.

    Si l’on parle de catégories…. Les choix se portent plutôt vers ce qui est considéré comme de la danse de danse, aussi du théâtre, un peu de cirque, des performances, des lectures, des concerts… en privilégiant des formes mixtes, surprenantes, incisives, qui transcendent les genres, à forte teneur en émotions, incarnées, avec de vrais sujets et utilisant de nouveaux modes narratifs. Les propositions de Viviana Moin (hélas absente cette année) répondent bien à cette définition. Seule contrainte définie dès le départ, ne parler que  ce qui peut être qualifié de spectacle vivant. Je suis tenté, paradoxalement de faire de plus fréquentes incursions dans des genres populaires (théâtre classiques, café-théâtre)… sans y parvenir pour le moment.

    Je me sens bien incapable de tirer un bilan artistique de l’année, ce pour plusieurs raisons. Mon regard sur chaque proposition est singulier, subjectif, et indissociable de circonstances particulières, n’existe que dans le cadre d’une relation à un moment donné avec des artistes. Et surtout, j’assiste qu’à 1% de ce que ce qui est proposé à voir, ne participent pas aux festivals (Avignon) ou saisons (Théâtre de le Ville) qui forment, même en négatif, l’opinion.

    Ma fréquentation se concentre sur certains lieux pour différentes raisons: une confiance en leur programmation, l’habitude d’y rencontrer des personnes avec qui j’au plaisir à échanger, et pour des raisons pratiques et financières tenant aux invitations. J’ai beaucoup fréquenté La Loge (8 fois), ce qui rend justice au développement de ce jeune lieu, sans délaisser des valeurs sures (Théâtre de Vanves et Artdanthé: 7 fois), Etoile du nord (5 fois), les lieux de résidence où se travaillent de jeunes  chorégraphes (Point Ephémère 6 fois à l’occasion des petites formes, Mains d’œuvres, Micadanses 3 fois). J’y vois beaucoup de Solo, duo, trio, des propositions sensibles et intimes, en rapports serrés avec les artistes, au détriment du spéculaire avant grand moyens décors et effectifs. Dans des lieux aux salles à taille humaines à l’exception de la villette (2), du nouveau théâtre de Montreuil (2), de la cité la cité internationale (3), le Rond point (1). Pour être complet, je suis aussi passé par Gennevilliers, Regard du cygne, le colombier, atelier Carolyn Carlson, le centre culturel suisse Ma fréquentation se concentre clairement sur quelques lieux, ce qui porte à réflexion. J'ai cependant assisté à 6 proposition dans des lieux inattendus: Salon de coiffure (Lionel hoche) appartements, lieux publics…

    L’écriture…Elle est toujours difficile à produire, mais me semble plus s’assagir, moins libre dans la forme que ce que je rêverai. Banalisation ou maitrise ? J’ai au moins le sentiment d’assumer ma position de spectateur concerné sans être érudit, ainsi que l’exposé de ma subjectivité, et d’adopter une juste posture entre bienveillance et lucidité.

    Fréquentation: Plusieurs milliers de visites uniques par mois me laissent à penser que je suis lu, ainsi que de nouvelles inscriptions à ma mailing list d’une grosse centaine d’abonnés. Peu de commentaires sont laissés, mais les « j’aime « sur facebook, témoignent de lectures actives plutôt de de visites fortuites. Certains échanges me confirment mon rôle de prescripteur même vis-à-vis de professionnels.

     Vos suggestions?

     Bonne année

    Guy

  • Rire de tout?

    Dans une semaine, Laétitia Dosch fait peter le Centre Culturel Suisse, on vous aura prévenu....

    Redifusion du texte mis en ligne le 6 fevrier 2012

    En robe noire lamée (« car la scène, c’est que du désir »), et sourire de commande, La performeuse joue un personnage... de performeuse cheap en configuration-stand up- one-woman-show. Qui fait le truc qui marche, économique: bonne soirée et rires garantis sinon remboursés, connivence préfabriquée avec le public. Et puisqu’on est ici pour s’amuser- insinue le personnage en sous texte- pourquoi se gêner de tabous et limites? On ne va se laisser emmerder par le politiquement correct… Dépassé même l’humour époque Hara- Kiri:d'emblée quelques vannes pas fines sur les handicapés, pour mettre de l’ambiance. C’est un premier problème pour les spectateurs, pourtant spectateurs avertis, pris à contrepied. Qui réagissent les uns par un silence prudent, les autres par des rires incrédules voire effarés. Une certaine jouissance, excitation, de la transgression pourrait-elle s’autoriser à cet instant à s’exprimer ouvertement? Si certains des spectateurs sont choqués, ceux-ci évitent de le manifester. Quitte à s’interroger in petto: ces horreurs reçues plein fouet sont-elles simplement dites…ou déjà dénoncées? A ce stade, à chacun sa réponse. Pour la performeuse, pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Tout y passe sur un mode joué naïf et enjoué, de ce qui peut trainer dans les têtes d’indicible et idiot, de sous-entendus et de non dits. Faut que ça sorte, « par la bouche ou par un autre chemin ». Un peu de bonne conscience politique et engagée, les blagues sur l’holocauste et les juifs (« rancuniers »), sur les cancéreux, une chanson du fœtus avorté, des devinettes de pédophiles (« Que les pédophiles lèvent la main, il y a deux dans la salle, statistiquement »). On rit toujours, d’une manière plus réfléchie, plus compliquée. Dommage, le temps manque pour le sujet des religions…

    laetitia Dosch.jpg

    Dans cette création choc et saissisante, sacrée prise de risque pour Laëtitia Dosch… et brillante entreprise de dénonciation. Débridée, la bêtise enfle jusqu’à exploser, s’emballe jusqu’à l’autodestruction. L’humour bête et méchant fait long feu, les tics se multiplient, comme les dérapages agressifs, la parole s’épuise. S’y substituent quelques pas de danse jusqu’au dérèglement. La machine tourne à vide, déraille jusqu’à se pisser dessus et pas de rire, se vautrer dedans autant que dans les déjections mentales. Pour tirer les dernières cartouches spectaculaires, le corps se dégrade dans le bouffon. Cheval, chien, cochon. Pourquoi, encore, rirait-on? Ne reste au moment du dernier compte à rebours, que vide, angoisse de mort et vertige. Le temps de se dire (position personnelle) que toute censure est contreproductive, qu’il faut laisser la bêtise se dénoncer d’elle-même. Elle a essayé: on peut. Rire de tout… mais pas avec tout le monde! Avec Laétitia Dosch, je veux.

    C’était Laetitia fait péter Artdanthé de Laetitia Dosch, au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

    Guy

    photo avec l'aimable autorisation du théatre

  • L'effet Papillon

    Cette redifusion de la chronique du 23/09/2011 est réservée à mes proches de Toulon et environs: Mme butterfly y passe mi novembre à l'Opéra.


    Risquer le pari de l’opéra? Pas évident. Surtout si l’on n’est pas tombé tout petit dedans. Je ne m’y plonge ce soir qu’à cause de Numa Sadoul. C’est d’abord intimidant, presque irritant. Dans un écrin d’or et de rouge, tant de couches de sens, de sensations en empilement, ces redondances qui peuvent laisser loin à distance, lasser. Tout à la fois: le décor et les lumières, dans les costumes les chanteurs et tant et plus de figurants, leur voix qui s’élèvent et doublent les instruments mais aussi le texte en même temps, et leurs gestes. En bas l’orchestre, et le chef qui à la baguette décide aussi ainsi du rythme des mouvements d’en haut, sur scène. L’Opéra est-ce l’art du plein trop, du plein?

    Pourtant un bon présage en introduction de cette Madame Butterfly: des danseurs tourmentés d’une blancheur à la Sankai Juku traversent la scène- même si plus rapidement que l’on s’y attendrait, car c’est la partition qui commande. Le décor est simple comme une estampe. Une modeste maison de bois, un pont et une jonque, l’idée de la mer au loin. Comme un désert qui laisserait deviner la suite du drame. Voici pour le port de Nagasaki.

     

    numa sadoul,opéra,bande dessinée,madame butterfly


    L’histoire tient, elle-aussi, en deux lignes. L’américain, vient, boit, prend et repart, oublie. Madame Butterfly, la geisha, a juste 15 ans, et bientôt porte leur enfant.

    Et c’est la simplicité qui met l’affaire à ma portée. Et la sobre mise en scène qui allège tout le superflu qui pourrait  peser. Ne reste plus qu’à laisser derrière les préjugés et regarder le drame avec des yeux d’enfant, accepter que l’émotion et le sens passent aussi par le chant. Écouter la musique de Puccini (1904) qui s’enjoue et brille, prend des accents de comédie musicale avant l’heure. La scène est envahie par une foule pour le mariage express du Marin Pinkerton et de Mademoiselle Butterfly, la comédie de l’amour se joue sous des chœurs enivrants, puis l’union est consommée…

    Fin du premier acte.

    Le destin de Mme B. se joue en creux durant l’entracte: le départ et la naissance, les trois ans d’absence…

     

    numa sadoul,opéra,bande dessinée,madame butterfly


    Tout est joué dés le début du second acte pour la perte des dernières illusions, vers l’évidence de l’abandon, la désolation. La couleur des voix se teinte de plus sombres tonalités. Madame Butterfly n’est plus une enfant maintenant, mais les enfants sur scène deviennent omniprésents, avec eux la persistance de l’innocence. Ils rêvent, et se transforment en papillons, dans la nuit au milieu des bulles de savons et de la fumée des songes. Sous la neige, ou peut-être sous une pluie de cendre sur Nagasaki. Je me laisse moi aussi gagner par la naïveté. La sobriété permet la fusion de sensations de musique et visions. Sous l’esthétique la tristesse peut s’imposer. Un moment de recul vers le 3° acte et je prends conscience de la relative limitation des mouvements des chanteurs, sollicités par le chant, même si nous sommes un peu trompés par l’agitation de personnages par moments muets, tel l’infâme entremetteur. D’où cette construction en beaux plans quasi-fixes, qui ressemblent à des cases de B.D... Moins à des tableaux qu’à des vignettes qui pourraient être inspirées du Lotus Bleu d’Hergé, comme celle que le metteur en scène porte- sans surprise -à la boutonnière. Troisième acte : Mme Butterfly donne l’enfant et meurt. Paris gagné, une nouvelle découverte.

    Guy

    C'était Madame Butterfly, Opera de Puccini, livret de Giacosa et illica, mis en scène par Numa Sadoul et dirigé par Julia Jones.

    A l'Opéra de Bordeaux jusqu'au 3 octobre.



    Découvrez Madame Butterfly à l'Opéra de Bordeaux sur Culturebox !

    lire aussi ici(mise en scene de 2003)

    photos G.Bonnaud

  • Poils, tissus, cheveux, performances

    Soyeuse surprend, en surgissant de derrière les bacs à shampoing. Mais semble une brave bête malgré ses airs de yeti à longs poils noirs, gros toutou inoffensif et apprivoisé à l’instar des renards sélectionnés par Dimitri Belaiev. Il ne faut pas avoir peur des monstres poilus, tous les enfants savent ça. Soyeuse s’adapte vite à de nouveaux milieux- ici un salon de coiffure (on souhaite bon courage à son coiffeur). Soyeuse balaie le sol avec des gestes de diva. D’évidence, Soyeuse a besoin de regards attentifs et de gestes d’affection. J’avais fait sa connaissance lors de sa performance avec Emmanuel Rabu, qui est aujourd’hui absent, mais dont on entend la voix et les textes. Soyeuse me tend une brosse, je brosse son dos vigoureusement, comme je fais avec mon chat. Soyeuse semble apprécier. C’est déja un échange. Soyeuse n’a ni yeux ni visage mais s’exprime par gestes, généreusement. On réverait dune telle liberté. Soyeuse se trémousse sur un morceau cuivré de Sun Ra. Joies premières. Sous toute cette pilosité, difficile de pénétrer ses émotions, ses pensées. Où est l’acquis, où est l’inné? Il parait que l’animal songe à surgir dans de nouveaux lieux comme bon lui semble. Et que sous les poils se cache le danseur Lionel Hoche. Légende urbaine ?

    frasq

    A la bête succède la belle: Sarah Trouche. Sensation: nudité blanche, lisse et poudrée. Très féminine, très sexuée. Mais l’attention se focalise sur ses cheveux. Quatre très longues, épaisses, tresses sont attachées à sa chevelure, passent par des poulies fixées au plafond. Aux extrémités de ces tresses sont attachés quatre poids, apparemment de 25 kg chacun. Je crains presque que ne se prépare une sorte de torture médiévale. Les assistants s’affairent. Puis lentement la performeuse se plie, les tresses se tendent, par les poulies, les poids se soulèvent. On entend des chœurs héroïques. Intensité instantanée. On craint pour elle, son corps. La tension est évidente, ainsi que la concentration à l’œuvre dans cet équilibre. Mais, sans vraie expression, elle ne nous communique aucun signe de souffrance, on ne peut que supposer ce qu'elle éprouve. Elle ne nous regarde pas. Quand la performance est achevée, au bout d’une dizaine de minutes, je reste plongé dans l’irréalité, sur l’impression d’une illusion. L'action est forte, dans quelle direction va-t-elle? A-t-elle eu mal? S’il s’agit d’une épreuve, quel sens lui donner? Pourquoi est-elle nue? En signe de vulnérabilité? Pour nos yeux? S’est elle mise en danger? Le titre est ensuite annoncé: Action for Korea, et le contexte: cette performance a été accomplie pour la première fois sur la zone démilitarisée entre les deux Corées. S'il y a là une dimension politique, je suis d’autant plus perplexe. Cette performance d’une dizaine de minutes est-elle trop brève pour être méditée? Ou la verrais-je mieux avec plus de recul? 

    frasq

    Le dimanche après midi, au générateur de Gentilly, Manon Harrois se fait tresser les cheveux à l’africaine. Mais cette action, et ses suites, dureront plus de trois heures. La performeuse est habillée en noir. Il s’agit d’une cérémonie. Prenant le micro, elle nous entraine d’une seule vibration de sa voix dans les souvenirs de traditions enracinées. On ne connait pas la langue de ces beaux chants, mais il s’agit de deuil. Assise, son image projetée au mur, elle revient souvent au temps présent, interroge la femme qui la coiffe derrière, en répétant: «il t’en reste combien» ? Mais le temps s’écoule comme il faut, comme il veut, tresse après tresse, geste après geste. Le public va et vient, alors que d’autres actions ont lieu à proximité. C’est vrai qu’à chaque instant donné il y a peu à voir, le changement ne se manifeste qu’insensiblement. Quand je reviens, tous ses cheveux sont en tresses, et les assistants commencent à les relier aux fils d’un métier à tisser loin derrière. Pas de poids ici, pas de verticalité, mais une pression constante, de long fils horizontaux qui l'un aprés l'autre la relient à cet instrument ancestral. Elle chante encore les chants du passé, parle à son assistante : «encore combien? Les gens vont se lasser!» Mais elle reste prisonnière immobile et patiente de ce rituel encore mystérieux. Cela dure, et la durée tue l’impatience. Plus tard encore, elle est enfin attachée de tous ses cheveux à la machine. Une autre phase commence. Un complice s’installe sur le métier à tisser, la performeuse le guide de la voix dans ses gestes répétitifs: jouer des pédales, faire passer la navette, serrer les fils blancs. Cela prend du temps, comme tout, avant notre ère technologique. Elle, les fils, le tisseur et le metier dessinent une longue ligne. L’assistante entreprend de peu à peu découper les vêtements noirs de la performeuse, les apporter prés du métier à tisser afin qu’ils soient utilisés avec le fil blanc. Un long rite de passage a commencé, ponctué de chants. « En as tu encore pour longtemps? » demande-t-elle souvent avec un rien de dérision à l’artisan improvisé qui s’affaire sur le métier. De la tête, elle maintient la pression sur les fils qui permettent à l’instrument de fonctionner, accepte le sacrifie morceau par morceau de ses vêtements alors que sur le métier ils sont recyclés, régénérés. Plus tard, après une heure ou deux elle sera nue, comme pour une nouvelle naissance, puis libérée des fils, avant de se revêtir du nouveau vêtement qui aura été confectionné.

    Plus tôt dans l’après midi. Romina de Novellis joue, elle aussi, sur la durée. Séparée du public par un rideau de guirlandes de fête, comme pour signifier une joie forcée, elle danse. Elle tourne sans fin et sans repos, figée dans l’apparence. Belle, entourée de très longs voiles rouges qu’elle peine à ajuster. Elle est empêtrée mais ne peut s’arrêter. Elle se défait ou se recouvre des tissus-on ne sait- en des mouvements cycliques. Ils glissent sur son corps, se défont pour découvrir chairs et intimité avant de se reformer autour d’elle. Elle tourne au son de musiques traditionnelles désuètes qui tournent en boucle: des chants de femme ou des fanfares, des airs de noël, qui lorsqu’ils s’achèvent laissent croire à chaque fois à la fin de la performance. Non, tout recommence, porté par différentes intensités : énergie, lassitude, fatigue, ivresse, transe, épuisement… Sourire toujours obligé, sa détresse devinée, elle semble une éternelle prisonnière de sa condition.

    C’était dans le cadre de Frasq, rencontre de la performance: Lionel Hochel (Soyeuse) et Sarah Trouche (Action for Korea) au salon Renato Badi avec Glamorama, Manon Harrois (Attachement) et Romina de Novellis (Guirlande-Partie1) au Générateur de Gentilly.

    Frasq continue, cet aprés midi, au générateur de Gentilly.

    Guy

    Photo 1 DR avec l'aimable autorisation de Lionel Hoche

    Photo 2: GD

  • Quand on était punk

    Quand 3, 4 spectateurs quittent la salle, c’est souvent bon signe. Quelque chose se passe, qui les dérange. Stone et Charnel, alias Joël Hubaut et Léa Le Bricomte, performent. Partant de là, tout est ouvert. Premières notes du concert, premiers mots, qui sont déjà brouillés. Les premières phrases qu’il dit portent, je crois, sur l’impossibilité de communiquer, et se perdent ensuite dans l’écho. Elle joue d’une guitare saturée, notes tenues, tendues, refuse les accords. Une seule chanson, sans contrastes, une grosse caisse préenregistrée frappe les cranes, très fort. Le répit qu’on attend ne viendra pas. Lui: las et lourd, spasmodique, agité, chapeau et lunettes noires, se déchire la voix et cabotine, vieillit en une heure. Elle: jeune, semble ailleurs, à contrecœur. On ne distingue pas les mots noyés et les notes brouillées. Pourtant le sens s’impose et pilonne. Aujourd’hui la crise, et demain ne sera pas vachement mieux. J'entends: tout est foutu mais rien n’est grave. Je me souviens des décibels punks, d’une autre crise, no future, la fin des 70’s. Elle tourne sur la scène et l’emmêle dans les fils, les distorsions, le larsen. Impuissance, bruit et déprime. C’est dur à supporter, et en un sens exceptionnel. Moins sexe que rock and roll, le couple se cherche, empêtré dans les fils, sans faim ni nécessité. La performance erre, dévie, s’achève à défaut de s’épuiser. La créatrice du festival interpellée par la performeur, apparait la première surprise du résultat, prise à contrepied. Ce festival vit.

    C’était Stone et Charnel, performance de Joël Hubaut et Léa Le Bricomte, dans le cadre du premier festival Zoa, à la Loge.

    Guy

    Stone et Charnel reviennent (mais comment?) au Générateur de Gentilly le 28 octobre...

  • Couples en 3 D

    Les histoires d’amour finissent mal, à ce qu’il parait. Ce baiser entre deux femmes durerait alors pour toujours, dans le temps de la pièce. Je pense à Cary Grant et Ingrid Bergman, amants si ardents dans Notorius d’Alfred Hitchcock, pour ce possible plus long baiser de l’histoire du cinéma, mais entrecoupé de pauses et murmures, pour déjouer les règles d’alors. Ce soir pas de censure, seule la conscience du risque, la peur de tout rompre, par la séparation. Elles restent donc attachées aux lèvres l’une de l’autre,  comme à l’écran bougent pourtant, traversent la scène, s’allongent, se retournent. Unies mais empêchées, bloquées à ce stade de l’intimité, sans pouvoir ou vouloir aller plus loin, tout changement interdit.

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    Un autre couple joue dans le même temps à la manière de grands enfants d’une abondante matière molle et fluo, pâte à modeler instable et protéiforme, pour masques, projectiles et divers objets. Ils en construisent une yellow brick road qui ne mène à rien (ou est ce une barrière aux couleurs de La Loge?). Ils triturent et jubilent, déstructurent et remettent en ordre.

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    Le troisième couple est gardé à distance, silhouettes piégées dans le temps clos de la vidéo, muettes comme du temps du cinéma d’avant, au bord du burlesque. Notre camera ne bouge pas. Tout est écrit et cadré d’avance de la rencontre à la séparation, en passant par le lit, les jeux, les baffes et les gnons. Trois actions simultanées, l’ironie, le temps qui passe si bizarrement et que fait-on de tout cela?  On se laisse surprendre par l’imprévu, on suit le fil, on imagine et on se refait le film la saison reprend…

    C’était la création de Le risque zéro n’existe pas par Muriel  Bourdeau à La Loge dans le cadre du festival ZOA créé par Sabrina Weldman.

    Guy

    Lire ici Autoportrait de Muriel Bourdeau.

    Le jeune festival ZOA continue cette semaine à la Loge, avec Joël Hubaut & Léa le Bricomte, Gurshad Shaheman, Yalda Younes et Gaspard Delanoë.

    Photos avec l'aimable autorisation de Muriel Bourdeau

  • Hors les murs

    Est-il parfois à l’étroit entre 3 murs? Le spectacle s’évade alors en sortant dans les rues, en s’invitant dans les lieux publics, les appartements, pour retourner à la vie. Le rituel théâtral y est allégé au profit d’un rapport plus troublant entre artiste et spectateur, pour un coup de jeune et d’imprévu. Les limites entre représentation et réel deviennent floues. On assiste ainsi aux errances du fou dans la ville avec Goyhei Zaitsu, aux parcours dans la ville de performance en performance avec hors-lits.

    Ce soir on a trouvé le porche, tapé le digicode, sonné à la porte avec sous le bras une bouteille ou un plat. Dans l’appartement inconnu, l’une des pièces est devenue une salle, avec chaises et tabourets. On vient chercher l’amour. L’amour auquel les écrivains nous ont initiés tout autant que nos propres expériences. Mais ces livres sont devenus secs à force d’être restés fermés depuis; il faut à nouveau les enflammer. L’actrice Marie Delmares-qui est une amie- a pour celà en elle l'étincelle. Avec ses histoires d'amour elle redonne voix, vie et corps aux personnages de J.D Salinger, Albert Cohen, Marguerite Duras... ainsi qu’à ceux d'auteurs contemporains (telle la non moins amie et non moins talentueuse Géraldine Barbe). A fond sans hésitation... Tour à tour homme, femme, jeune, vieux, Marie devient médium, corps jeté en avant, ses yeux dans nos yeux, incarne les avatars du sentiment amoureux, toute la gamme de l’innocence à la rupture en passant par l’extase… et par des épisodes plus burlesques. Si vous voulez inviter Marie chez vous pour faire rêver vos amis, écrivez-lui de ma part.

    Marie n’est pas la seule à célébrer Belle du Seigneur: la suisse Aline Papin souvent devient Ariane dans son bain. Le temps de s’entasser à cinq ou six spectateurs dans la petite salle de bain d’un appartement sous les combles, et la tête d’Ariane émerge de l’eau tiède de la baignoire. Elle attend Solal, son amant, elle se raconte, nous sommes d’invisibles témoins. Le corps se cache pudique sous la mousse, parfois surgit un pied, mutin. Ses pensées se livrent intimes, délicieusement balancées entre audace gourmande et prude naïveté, et maintenant la volupté de soi et de l’attente. Aucun regard pour nous, elle est présente et inaccessible, entière avec Solal en ses parôles et pensées. Je pourrais tendre la main pour refaire couler un peu d’eau chaude, mais le quatrième mur est bien là, infranchissable. Dans une ambiance d’étuve et un parfum de mousse, on a très chaud bien sûr. Soudain le visage d’Ariane replonge dans l’eau du bain, elle disparait dans le livre, et nous de la salle de bain.

    Loin de la salle de bain, il y a des lieux qui ne ressemblent à rien: froide signalétique, portes battantes, linoléum, couloirs sans fin et couleur d’hôpital. C’est le soir et toute activité a déserté cet édifice public, en cet instant fade et inutile. La représentation à venir va-t-elle animer ce lieu d'une nouvelle fonction, de nouveaux enjeux? C’est Thibaud Croisy qui nous a invités là, après nous avoir fait pénétrer pour sa dernière création dans l’espace privé –mais devenu fictionnel- de son appartement. C’est donc- dans la continuité- un grand écart. En suivant le regard de Thibaud Croisy, impavide, jusqu’au bout d’une perspective sans fin, on devine à nouveau Sophie Demeyer à sa posture. Alors elle vient lente, elle hante… Et je resterai évasif quant à la suite, cette performance qui existe de part notre attention à de micros événements, à la qualité de présence de l’interprète mais à son inaccessibilité aussi, à sa rencontre possible de ses mouvement avec le texte que l’on entend aux suggestions sensuelles, aux échos de la proposition précédente. Peut-être s'agit-il, avec cette Soustraction du monde d'une expérience limite sur la représentation, un traité d’effacement.

    Et il y a une proposition dont je ne pourrai pas parler: Leila Gaudin dansant en appartement avec Mains d'Oeuvres... j’ai loupé le coche, une autre année peut-être.

    C’était Histoires d’amour texte de plusieurs écrivains interprétés par Marie Delmares vus dans un appartement, Ariane dans son bain texte d'Albert Cohen mis en scène par Denis Maillefer avec Aline Papin, vu dans un logement dans le cadre du festival Extra ball du centre culturel suisse, Soustraction du Monde de Thibaud Croisy avec Sophie Demeyer vu dans un lieu public parisien et programmé par le Studio Théâtre de Vitry.

    Guy

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