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histoires d'amour

  • Marie, Marie

    Ici, tout s'exclame à la première personne: une jeune femme qui d'autorité se confie, surtout clame ses amours, sur un mode rock'n roll. A dire vrai, Marie-qui-joue je la connais déjà de vue. Juste assez pour croire la voir ici comme dans la vie. Vraie et immédiate, évidente, d'ici et d'aujourd'hui. Rien à voir avec une Antigone, ni avec aucun rôle qui semblerait bien construit et distancié. Les mots dans sa bouche sont pourtant ceux d'un double, d'une autre Marie-qui-écrit. Et ce personnage ainsi créé qui livre crus ses émois... à y regarder de plus prêt semble très occupé à se cacher lui-même derrière l'ironie.

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    Car parler à l'envie de ses amants, est ce pour éviter de livrer trop de soi-même? Dans les premiers rôles de son récit: l'Acteur qu'elle vient de quitter, surtout l'Ecrivain qui se veut écrivain maudit et qui aime la jeunesse par-dessus tout. Son portrait d'imbu est acide et irrésistible. Mais s'offrir à la littérature, en muse de 18 ans, ce n'est pas une vie, et ni coucher utile, et peut-être même un marché de dupe. Candeur, amour et cynisme, coups de griffes, en creux de la statue de l'écrivain rapetissé s'imprime le portrait d'une femme éperdue dans ses éducations sentimentales. Qui s'efforce ici de faire oublier par piques et pirouettes en quoi elle pourrait elle-même souffrir: ce n'est pas rien de nous faire rire avec la description de son suicide raté, ni en évoquant ce suicide là bien réussi de Jean Seberg- une autre identité d'emprunt.

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    Marie-qui-joue met ici à tous ses talents dans la balance. Elle part à l'assaut du public, déploie charme et énergie, chante comme l'on se moque et danse comme l'on vit. Beaucoup mais rien de gratuit, les pas et les notes dessinent des nuances, nous guident dans ce jeu de pistes, par détours et raccourcis, le ruptures ne cassent pas le récit. Plus que les mots, la voix et les gestes s'avancent sans se masquer... c'est au final un très bel exercice d'évitement de soi, qui laisse frustré et content. On aurait très envie de retrouver encore ce beau personnage, pour plus longtemps, mieux comprendre l'avant- ses rapports avec sa maman-, et connaître l'après de ces tranches de vies marquées par l'empreinte des amants.

    C'était Sentier de Dépendance, écrit et m.e.s par Marie de Beaumont, interprété par Marie Delmarés, musique et guitare de Johann Grandin. Au Théâtre de l'épée de Bois demain dimanche encore avec un automne à tisser, au Lucenaire fin février et début mars.

    Guy

    Photos par Gérard Marché avec l'aimable autorisation de Marie Delmares

    lire ausi Froggy's Delight et Les Trois Coups

  • Pascal Rambert: les histoires d'amour commencent bien

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    Les mots naissent émerveillés, d'une simplicité qui ne laisse pas le choix. De même eux-deux sur scène: lui, elle, les rangées de néons dessus, le tapis blanc dessous, au milieu d'eux une moto rutilante de rouge. Ce n'est presque rien, c'est tout. C'est le début: ils s'aiment, ils parlent, mais ils ne bougent pas. Pétrifiés. Au commencement, yeux fermés. N'osant y croire. Parlent l'un de l'autre, parlent l'un à l'autre, séparés au coeur de juillet de Brooklyn à la place Clichy. Entre eux deux on entend l'avion qui décolle. Evidence: c'est dans l'espace du désir et de l'absence que naît le début de l'Amour. Qui n'a jamais eu la chance d'être-un peu!-séparé de l'être aimé n'a pu jouir de ces conditions idéales pour créer dans l'attente son image rêvée. Déjà, l'inquiétude est là, lancinante, de savoir que ce merveilleux commencement peut un jour s'achever. Par moments il n'y a rien d'autre à dire, que s'arreter et chantonner le début de l'A. Les sensations brûlantes deviennent des souvenirs aussitôt. D'un continent l'autre les mots baisent beaucoup, trés joyeusement, empressés, d'un rythme enivrant. Les corps ne se touchent pas, bougent à peine. Sauf un court moment, au milieu, undressing/dressing des deux pour au milieu un baiser nu qui n'en finit jamais- en vrai une minute ou deux? Au present comme l'amour. Puis chacun renvoyé à la place et dans les habits de l'autre. Ce cantique des cantiques post- moderne et cru défile avec grâce et d'un souffle. Jamais appuyé. L'émotion est portée par les légères nuances, en texte et jeu, sans lesquelles le tout ne pourrait former qu'un exercice plat. C'est si gonflé de parler d'amour, si exposé au ridicule et pourtant si indispensable. Ici, on y croit, parceque c'est lui, parceque c'est elle, parceque c'est nous, c'est notre histoire à tous. Tout simplement, je crois.

    C'était Le Début de l'A. , écrit et mis en scène par Pascal Rambert, avec Alexandre Pavloff et Audrey Bonnet, créé à la comédie Française.

    Vu aThéatre2genevilliersjusqu'au 5 octobre. Et, puisque l'amour ne connait pas de frontières, à nouveau au t2g du 15 au 19 octobre avec Yuri Ogino et Hideki Nagai, en japonais et surtitres français. 

    Guy

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    Photos par Cosimo Mirco Magliocca, avec l'aimable autorisation du théâtre de Genevilliers

    P.s. : le théatre2genevilliers est un lieu calme et accueillant, avec plein d'ordinateurs en libre service, qui font jouer de la musique à un pleyel dans une pièce à coté quand on touche le clavier. 

    des chroniques de spectateurs, ici et , et encore ici, en japonais surtitré.

  • Troilus et Cressida en V.O. (Director's cut)

    Merci à Declan Donnellan: il nous permet de découvrir enfin Troilus et Cressida in-extenso. Et du même coup, on comprend comment J.L. Jeener avait pu couper 70 % du texte dans la version vue au T.N.O.  C'est que la pièce est bizarrement construite. On est habitué à ce que Shakespeare 1709927291.jpgmène plusieurs intrigues de front. Mais ici il y a incontestablement deux pièces en une, et très peu d'interactions entre les deux: d'un coté l'histoire d'amour entre les deux personnages du titre, de l'autre tout un épisode de la Guerre de Troie. Ils sont venus, ils sont tous là: Agamemmon, Achille, Priam, Hector, Paris, Menelas, Helêne, Nestor, Ulysse, Patrocle, Ajax, Cassandre, Andromaque.... Donnellan  aurait pu couper exactement ce que Jeener avait gardé, et renommer "Hector et Achille" le résultat. Mais le metteur en scène a choisi l'intégrale, en anglais dans le texte, et en deux fois une heure-vingt mais qu'on ne voit pas vraiment passer.

    Car formellement, rien à redire: très beaux et drôles les troyens en dominante beige décontracté, impressionnants les grecs en noir martial et sévère. Le tempo est parfait, le phrasé Shakespearien impeccablement articulé en V.O., la tragédie mise à distance en comédie. Le dispositif bi-frontal autorise défilés de mode comme défilés militaires. Pourtant, à force de voir tout ce savoir-faire à l'oeuvre, on se demande si l'exercice ne tourne pas un peu vain. Coté coeur l'intrigue amoureuse parodiée atteint l'absurde, d'accord: Créssida blonde très blonde, carrement gourde, Troilus absolument gland. Jusqu'à la conclusion, les anti Roméo et Juliette. Coté épé l'histoire guerrière est menée et minée avec un art joyeux de la démystification, c'est entendu aussi. Tout le ridicule de l'honneur militaire cruellement mis en évidence. Nestor est une vieille baderne, Ulysse un politique pas franc du collier, Ajax un crétin authentique. Les autres ne valent pas mieux. Tous se prenant trés au sérieux dans cette histoire d'hommes avant tout, de vrais hommes, qui jouent du menton et jouent à la guerre comme on joue au polo, en compétitions cruelles puis embrassades dans les vestiaires, un univers masculin très british. Les femmes sont remises à leur place, sous contrôle. On se garde de toucher Cassandre, de peur de la contagion. De loin, comme un star, on admire Hélène. A la limite on préfère s'en passer, les relations entre Achille et Patrocle vont visiblement bien au delà de la simple camaraderie. Tout ça est réjouissant, mais les deux pièces tardent toujours à s'articuler.1391729653.jpg

    C'est durant la dernière demi-heure que les deux histoires se réconcilient, que le tout prend un sens, au delà de la simple valeur distractive. La traîtrise d'Achille, qui la trêve de la veille embrassait Hector à la loyale, fait écho à la trahison amoureuse de Créssida vis à vis de Troilus. Les scènes de mise à mort de Patrocle, puis d'Hector, sont montrées telle l'arrivée de Cressida dans le camp grec: à la manière d'un viol collectif. Sale guerre, sexe sale. Chacun pour soi: Cressida comme Achille défendent leur peau. La morale se charge brusquement d'un incurable pessimisme. Shakespeare ne semble plus rien pardonner. Les hommes ne sont qu'enfants cruels et les femmes marchandises, qui passent de camps en camps, parfois maman ou star toujours plus ou moins putains. On croit presque voir du Sarah Kane, Guerre et luxure à tout jamais, dans le lit au combat aucune place pour l'honneur ou la loyauté.

    C'était Troilus et Cressida ♥♥♥ de William Shakespeare, m.e.s par Declan Donnellan, au Théatre Les Gémeaux, à Sceaux. En anglais surtitré. Jusqu'au 30 mars.

    Guy

     

  • Shakespeare: contes et songes

    Il est tout à fait possible d'emmener les petits découvrir Shakespeare, sans que le songe ne se transforme en f05fbe43deffc2465e3d973143a7a8b5.jpgcauchemard. Au Théatre Mouffetard, les sortilèges d'amours sont administrés à coups de piqûres par deux acteurs déguisés en moustiques géants, qui courent sur scène en bourdonnant. Dans ces conditions, le succès est assuré. Bien sur, les adultes vont sourciller en entendant les personnages être rebaptisés "Rillettes" ou "Pur Porc", en découvrant l'intrigue du Songe d'une nuit d'été  simplifiée de 3 à 2 actions simultanées. Tant pis pour eux, ce n'est pas aux adultes qu'ici on s'adresse. Pour le bonheur des vrais spectateurs, les cinq acteurs, et tous leurs masques et costumes, en font des tonnes, en couleurs et en chansons. Les enfants découvrent avec un effarement délicieux que sur scène, et peut être aussi dans la vie, on peut tomber amoureux n'importe quand, n'importe où et de n'importe qui.

    Approche tout à l'opposé, mais avec tout autant de réussite à l'arrivée, au T.N.O. : une voix, quelques 1c6e3715d6b5761733705651e53956b0.jpggestes, une percussion, c'est assez pour quitter la rive et que surgissent de l'obscurité les images du Songe, de la Tempête, de Roméo et Juliette. Le choix de la sobriété. Pour emmener par les détours du conte les enfants, bouches bées, bien plus loin dans la complexité des pièces qu'on aurait pu le penser.

    C'était le Petit songe d'une nuit d'été de Stéphanie Tesson d'aprés William Shakespeare, mis en scène par Antoine Chalard, au Théatre Mouffetard,  jusqu'au 5 janvier, et les Contes de Shakespeare, d'aprés Charles et Mary Lamb par Monique Lancel au Théatre du Nord Ouest, en alternance jusqu'au 9 mars dans le cadre de l'intégrale Shakespeare.

    Guy

  • Marivaux: lettre à mon neveu qui n'a jamais mis les pieds à Nanterre Amandiers

    Mon cher B.

    Jette ta game-cube à la benne, arrache les fils du câble, revends ta carte UGC, éteins ton cellulaire 3-G, cours vite à Nanterre voir Marivaux, et tu verras tout à la fois: le théâtre est aujourd'hui comme de tous temps un art multimedia.

    fea5e111516ffeef2f9edfce3d6162df.jpgLe texte, d'abord, le texte et rien d'autre, le texte avant même que le reste ne commence à exister.... Je t'entends déjà me répondre que c'est une vue de l'esprit: que sur scène tout vient en même temps, le texte, la parole, la musique, le jeu des comédiens, etc... Tu as tout à fait raison. Je t'expose juste les choses de cette façon afin de te faire valoir que cette expérience théâtrale te permet de mettre en oeuvre différents niveaux de perception simultanés. Certes tous interdépendants mais chacun riche de sa valeur propre. Ce texte donc est signé Marivaux (1688-1763), Tu vas découvrir qu'on a encore le droit en 2007 d'employer l'imparfait du subjonctif, ou des mots comme "affliction". Qu'on peut entendre cela et y survivre. Et pour commencer être reconnaissant à Luc Bondy de nous juger assez adultes pour ne pas se sentir obligé d'adapter le texte. Le texte qui raconte une histoire. Et pire, une histoire d'amour. N'écoute pas tous ceux qui te diront que cela n'a dés lors aucun intérêt, car dépourvu de portée sociale ou politique. Dés qu'il s'agit de l'homme, il n'y a pas de petit sujet. Ces états d'âmes des deux jeunes personnages principaux-la comtesse et le chevalier-, chacun en deuil de son amour disparu, et qui n'osent s'engager à nouveau du coeur et du corps avant d'être sûr d'être récompensés en retour, touchent à quelque chose d'universel. Aujourd'hui, on parlerait de résilience. Aux billets plus ou moins doux du XVII° siècle pourraient répondre les SMS envoyés dans la cour de ton lycée. L'enchaînement des malentendus amoureux n'est qu'un prétexte pour mettre en évidence les difficultés qu'ils éprouvent à ajuster leurs sentiments- graves ou superficiels, quelle différence?- sentiments qui ressemblent plus à de l'amour propre et de l'orgueil qu'au don de soi à l'être aimé. Sur ce plan là, rien n'a changé. Et il y a chez Marivaux, sous des apparences inoffensives, une énergie presque hargneuse à remettre le sentiment au centre du jeu, aux dépens de l'intellectualisme, jusqu'à faire déchirer par le Chevalier des pages du philosophe Sénèque, faire congédier cruellement par la comtesse l'érudit Hortensius.

    En osmose avec le texte, écoute ces voix qui le portent. Sans amplification, ni équalisation numérique. En absolu direct, fidèles à 100%. Fidèles au texte, et en décalage à la fois: ces voix se permettent une juste distance par rapport à l'écrit. Nous permettent d'introduire intelligence critique tout en partagant ces émois. Comme nous ne sommes plus en 1727, les imparfaits du subjonctif sont delivrés avec un rien d'ironie. Les voix amoureuses empruntent à la fragilité adolescente, pour traduire interrogations et désarrois, avant de céder la place au bon sens gouailleux des serviteurs Lubin et Lisette. L'art du soupir est poussé jusqu'à son extrême raffinement, avec plus d'efficacité que des pleurs ou d'autres éclats pour rendre compte de la tristesse. Ambiguïté et faux semblants, le langage est un leurre, au maniement dangereux. Il s'agit le plus souvent de ne pas dire: le rival du chevalier, le vieux prétendant de la comtesse se disqualifie par l'aveu même de sa proposition de mariage, aux perspectives soudain insupportables parce qu'exprimées. Il flotte aussi quelque part autour des voix, de la musique, que tu ne remarqueras pas sans doute.

    Tu verras, cette pièce se joue en 3.D.. Dans un décor en relief, pensé comme une création d'art plastique. Au premier plan de la scène une sinueuse bande de sable, dessiné avec une élégance organique, mais cette figure est peu à peu foulée au pied par tous les déplacements impulsifs, comme troublée par le désordre des passions. Sur un plan horizontal au fond, de chaque coté une cabine noire de deuil qu'habite chacun des personnages principaux, et qu'une machinerie fait s'éloigner ou se rapprocher l'une de l'autre au gré du réchauffement ou du refroidissement de leurs inclinations. Tu découvre que le décor peut avoir pour fonction de commenter l'action. Sans te faire oublier que tu vis un artifice: un cadre définit cet espace théâtral...mais lui même est entouré de matière transparente, pour que l'ation puisse en déborder.

    Dans ce décor, la migration émotive des corps ne doit rien au hasard. Des corps réels, que tu pourrais toucher presque. Lupin, pour commencer, s'approprie l'espace sans hésitations, à vélo. Hortensius, insupportablement pédant, répand ses livres partout. Lisette est plutôt du genre à écouter aux portes. En ce qui concerne la Comtesse et le Chevalier, c'est une autre affaire. Ces deux là savent bien qu'aller l'un vers l'autre, revient à s'engager. Et pourtant les gestes sont là, avant la volonté, pour démentir ce que les mots ne veulent exprimer, ces personnages dessinent tous deux une subtile géographie de la pudeur et du désir. Je ne te donne pas cinq minutes avant de tomber amoureux de la comtesse, et de ses abandons millimétrés, la tête qui se laisse tomber sur l'épaule, mais juste un peu. Le Chevalier mélancolique a quant à lui des affalements extraordinaires. Je ne parlerai pas des autres acteurs, mais tout s'agence avec une précision quasi-chorégraphique. Tous les mouvements, tous les suspens enrichissent le récit. Tu vois qu'on peut montrer un corps qui souffre et s'interroge, sans avoir besoin de le tondre, ou de le dénuder et de le plonger dans le miel. Ne te méprend pas je te conseille d'aller voir une fois dans ta vie une pièce de Rodrigo Garcia pour en parler en société, mais il faut que tu sache qu'il existe aussi des moyens de représentation plus subtils, et dramatiquement plus efficaces.

    Revenons en à Marivaux. j'ai essayé de te faire valoir que le spectacle était total, mais cela va plus loin: le spectacle est intemporel et paradoxal. Tu es un spectateur du XXI° siècle confronté à une pièce du XVII°. A une pièce du XVII° interprétée par des artistes contemporains, qui s'inscrivent ou s'opposent à une certaine tradition, et à la fois espèrent innover. Tu ne peux donc comprendre la pièce comme la recevaient ses contemporains, c'est à dire qu'il y a une dimension qui t'échappe, forcement. Il y a aussi une dimension universelle, et d'autres aspects que tu peux percevoir avec recul: à la diférence de Marivaux tu as lu Freud, ou sinon Cyrulnik, ou au moins tu en as entendu parler. N'écoute pas les conservateurs qui ne jugent légitimes les pièces de Marivaux qu'en costumes d'époque, cela n'aurait de sens que s'ils venaient eux même les voir en perruques. Tu es confronté au seul art dont les oeuvres soient à la fois au fil du temps inaltérées et transformées.

    Mais surtout porte attention aux dernières secondes: les lumières se rallument avant la fin des dernières répliques, alors que l'amour s'est enfin avoué. Dans un soudain paradoxe, épuisées par deux heures d'hésitations amoureuses, les expressions se figent au bord du désenchantement. Sans qu'on n'ait su quand, la représentation s'est déjà effacée devant le retour du réel. La dernière surprise de l'amour, peut-être.

    J'en ai beaucoup trop dit, je te rappelle juste que c'était La Seconde Surprise de l'Amour ♥♥♥de Marivaux, mis en scène par Luc Bondy, décors et lumières de Karl Ernst Hermann, avec Pascal Bongard, Audrey Bonnet, Clotilde Hesme, Roger Jendly, Roch Leibovici, Micha Lescot, au Théatre Nanterre Amandiers avec le festival d'automne à Paris.

    Guy

    P.S.: Ecris moi quand tu l'auras vu, je suis vraiment impatient d'avoir ton avis. Et ne fais pas de soucis pour arriver jusqu'à Nanterre Amandiers: ils ont des navettes à la sortie du RER. La pièce joue jusqu'au 21 décembre.

  • Alban Richard, loin du monde

    S'entétera jusqu'au bout la répétition, toujours, encore, des mêmes gestes- quarante gestes- par les deux danseurs. D'une beauté sèche, entêtante. D'un lyrisme minimal, subliminal, géométrique. Mais c'est d'abord la lumière qui surprend. Car au début absente, ou presque. Il y a alors peu à deviner des mouvements répétés dans l'obscurité, mais 5040268c034953ebdea870a55468211f.jpgce peu suffit pour déjà exister. L'intensité de la lumière occille ensuite, trompe un peu cette répétition. Avec de brusques surexpositions, elles-mêmes aveuglantes. Seules ces variations éclairées, et les accélérations soudaines du métronome qui commandent aux deux corps donnent la mesure de l'écoulement du temps. De même que les entrées ou sorties, dans As far As. Troisième composante: la musique: un extrait de Tristan et Isolde de Richard Wagner (1813-1883). Mais une musique mise à distance, avec un rien de crachotis. On entend non pas de la musique, ni même un orchestre qui la jouerait. On entend, joué très fort, un vieux disque, un vinyle, tout l'effet EMI. Un disque amplifié par des énormes baffles installées sur la scène comme un personnage, un élément de décor. Tout du pathos wagnérien s'impose, exagéré. Mais posé à coté du reste. Déphasé des quarante gestes.

    Deux danseurs-un homme et une femme, en costumes sophistiqués, et quarante gestes répétés. Comme l'écho de situations oubliées dans un espace disparu. Un Tristan, une Isolde peut-être, mais qui ne se touchent jamais. S'exposent et se frôlent, sans jamais se toucher. Mus. La rencontre n'aura pas lieu, c'est un faux suspense. Rien ne s'accompli, sinon le manque, la disparition. Il y a d'évidence dans cette danse, dans cet art, une sourde et pudique obstination à s'imposer de terribles contraintes. Rien ne peut donc surprendre car tout encore se répète, toujours ces quarante gestes, et à coté Wagner tonitruant, il faut patienter. Comprendre?

    Ainsi que vu dans As far as, la danse peut être une prison qui libère la beauté. Les deux de ce faux duo ne se regardent ni nous ni l'autre, c'est toute l'utopie de la passion qui s'en retrouve annulée. Les quarante gestes se répètent, il n'y a plus rien à comprendre, rien ou très peu à se mettre sous la dent, ou à interpréter. Cette danse ne donne pas prise au sens, ou à sa reconstruction, même plus d'émotion dans l'exagéré, la grandiloquence ou la trivialité des poses, entre chutes et offrandes. Ils répètent, et on s'interdit d'entrer en empathie avec eux, ou d'admirer la performance.

    Il n'y a ici, ni facilité, ni spectaculaire, ni recherche d'une connivence politique, ni surenchère dans quelque provocation. Pourtant, ainsi, c'est un art qui nous emmène un peu plus loin du monde. Vers des choses enfouies dans le soi, vues enfin à force de se répéter, de même que lors d'une expérience religieuse peut-être. Quarante gestes répétés, l'art se recentre sur le corps, sans personnages, libéré de tout contexte. Quarante gestes se répètent vers l'épuisement, mais à un moment ou un autre il faut bien s'arrêter pour retourner au monde, en pleine lumière ou en pleine obscurité: on achève bien les Isoldes.

    C'était la création de Lointain♥♥♥♥♥, d'Alban Richard- Ensemble L'Abrupt , avec Melanie Cholet et Max Fossati, au Forum Culturel du Blanc Mesnil 

     Guy

  • L'Idiot: quand Lev Nikolaïevitch Mychkine rencontre Nastassia Philippovna Barachkova...

    Pour ceux qui auraient évité jusqu'à ce soir le beau pavé de Dostoievki (1821-1881), le Prince Michkine (l'Idiot du titre) c'est un peu Forrest Gump dans la Russie des tsars. Une belle âme, d'une simple clairvoyance, dans sa propre logique pas si stupide que cela, projetée dans une société hypocrite. Ceci expliquant pourquoi l'interprétation de ce rôle par Alexandre Ruby bien que remarquable peut au début déconcerter: le prince Michkine est le seul des personnages de la pièce qui ne joue pas. Michkine ne ment jamais, devant chacun déroule le fil de ses pensées, au fur et à mesure que celles ci lui viennent. Une figure quasi christique, d'une franchise aux conséquences souvent catastrophiques. Contrairement à chacun, il n'use jamais du discours comme d'une arme pour protéger ses intérêts, et ses amours.

    D'amour ce soir il est surtout question, de ce qu'il reste du roman passé par le filtre d'une adaptation inévitablement réductrice. Un intermède religieux orthodoxe tombe d'ailleurs à plat. Au moins ces feux de l'amour brûlent-ils pour de vrai: c'est fort, c'est tourmenté, c'est excessif, c'est agité, c'est introspectif, c'est compliqué. Bref c'est russe. Et un brin pré-psychanalytique. Placée frémissante au centre de l'intrigue, Nastassia Philippovna est une femme très convoitée, au passé douleureusement scandaleux, qui pour tuer le temps jette les liasses de 100 000 roubles au feu. Histoire aussi de suciter un beau climax, de voir si son soupirant Gania Gavrila Ardalionovitch se montrera assez vil pour s'y jetter les récupérer. Comme elle n'aime que Michkine, elle le lui dit puis elle fuit, part plutôt avec le Moujik Rogojine. Sans oublier de jeter Michkine dans les bras de la jeune Aglaïa Ivanovna. Vilaine Nastassia Philippovna Barachkova! Oui vilaine, car l'important pour notre Nastassia Philipovna est de montrer à quelle point elle est vile, très vile, vraiment très vile, tout à fait indigne du bon prince Michkine, même pas digne de lui laver les pieds, tout juste bonne à rendre son pauvre Parfione Rogojine fou, de rendre très jaloux ce malheureux Rgojine de son ami à la vie et la mort le prince Michkine. L'important c'est qu'elle même, Nastassia, puisse souffrir excessivement d'être si vile, avec intensité, bruyamment, pas discrètement du tout, pour evidemment rendre la vie impossible au prince Michkine, jusqu'à la crise d'épilepsie, et par ricochet de rendre la vie impossible à Aglaïa Ivanovna aussi, qui, quand à elle, envoie tous les  jours des billets à Michkine pour lui rappeller qu'elle lui interdit de la courtiser: sublime!

    Comment montrer cela et tous les à-cotés sans trop donner mal à la tête? Antoine Bourseiller, aidé d'une belle troupe, y parvient, d'une mise en scène presque invisible derrière les éclats de jeu. Avec le bon goût de ne pas (trop) en rajouter dans l'agitation et les crises d'épilepsie. De ménager des accalmies pour respirer un peu. Enfin c'est assez agité bien sur, mais aurait pu l'être beaucoup plus. Non?

    C'était l'Idiot de Fédor DOSTOÏEVSKI, traduit par André Markowicz, adapté et mis en scène par Antoine Bourseiller , au Théatre Mouffetard. Jusqu'à fin octobre.

    Guy

    Et c'est en images, ici

    P.S. : et l'on découvre qu'en 2005 le Tadorne vit la piece, à relire ici 

  • Othello, noir, blanc, lumières

    Sans Iago, Othello serait il quand même Othello? Sans les suggestions de Iago, se tourmenterait-il jusqu'au délire d'images de trahison? Deviendrait-il de lui même littéralement fou de jalousie, au point d'étrangler sa Desdémone? Suffit-il que Desdémone soit très femme et très sensuelle entre ses bras, pour que tôt ou tard il s'en effraye, jusqu'à la croire putain, forcement infidèle?

    8f7f9f783258f6e6d20fd77324f6a1b4.jpgC'est sans doute la question la plus importante posée par la pièce. La seule question, même. A chaque mise en scène sa propre réponse. Ce soir la réponse est claire: on ne voit que Iago, qui tire toutes les ficelles, et Othello mené par le bout du nez. Ce qui reporte l'attention sur les motivations de Iago. Envieux ordinaire, ou être démoniaque? On se focalise sur ce personnage, mais peut être par l'effet d'un déséquilibre palpable du jeu: Iago (Alexandre Mousset, qui était tout autant remarquable dans le costume du fou de la Nuit des Rois) est ici charmeur, nerveux et implacable, ouvrant un monde d'ambiguïté à chaque syllabe. Alors qu'il manque quelques années, ou quelques kilos, en tout cas encore de l'autorité à l'Othello de ce soir pour s'imposer solide et inquiétant, tel un tueur, tel un chef de guerre. Au moins est il crédible dans l'expression de la fragilité de la folie amoureuse: la scène du meutre ressemblera absolument à une scène d'amour. Partagée avec Karine Leleu (qui fût Pasiphae ici même), depuis le début charnelle, et innocente à la fois, jusqu'à la transparence. Ce duo s'est déjà épuré en une belle rencontre du noir et du blanc, à compter de l'instant où Othello, gagné par la folie et les ténèbres a abandonné son manteau. L'austérité de la scène du T.N.O., éclairée de quelques lumières est propice à d'aussi belles oppositions. 

    C'était Othello de William Shakespeare, mis en scène par Edith Garraud, au Théâtre du Nord Ouest. Dans le cadre de l'intégrale Shakespeare, jusqu'à fin février.

  • La Moukère Apprivoisée

    L'oeuvre d3bd9fd3f371b12fe80e263a7e82af40.jpgde Shakespeare est universelle. Si cette oeuvre est universelle, elle appartient donc à tout le monde. Si elle appartient à tout le monde, chacun peut bien en faire ce qu'il veut. Et détourner les flots du texte vers les préoccupations de l'époque. Chaque génération voit Willy à sa porte.

    Avec ici un Petruchio sous de nouveaux habits, aux couleurs islamistes, réduisant Kato de rebelle à recluse, dressée au son des muezzins, soumise, voilée, enfin éteinte, presque endeuillée. Ici l'on tique, et ce n'est pas coté politique. La religion, et son emprise sur les attitudes sociales, se trouve depuis des siècles dans la ligne de mire des artistes. C’est plus que normal que l’islam puisse aujourd’hui être visé. Mais le fait est qu'interprétée ainsi, la pièce de Shakespeare en ressort un peu rétrécie. Bien à l’étroit dans ce contexte. En sens unique. Sans pouvoir prétendre à l’intemporalité.  

    Mais peut-être La Mégère Apprivoiséen’est elle plus montable ni montrable aujourd’hui, si on respecte son sens originel. Dans une conception Elisabéthaine des rapports matrimoniaux, la femme finalement heureuse et soumise au mari en remerciement amoureux de sa protection, de même que le sujet est soumis au souverain. Par la voix de Katharina dans son dernier monologue, Shakespeare plaide- au moins dans cette pièce ci- pour un monde bien ordonné. Au regard des consensus moraux contemporains, cette morale est insoutenable, évidemment. Le metteur en scène d'aujourd'hui ne peut que tenir Shakespeare à distance. Et dénoncer la violence faite à Kate, ici voilée à la mode du jour.

    Cette conclusion amère a le tort, ou le mérite, de nous mettre brusquement mal à l’aise. Après une première partie jubilatoire, qui voit Petruchio- Christophe Jean- déborder à plaisir de la scène. Qui rie, hurle, éructe, boit, crache, bouscule, se fait soudain matois, rugit, déboule à poil à ses noces. Joue de tous les moyens d’une virilité conquérante et agressive. Face à cet ouragan, Katharina/Kathe/Cato- Lisa Sans- doit lutter pour exister et faire entendre sa voix, au bord de ses limites physiques. Et réussit un travail plus en nuances, qui met en relief sa défaite d’autant plus cruellement.

    Le monologue final de Kato, manifeste de sa soumission à genoux devant Petruccio, résonne comme la récitation atone d'un prisonnier politique après un lavage de cerveau. Après une mise en condition- torture morale, privation de nourriture, etc… -digne des prisons d'un régime totalitaire. Petruchio conditionne Kato à répéter après lui que le soleil brille alors qu’il fait nuit, moyen de l’habituer à perdre le sens, à se résoudre à l’absurde à et s’habituer à l’obéissance. Cela évoque plus "1984" de Georges Orwell qu’une joute amoureuse. Derrière nous, dans l’intimité de cette salle minuscule s’indigne une spectatrice. Contre le personnage ? La mise en scène ? L’auteur ? On ne sait pas vraiment, mais elle s’indigne et c’est sûrement le but recherché. 

    C'était la Mégère apprivoisée de William Shakespeare, mis en scène par Cedric Grimoin, au Théatre du Nord Ouest.

    Guy

  • Deux nuits, des rois

    Que notre boussole nous ait guidé jusque dans la salle de l'Etoile du Nord ou plus bas dans celle du Théatre du Nord Ouest, on débarque de toute manière sur les rivages d'une imaginaire Yllirie. Libre et naufragé. C'est dire que l'on entre dans le b6cab4885daf41539748acf8f5b50a1f.jpgpays de l'illusion, et de toutes les possibilités. On perd pied dans les sables mouvants de l'imaginaire amoureux, où chacun ose se rêver, sans interdit de rang ou de sexe, dans les bras de l'être aimé. Lui même reconstruit selon tous nos désirs. 

    L'intendant Malvolio se voit plus grand qu'il n'est, imagine sa noble maîtresse Olivia à ses pieds pour qu'il puisse mieux s'élever lui-même. Viola-Octavio, fille travestie en garçon, est aimée de cette même Olivia. Pour cette Olivia encore le Duc Orsino se languit, mais Viola travestie en secret n'a quant à elle d'yeux que pour le Duc. Qui en Viola ne voit que le garçon Octavio, un garçon chéri, mais un garçon quand même. De cet écheveau de désirs lancinants et frustrations ambiguës, personne ne sort indemne. Et surtout pas Viola, écartelée entre ses rôles et ses identités sexuelles, sérieusement névrosée. Il ne faudra pas moins que le retour d'outre tombe de Sébastien, son frère jumeau, pour que Viola puisse se dédoubler en deux sexes opposés, pour la satisfaction conciliée du Duc et d'Olivia. Remise au clair des genres masculin et féminin, attestée de visu par une mise à nue finale- sur la scène de l'Étoile du nord on s'en serait douté- mais si timide et triste, qu'elle ressemble à la mort de l'amour. Au moins entre temps Toby le bon vivant, oncle d'Olivia, aura copulé joyeusement avec Maria la servante, Sir Andrew naif et puceau aura courtisé Olivia mais sans désir 39196a342684be7c9c73741e781d86ce.jpgflagrant, à l'inverse d'un certain Fabien aimant Sebastien-le frère jumeau- jusqu'à se faire battre pour le défendre.

    Si on nous lu jusqe là, on conviendra qe la pièce est trop impossible et embrouillée pour qu'on puisse la jouer littéralement. Nicole Gros au T.N.O. s'y essaie pourtant, et bien évidemment n'y réussit qu'à moitié. La moitié très réussie tient aux personnages comiques-Toby, Sir Andrew et le Bouffon- qui emportent leur partie à force de verve et de chansons. Alors que les autres personnages, cantonnés au registre de la gravité, s'épuisent à se heurter sans succès au scabreux et à l'invraisemblable des situations. En premier lieu la pauvre Viola, ici travesti tétanisé. Résultat: tout cela se traîne un peu, à force de trop de sagesse.

    Julien Kosellek et Cedric Orain à l'Etoile du Nord contournent la difficulté en adoptant d'un postulat inverse: les rôles sérieux sont traités d'emblée avec une distance grotesque. L'illusion théâtrale-projecteurs manipulés par les acteurs, costumes surchargés de références et autres conventions bousculées- est mise sur le même plan d'évidence que l'illusion amoureuse. Stratégie gagnante en l'éspèce: on peut s'en amuser sans être obligé d'y croire. Le Duc se languit en emphase. Viola (Céline Milliat-Baumgartner), tremblante, exude à chaque instant de confusion. Olivia à sa vue semble être illico gorgée d'hormones. On échappe pas à des facilités, dont un medley beatles laborieux, ainsi qu'à des incursions déprimantes dans une ambiance de backroom glauque- peut-être la marque d'un nouveau conformisme. Mais tout n'est pas gadget, une gazelle de chantier se prête à des exploitations scéniques appropriées. Plus audacieux, pour suivre jusqu'au bout la logique de l'inversion, les rôles comiques se chargent d'une nouvelle gravité. Toby devient plus voyou et pervers que débonnaire, et Malvolio surtout, humilié par tous pour avoir prétendu aimer plus haut que son rang, retrouve ici un tragique émouvant dans l'exposé de sa souffrance.

    C'était La Nuit des Rois de William Shakespearemis en scene par Julien Kosellec et Cedric Orain, au Théatre de l'Etoile du Nord, jusqu'au 4 août. C'était La Nuit des Rois de William Shakespearemis en scène par Nicole Gros assistée d'Elise Rouby au Theatre du Nord Ouest, en alternance jusqu'en février 2008.

    Guy