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t.n.o. - Page 2

  • Othello, noir, blanc, lumières

    Sans Iago, Othello serait il quand même Othello? Sans les suggestions de Iago, se tourmenterait-il jusqu'au délire d'images de trahison? Deviendrait-il de lui même littéralement fou de jalousie, au point d'étrangler sa Desdémone? Suffit-il que Desdémone soit très femme et très sensuelle entre ses bras, pour que tôt ou tard il s'en effraye, jusqu'à la croire putain, forcement infidèle?

    8f7f9f783258f6e6d20fd77324f6a1b4.jpgC'est sans doute la question la plus importante posée par la pièce. La seule question, même. A chaque mise en scène sa propre réponse. Ce soir la réponse est claire: on ne voit que Iago, qui tire toutes les ficelles, et Othello mené par le bout du nez. Ce qui reporte l'attention sur les motivations de Iago. Envieux ordinaire, ou être démoniaque? On se focalise sur ce personnage, mais peut être par l'effet d'un déséquilibre palpable du jeu: Iago (Alexandre Mousset, qui était tout autant remarquable dans le costume du fou de la Nuit des Rois) est ici charmeur, nerveux et implacable, ouvrant un monde d'ambiguïté à chaque syllabe. Alors qu'il manque quelques années, ou quelques kilos, en tout cas encore de l'autorité à l'Othello de ce soir pour s'imposer solide et inquiétant, tel un tueur, tel un chef de guerre. Au moins est il crédible dans l'expression de la fragilité de la folie amoureuse: la scène du meutre ressemblera absolument à une scène d'amour. Partagée avec Karine Leleu (qui fût Pasiphae ici même), depuis le début charnelle, et innocente à la fois, jusqu'à la transparence. Ce duo s'est déjà épuré en une belle rencontre du noir et du blanc, à compter de l'instant où Othello, gagné par la folie et les ténèbres a abandonné son manteau. L'austérité de la scène du T.N.O., éclairée de quelques lumières est propice à d'aussi belles oppositions. 

    C'était Othello de William Shakespeare, mis en scène par Edith Garraud, au Théâtre du Nord Ouest. Dans le cadre de l'intégrale Shakespeare, jusqu'à fin février.

  • Lucrece: la soif du mal

    C'etait sans doute sur scène le mieux à faire que de dire le moins possible du texte de Shakespeare. De le laisser résonner par quelques phrases et de suggérer le reste, dans le suspend du silence et de la semi-obscurité. Plages de noir funèbre, préparatifs insouciants de Lucrèce au coucher, 03993b259ece7e9680cd09d56774ec99.jpgchemin dans l'ombre de Tarquin vers son crime, déjà sur la couche de Lucrèce l'opposition violente du rouge et du bleu. Puis la brutalité précipitée des gestes. Après, de quelques mouvements, le dégoût muet et prévisible qui envahi Tarquin. Le désespoir, la mort de Lucrèce.

    Le poème est ce soir épuré de toutes ses redondances et fioritures d'origine, de tout ce qui pourrait paraitre trop élégant. Nu comme la scène, réduit à deux voix et pour chacun des deux protagonistes repris à la première personne: par la voix de Tarquin le criminel, par la voix de Lucrèce la victime. Pour chacun l'intense exposé du trop plein de son intériorité. Ces deux voix ne se rencontrent jamais, surtout pas lors de ce faux dialogue: les menaces de Tarquin ne sont que ponctuations qui accompagnent l'usage de la force, les appels que lance Lucrèce à l'honneur, la pitié, à la raison inutiles, car Tarquin a d'avance choisit de les ignorer, ayant déjà de lui même pensé et balayé tous les arguments.

    Le jeu est sans cesse retenu juste avant de toucher aux limites des pleurs, de peur de trop montrer, de peur du pathétique? Le théâtre de Shakespeare est il celui des passions qui se consument et succombent à elles-mêmes? On voit ici, d'une manière qui ne pourrait être plus sobre et directe, l'exposé moral du mal en action. Le mal absolu en ce sens qu'il est totalement conscient de lui-même et de ses conséquences, et qu'il renonce d'autant moins à s'accomplir. Le désir, dont Tarquin dit d'avance que sa satisfaction sera brève et vaine, passe presque au second plan face à la fascination qu'exerce le crime sur lui. Une pulsion irrésistible de destruction. La nécessité de la détruire elle, et se détruire lui-même. Pour Lucrèce, par ce seul crime le monde s'affaisse sur lui-même, noir et douloureux. Désormais impossible. Par sa voix la révolte-et non une plainte- qui s'exprime s'oppose autant contre le monde entier que contre Tarquin seul.  

    C'était le Viol de Lucrèce de William Shakespeare, mis en scène par et avec Achai Finance et J-Luc Mingot, au T.N.O..

    Guy

  • La Moukère Apprivoisée

    L'oeuvre d3bd9fd3f371b12fe80e263a7e82af40.jpgde Shakespeare est universelle. Si cette oeuvre est universelle, elle appartient donc à tout le monde. Si elle appartient à tout le monde, chacun peut bien en faire ce qu'il veut. Et détourner les flots du texte vers les préoccupations de l'époque. Chaque génération voit Willy à sa porte.

    Avec ici un Petruchio sous de nouveaux habits, aux couleurs islamistes, réduisant Kato de rebelle à recluse, dressée au son des muezzins, soumise, voilée, enfin éteinte, presque endeuillée. Ici l'on tique, et ce n'est pas coté politique. La religion, et son emprise sur les attitudes sociales, se trouve depuis des siècles dans la ligne de mire des artistes. C’est plus que normal que l’islam puisse aujourd’hui être visé. Mais le fait est qu'interprétée ainsi, la pièce de Shakespeare en ressort un peu rétrécie. Bien à l’étroit dans ce contexte. En sens unique. Sans pouvoir prétendre à l’intemporalité.  

    Mais peut-être La Mégère Apprivoiséen’est elle plus montable ni montrable aujourd’hui, si on respecte son sens originel. Dans une conception Elisabéthaine des rapports matrimoniaux, la femme finalement heureuse et soumise au mari en remerciement amoureux de sa protection, de même que le sujet est soumis au souverain. Par la voix de Katharina dans son dernier monologue, Shakespeare plaide- au moins dans cette pièce ci- pour un monde bien ordonné. Au regard des consensus moraux contemporains, cette morale est insoutenable, évidemment. Le metteur en scène d'aujourd'hui ne peut que tenir Shakespeare à distance. Et dénoncer la violence faite à Kate, ici voilée à la mode du jour.

    Cette conclusion amère a le tort, ou le mérite, de nous mettre brusquement mal à l’aise. Après une première partie jubilatoire, qui voit Petruchio- Christophe Jean- déborder à plaisir de la scène. Qui rie, hurle, éructe, boit, crache, bouscule, se fait soudain matois, rugit, déboule à poil à ses noces. Joue de tous les moyens d’une virilité conquérante et agressive. Face à cet ouragan, Katharina/Kathe/Cato- Lisa Sans- doit lutter pour exister et faire entendre sa voix, au bord de ses limites physiques. Et réussit un travail plus en nuances, qui met en relief sa défaite d’autant plus cruellement.

    Le monologue final de Kato, manifeste de sa soumission à genoux devant Petruccio, résonne comme la récitation atone d'un prisonnier politique après un lavage de cerveau. Après une mise en condition- torture morale, privation de nourriture, etc… -digne des prisons d'un régime totalitaire. Petruchio conditionne Kato à répéter après lui que le soleil brille alors qu’il fait nuit, moyen de l’habituer à perdre le sens, à se résoudre à l’absurde à et s’habituer à l’obéissance. Cela évoque plus "1984" de Georges Orwell qu’une joute amoureuse. Derrière nous, dans l’intimité de cette salle minuscule s’indigne une spectatrice. Contre le personnage ? La mise en scène ? L’auteur ? On ne sait pas vraiment, mais elle s’indigne et c’est sûrement le but recherché. 

    C'était la Mégère apprivoisée de William Shakespeare, mis en scène par Cedric Grimoin, au Théatre du Nord Ouest.

    Guy

  • Shakespeare, pleine mesure

    Parvenu dans la salle du bas, on traverse comme à chaque fois la scène pour rejoindre son fauteuil. Mais on est accueilli ce soir sur cette scène par des jeunes gens qui y dansent, jouent de la guitare et des oeillades langoureuses. 5c253727713ad0541e02345447c02e02.jpgBelle troupe qui chante à l'unisson, dont trois rousses qu'un ado dévore des yeux. Belle invitation, évocation un peu canaille, mais assez sage à tout prendre, des bas-fonds de Vienne.

    On s'y amuse, dans ces bas-fonds, mais pas pour très longtemps. Car le Duc décide de quitter Vienne et laisser les pleins pouvoirs à son régent, Angelo, que celui ci remette de l'ordre dans les moeurs et la cité. Que la loi soit y appliquée dans toute sa rigueur originelle. Première mesure prise pour l'exemple: condamner à mort le jeune Claudio au motif de fornication.

    Difficile d'attaquer de manière plus extrême, on peut après ce départ en force considérer dans quelles situations la justice doit s'oublier pour accepter la tentation du pardon. Avec une intrigue qui se complique, car, comme souvent chez Shakespeare,les masques se flouent ou tombent: le pur et dur Angelo n'est pas si pur que cela, d'une humanité même odieuse à force de passions secrètes. Tandis que le Duc, allégé du poids de l'autorité, revient incognito observer les résultats de l'expérience: c'est un air connu et repris dans maints contes. Dilemme sur Dilemme, chez chacun des personnages s'affrontent en un combat aux ressonnances érotiques la rigidité des principes et la fragilité de la condition humaine. En premier lieu chez Isabella, soeur de Claudio, mise en situation de céder aux avances d'Angelo et ainsi pécher contre ses voeux de nonne. Mais pour la bonne cause: sauver par là la tête de son frère. Chacun des protagonistes se partage, confronté à la décision. C'est dialectique et joué sur le rythme d'une réthorique jamais pesante et trés moderne, on croirait par moment voir du Montherlant.

    Avant Hamlet, le Roi Lear, Othello et consorts à la rentrée, le T.N.O. prend le risque de laisser un peu de place dans cette intégrale Shakespeare à des jeunes compagnies. Sans convaincre à tous les coups- on a vu peu avant ici un Conte d'Hiver entrepris avec un peu trop de naïveté. Mais en permettant d'excellentes surprises. C'est ce soir le cas: passé la nervosité un peu palpable des premières minutes, l'enthousiasme paye. Car il est ici justement question de générosité, d'appétit de vivre et d'aimer malgré les lois et les règles. La pièce commence en drame, mais c'est le pardon et la tolérance qui ont le dernier mot, dans une très belle conclusion, sage et appaisée. D'une thématique, c'est assez inhabituel chez Shakespeare, nettement chrétienne.

    C'était Mesure pour Mesure de William Shakespeare, mis en scène par Béla Grushka, en alternance jusqu'en février 2008 au T.N.O., dans le cadre de l'intégrale Shakespeare.

    Guy

  • Shakespeare: Windsor au T.N.O.

    D'abord on aborde cette pièce coté coulisses, bien obligé car cette pièce déborde chaque début de soirée dans la salle d'attente du T.N.O.. Là où l'on attend pour par exemple aller voir une autre pièce dans l'autre salle du bas. On attend là et 367a050c1daef11448ee05ecf9705138.jpgpar la porte de la salle du haut surgissent des comédiens qu'on ne peut pas ne pas remarquer- des ours, un curé, un juge, des dames en robes d'époque, des jeunes premiers, un Falstaff qui se saisit de bois de cerfs...- ils tournent en rond seuls ou à plusieurs, mais toujours un peu absents, et bientôt repartent dedans à l'assaut. Et chaque fois que la porte de la salle du haut s'ouvre, on entend d'où l'on est quelques répliques et des éclats de voix, des applaudissements.

    Difficile donc de longtemps résister à la curiosité d'aller voir la pièce à l'endroit. On retourne bientôt au T.N.O. dans la salle du haut, là où les fauteuils entourent les comédiens. Là on peut enfin mieux les compter, ils sont jusqu'à seize à se dépenser et on aurait jamais cru que la salle du haut du T.N.O. puisse les contenir tous à la fois. On comprend bientôt pourquoi ces "Joyeuses Commères de Windsor"embarrassent souvent les commentateurs, qui expédient l'affaire en deux pages de préfaces discrètement glissées avec le texte dans les oeuvres complètes. Il s'agit bien d'une farce, à mille lieues des élégances métaphysiques d'Hamlet. Avec Falstaff, vieux galant, berné par deux commères. On lit que, selon la tradition, William aurait écrit la chose en deux semaines pour plaire à Elisabeth La Première. Cette explication ressemble à des excuses. 

    Mais ce soir personne n'a rien à excuser, bien au contraire. On comprend aussi combien il faut d'énergie, de métier, d'humilité, pour mener sur scène cette affaire à bien, joyeusement assumée, pour tout forcer- accents, quiproquo, costumes, gouaille, gestuelle et mimiques- sans jamais agacer. Ne jamais perdre le rythme, tenu par les acteurs qui courent en annonçant sur des pancartes chaque changement de lieu. A l'approche de la fin, la bouffonnerie s'envole dans le merveilleux, avec une ronde narquoise d'elfes et de fées, avant que le vaniteux Falstaff ne s'éveille dans la désillusion, tout son ridicule dévoilé. Vieilli soudain jusqu'à ses propres yeux. Après cet instant cruel, c'est pour tous les personnages le temps de l'indulgence, il ne reste plus à Falstaff qu'à aller boire avec les maris à qui il a voulu faire porter des cornes: "ce que l'on ne peut éviter, mieux vaut s'y résoudre de bonne grâce"

    On rit, on applaudit. Pas trop longtemps quand même, afin de permettre à deux des comédiens de déjà s'échapper pour aller jouer Mesure pour Mesure, celà commence dans cinq minutes dans la salle du bas.

    C'était Les Joyeuses Commères de Windsor,  de William Shakespeare, mis en scene par Idriss au Théatre du Nord Ouest.

    Guy.

    En photo, on a reconnu en Falstaff l'immortel Orson Welles, version 1965.

     

  • Deux nuits, des rois

    Que notre boussole nous ait guidé jusque dans la salle de l'Etoile du Nord ou plus bas dans celle du Théatre du Nord Ouest, on débarque de toute manière sur les rivages d'une imaginaire Yllirie. Libre et naufragé. C'est dire que l'on entre dans le b6cab4885daf41539748acf8f5b50a1f.jpgpays de l'illusion, et de toutes les possibilités. On perd pied dans les sables mouvants de l'imaginaire amoureux, où chacun ose se rêver, sans interdit de rang ou de sexe, dans les bras de l'être aimé. Lui même reconstruit selon tous nos désirs. 

    L'intendant Malvolio se voit plus grand qu'il n'est, imagine sa noble maîtresse Olivia à ses pieds pour qu'il puisse mieux s'élever lui-même. Viola-Octavio, fille travestie en garçon, est aimée de cette même Olivia. Pour cette Olivia encore le Duc Orsino se languit, mais Viola travestie en secret n'a quant à elle d'yeux que pour le Duc. Qui en Viola ne voit que le garçon Octavio, un garçon chéri, mais un garçon quand même. De cet écheveau de désirs lancinants et frustrations ambiguës, personne ne sort indemne. Et surtout pas Viola, écartelée entre ses rôles et ses identités sexuelles, sérieusement névrosée. Il ne faudra pas moins que le retour d'outre tombe de Sébastien, son frère jumeau, pour que Viola puisse se dédoubler en deux sexes opposés, pour la satisfaction conciliée du Duc et d'Olivia. Remise au clair des genres masculin et féminin, attestée de visu par une mise à nue finale- sur la scène de l'Étoile du nord on s'en serait douté- mais si timide et triste, qu'elle ressemble à la mort de l'amour. Au moins entre temps Toby le bon vivant, oncle d'Olivia, aura copulé joyeusement avec Maria la servante, Sir Andrew naif et puceau aura courtisé Olivia mais sans désir 39196a342684be7c9c73741e781d86ce.jpgflagrant, à l'inverse d'un certain Fabien aimant Sebastien-le frère jumeau- jusqu'à se faire battre pour le défendre.

    Si on nous lu jusqe là, on conviendra qe la pièce est trop impossible et embrouillée pour qu'on puisse la jouer littéralement. Nicole Gros au T.N.O. s'y essaie pourtant, et bien évidemment n'y réussit qu'à moitié. La moitié très réussie tient aux personnages comiques-Toby, Sir Andrew et le Bouffon- qui emportent leur partie à force de verve et de chansons. Alors que les autres personnages, cantonnés au registre de la gravité, s'épuisent à se heurter sans succès au scabreux et à l'invraisemblable des situations. En premier lieu la pauvre Viola, ici travesti tétanisé. Résultat: tout cela se traîne un peu, à force de trop de sagesse.

    Julien Kosellek et Cedric Orain à l'Etoile du Nord contournent la difficulté en adoptant d'un postulat inverse: les rôles sérieux sont traités d'emblée avec une distance grotesque. L'illusion théâtrale-projecteurs manipulés par les acteurs, costumes surchargés de références et autres conventions bousculées- est mise sur le même plan d'évidence que l'illusion amoureuse. Stratégie gagnante en l'éspèce: on peut s'en amuser sans être obligé d'y croire. Le Duc se languit en emphase. Viola (Céline Milliat-Baumgartner), tremblante, exude à chaque instant de confusion. Olivia à sa vue semble être illico gorgée d'hormones. On échappe pas à des facilités, dont un medley beatles laborieux, ainsi qu'à des incursions déprimantes dans une ambiance de backroom glauque- peut-être la marque d'un nouveau conformisme. Mais tout n'est pas gadget, une gazelle de chantier se prête à des exploitations scéniques appropriées. Plus audacieux, pour suivre jusqu'au bout la logique de l'inversion, les rôles comiques se chargent d'une nouvelle gravité. Toby devient plus voyou et pervers que débonnaire, et Malvolio surtout, humilié par tous pour avoir prétendu aimer plus haut que son rang, retrouve ici un tragique émouvant dans l'exposé de sa souffrance.

    C'était La Nuit des Rois de William Shakespearemis en scene par Julien Kosellec et Cedric Orain, au Théatre de l'Etoile du Nord, jusqu'au 4 août. C'était La Nuit des Rois de William Shakespearemis en scène par Nicole Gros assistée d'Elise Rouby au Theatre du Nord Ouest, en alternance jusqu'en février 2008.

    Guy

  • Qui connait Cressida?

    C'est très excitant de découvrir une pièce de Shakespeare dont jusqu'alors on ignorait jusqu'à l'existence. La découvrir à la sortie d'une cure d'amaigrissement: J.L. Jeener a recompacté en un format d'une heure et quart et six acteurs cette 8866cb970881a33d0aad981aea574caa.jpghistoire d'amour à gros budget sur fond de guerre de Troie. En pratiquant des coupes radicales, ce qui explique sans doute pourquoi la sage Cressida couche dés le premier soir. Son troyen de Troïlus préfère faire l'amour que la guerre, on le comprend. On a droit à de belles scènes à deux et de hardies répliques. Comme c'est une tragédie, ça se complique: dans le cadre d'un obscur échange d'otages les habitants d'Illium envoient la belle se faire voir chez les grecs. La faute à la raison d'état!

    Que ceux qui veulent enfin voir une pièce de William S. sans en connaître d'avance la fin passent directement au paragraphe suivant: Troïlus se lamente, mais ne s'oppose pas à la transaction. Ce garçon est agaçant à force de naïveté. Il se contente d'échanger des serments avec sa bien aimée. Mal lui en prend car, une fois passée du bon coté de la muraille de Troie, Créssida se liquéfie sur pied sous le regard mâle et dominateur de son gardien Diomède. A moins qu'elle ne simule- mais vraiment très bien alors- et en pince toujours pour Troïlus. On a des doutes, toujours la faute aux coupes?

    C'est en tous cas joué énergique, cure de minceur oblige. Les deux filles dominent le terrain et de très haut: déjà Ellyn Dargance en entremetteuse espiègle, et surtout Alicia Roda en Cressida, toujours intense, crédible le plus souvent, d'abord en vierge amoureuse et frémissante. Puis, dans la dernière scène, très joliment indécente. Même sans doute autant indécente qu'on peut l'être tout en restant habillée. Chez Shakespeare, derrière la verdeur des mots, la vérité des corps n'est jamais loin.

    C'était Troïlus et Cressida de William Shakespeare, mis en scène par Jean Luc Jeener au Théatre du Nord Ouest. En alternance jusqu'à mars 2008.

    Guy

    La grande nouvelle, c'est que l'intégrale Shakespeare a commencé au T.N.O..

    L'intégrale.

    Toutes les pièces de Shakespeare.

    Toutes.

  • Port Royal: encore un peu d'éternité

    Toujours sur la scène du T.N.O.,encore des femmes aux cheveux cachés sous des coiffes noires. Mais cette fois vetues de robes d'un blanc immaculé, et croix rouges sur la poitrine: donc des religieuses. Les soeurs du couvent de Port Royal en 1664, qui pour continuer à vivre leur foi à leur façon rentrent en rébellion. Et seront dispersées. medium_champaigne_portrait_angelique.jpgL'affrontement montré ici nous est bien familier: celui d'Antigone contre Créon, celui de de Jeanne d'Arc contre Cauchon, de Don Alvaro contre le matérialisme de son époque, de l'idéal contre le pouvoir, de la pureté intransigeante contre le compromis et le réalisme, du spirituel contre le temporel, de la foi personnelle contre celle qu'encadre les canons.

    Mais ce soir, autour de quel enjeu? En quoi les doctrines de ces soeurs sont elles à ce point insupportables aux pouvoirs de l'époque? Il est extraordinaire que jamais tout au long de sa pièce Montherlantne nous l'explique vraiment. Les religieuses évoquent, du dedans, les menaces du dehors. Mais rien qui nous éclaire quant au jansénisme, la grace et les controverses théologiques. Rien sur les sujets dont elles devraient parler. Un pari sur la culture du spectateur de 1954? Celui de 2007 risque de se désintéresser un peu du sort de ces femmes, qui s'apprêtent à souffrir pour des motifs auxquels il ne comprend rien. En attendant, à huit nonnes qui attendent, on peut créer de très beaux effets: les habits blancs prennent la lumière superbement. Mais même si la langue est belle, pure et élevée, jusqu'à presque faire oublier les rumeurs qui grondent dehors le cloître, dans ce couvent l'éternité commence au bout d'un temps à durer un peu longtemps, surtout au milieu. 

    Une seconde pièce commence opportunement sur un nouveau rythme avec l'irruption tonitruante en ce lieu du pouvoir temporel de l'archevêque medium_champaigne_exvoto.2.jpgde Paris- Hardouin de Péréfixe (Jean Claude Sachot)-. Rouge écarlate, corpulent et volume sonore réglé à fond. L'adversaire se montre enfin, brutal ou patelin, qui empoigne littéralement les soeurs ou les embrasse avec effusion. Mais obligé d'utiliser la force faute de convaincre, réduit à perdre pour l'emporter. Et les soeurs confrontées à la question centrale de la pièce: souffrir jusqu'au martyr cette persécution est il le sublime accomplissement de leur démarche spirituelle? Ou n'est ce que folie et désobéissance, péché d'orgueil? Ou pire encore, en l'absence de Dieu, une vaine douleur. Heureusement on est chez Montherlant: on reste libre de penser et de conclure comme on le veut.

    C'est Port Royal de Montherlant, mis en scène par Jean Luc Jeener, au T.N.O.

    Guy

    Portrait de Mere Angélique et Ex votopar Philippe de Champaigne (1602-1674)

  • Van Gogh à Téhéran

    On a l'opportunité, pour quelques jours encore, de voir une troupe de théâtre expérimental iranien jouer à Paris. Et c'est medium_Vincent_Willem_van_Gogh_107.jpgau T.N.O.. On s'en serait voulu de manquer cette expérience, même si elle est un peu exigeante, déjà en raison de la barrière de la langue persane. Obstacle que ne lève pas la mise en oeuvre d'un sur-titrage déroutant. Mais à l'oeil et au timbre, il s'agit bien de théâtre contemporain, guère de doutes à ce sujet. Dans une version radicale et austère: voix blanches, stylisation extrême, dépersonnalisation des rôles, mouvements trés chorégraphiés, actions déroutantes et usage de divers objets et substances répandus sur scène.

    La matière première est occidentale: la correspondance de Vincent Van Gogh,un sujet universel il est vrai. Van Gogh aux portes de la mort, en proie aux tourments métaphysiques. Mais digne, dure, tendue, déroulée sur un rythme funèbre, l'évocation du peintre manque ainsi cruellement de couleurs. Sauf à deux occasions, quand du safran est éparpillé à terre, quand les actrices déploient des rubans multicolores. Car les actrices restent vêtues de noir et leurs cheveux cachés sous des pièces de tissus. Ce qui, à en rester à l'expérience de cette seule performance, marque une première singularité du théâtre expérimental iranien.

    C'est "Le Joug et le Papillon" de Mohammad Charmshir par la Cie virgule Performing Arts (Téhéran) et la cie du théatre de l'Epi d'or, au T.N.O. dans le cadre du festival "Le Coeur et l'Esprit"

    Guy

  • Les Ombres de Pinter

    La ravissante metteur en scène, toute fière de sa première création au T.N.O. nous avait quand même prevenu au guichet que ça ne serait pas gai du tout. C'était peu dire. Et vu la dureté de cette matière artistique, on ne pourra lui reprocher sa fierté.

    Autant entend-t-on encore dans "l'Amant'", du même Harold Pinter- (1930-) Nobel 2005-, une petite musique de vaudeville grinçant, autant ici, toute chair disparue, il ne reste du drame que le cassant des os.

    Et dans le cadre ici oppressant du T.N.O., trois spectres -mère, père, fils- qui se parlent, s'écrivent sans s'écouter ni se répondre. 3 monologues étranglés de rancoeurs, de bouffées d'angoisse, de regrets inutiles, d'amour qui s'assèche en haine, et de culpabilité infectieuse. Autour de situations non dites, que l'on ne pourra appréhender que par allusions douloureuses. Le père semble lui mort pour de bon, et parle peut-être juste son ombre, qui conclue avec une cruelle indifférence pour les vivants en évoquant ce qui ne sera jamais dit et qui de toute manière n'a plus d'importance. Avant de disparaître (à jamais)? Cet instant poignant porte en lui-même toute la pièce, qui meurt bientôt, peut être un peu trop résignée, trop respectueuse. Mais d'une terrible efficacité: ils resteront longtemps plongés dans de sombres méditations, ceux qui à la sortie n'iront pas tout de suite se pendre,

    C'était "Voix du sang (Family Voices)" d'Harold Pinter, mise en sçène par Elise Rouby, au T.N.O. dans le cadre du cycle (?) "Le coeur et l'esprit".

    Guy