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theatre de la ville

  • Lectures oubliées

    Sans surprise, il y a au début plus de mondanités que de Modiano. La Maire de Paris et le Directeur de Théâtre viennent se montrer à la lumière du prix Nobel, s’échanger des discours comme autant de congratulations. Seul Modiano tout à l'heure aura la grande modestie de nous remercier d’être venu. Les considérations d’Olivier Poivre d’Arvor quant à la maladresse sociale de l’écrivain sonnent malvenues, ce dernier pris en otage devant nous se débat par gestes embarrassés. Quelle manie des chroniqueurs de toujours vouloir réduire et ironiser! Patrick Modiano bien sûr y survit, ainsi qu’à l’attentat perpétué par Catherine Deneuve qui bafouille et débite à grande vitesse les pages de Dora Bruder comme si elle était payée au nombre de caractères. Samy Frey heureusement nous rend le texte, non sans d’abord se l’être approprié. Ces lectures sont toujours pour moi une épreuve, il n’y a rien de visuel à quoi se raccrocher.  Ici c’est même un bras de fer, le lecteur m’impose la lenteur, jusqu’à venir à bout de mon impatience. Il me donne l’illusion que lui-même à l’instar de l’écrivain cherche mots et pensées. Il permet à mon imagination de s’engouffrer dans ses silences, et met en évidence le point de vue d’où Modiano écrit: de loin, plus tard, d’ailleurs. Il nous plonge dans l’indéfini des souvenirs. Et montre la distance irréductible entre les sensations et la substance. Depuis 20 ans j’avais un peu oublié Modiano, je me rends compte à l'écouter pourquoi: il s’agit de flou, d'une mémoire impossible. Le texte tourne autour des évènements et des personnages sans vraiment jamais les atteindre, comme autour des lieux de Paris, où « les temps deviennent transparents les uns aux autres ». Depuis toujours je vis à Paris, Modiano me rassure en me montrant que je peux encore m’y perdre. Mais m’inquiète en évoquant un temps où en raison de ses origines il fallait renoncer à son identité. Le plaisir ce soir consiste aussi à rencontrer l’écrivain. Qui, candide, remercie Samy Frey de l’avoir aidé à comprendre son propre texte. Mais il semble s’y perdre encore, être saisi de doutes. Cet homme qui lance les phrases comme des bateaux qui disparaissent sans retour dans les vagues de ses hésitations, est magnifique dans sa sincérité et son inaptitude à la communication dans le sens de publicité. Seul face à cette foule qui dans un silence respectueux l’écoute dériver, il n’a rien à démontrer, mais n’a pas peur de chercher devant nous. Il nous permet à nous mêmes de douter.

    Lectures de Dora Bruder, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (éditions Gallimard) de Patrick Modiano par Samy Frey et Catherine Deneuve en présence de l’auteur au Théâtre de la Ville. Le 20 janvier, diffusion sur Radio France fin février.

    Guy

  • notes élargies

    Ce matin le Concours international Danse élargie: Chaque jeune troupe a 10 minutes et pas une de plus. Ils jouent sur la scène du Théâtre de la Ville, dans la cour des grands. J’espère que le contexte ne change rien pour eux. Dans ce qu’ils vont montrer.

    R_Esistere de Giulo D’Anna. Résistance est le titre. Que ce mot est galvaudé! Au sol je vois des cases. Les visages des danseurs sont fermés, la danse entêtée et les gestes si violents. Cette danse me semble close. Je refuse ce combat.

    11 heures passées et pas un chat.  Les jeunes artistes ne font pas recette, même lorsque c’est gratuit. Ou est -ce le théâtre de la ville qui est démesuré, un temple conçu pour les grandes cérémonies, pour l’adoration des vaches sacrées?

    Julian Weber: The field. Un rien d’insolence, une bousculade. Sourires. Mais (dans ce temps imparti) je ne ressens rien d’essentiel. le souvenir s'efface vite.

    Le maitre de cérémonie parle pour ne rien dire. Il ne nous cache pas que son rôle est de meubler pendant les changements de plateaux. Mais cette obsession de remplir avec du vide m’épuise, comme dans ces lieux publics saturés de musique par peur du silence. In Petto, je me fabrique mon propre entracte.

    Benoït Verjat : voir des choses bouger. Tout est dans le titre ;-). Ici pas de danseurs: juste un ballet d’automates rudimentaires, qui bougent en des évolutions aléatoires empêtrées d’obstacles. C’est gonflé. A ce stade-mais nous n’en sommes qu’au numéro trois– il s’agit de la proposition où les créateurs ont le mieux tiré leur épingle du terrible jeu des 10 minutes. Le parti-pris pourrait paraitre déprimant. Mais j’aime ce refus, il peut marquer un beau point de départ, ouvrir des réflexions.

    Nouvel Intermède. Le bavardage vain du présentateur produit à mes oreilles un écho déplacé par rapport aux débats importants qui agitent le monde du spectacle vivant. Ces sujets me préoccupent en cet instant, bien qu’en tant que citoyen je ne partage pas toutes les prises de positions des représentants des intermittents.

    Djino Sabin Alolo, Christina Towle : Debout. C’est Christina Towle qui m’a invité à venir ce matin. Des danseurs aux corps de boxeurs, fiers et nerveux, noirs et blancs. De ce que je vois je crois comprendre qu’il sera question de luttes, de fierté, du collectif. Je voyage entre maintenant et ce que je sais de l’histoire: le match de 1974 « Rumble in the Jungle » entre Mohammed Ali et Georges Foreman, avec le concert de James Brown… Mais c’est déjà fini. Juste un round. Frustrant. J’ai vraiment l’impression d’avoir assisté aux 10 premières minutes d’une proposition avait besoin de temps pour se développer. J’ai à prendre mon mal en patience.

    Dehors, place du Châtelet, personne n'en sait rien et tout le monde s’en fout, surement.

    Davis Freeman : what you need to know. Il ne faut pas longtemps pour m’indigner. Les performeurs évoquent la tuerie de Bruxelles, la fusillade de Columbine… pour jouer l’apologie de l’autodéfense et faire la démonstration d’armes à feu. Même s’il faut y voir une dénonciation au énième degré, je suis écœuré par ce traitement du sujet. En colère. Il faudrait être bien meilleur qu'eux pour se hisser à la hauteur de ce thème terrible, nous aider à le surmonter(1). Des spectateurs sont invités à monter sur scène et abattre les danseurs à blanc. Le public rit. Nouvel haut de cœur. Maudit esprit de l’escalier: j’aurais dû me porter volontaire pour ensuite tirer en l’air.

    C’est trop. J’ai besoin d’air et je m’évade. Je ne reviens qu’un déjeuner et 5 performances plus loin.

    Karel van Laere & Vanja Rukavina : Bokko the ultimate fusion. C’est assez drôle et très maitrisé, multimédia  (danse, vidéo, BD). Mais très manga, très pop coréenne… décalage culturel, je me sens comme un vieux con et je décroche.

    C’est l’après-midi, plus de monde est venu, et le présentateur avoue être obligé de répéter les mentions obligatoires du matin, la liste des sponsors, et les prix à attribuer aux gagnants comme à une tombola du dimanche. Pire, le public rit. Je déprime.

    Judith Cahen, Masayasu Eguchi, Clarisse Tranchard, Béatrice Houplain : à nos corps défendants. Pas de temps perdu, la scène est envahie par des couples en furie. Ça crie et ça castagne. Et ça réveille. Mais on a encore rien vu. Une dizaine, une vingtaine de participants de plus se ruent pour les rejoindre et danser en imitant les extraits de film projetés sur l’écran. Revigorant. Je ne sais pas si la proposition aurait tenu la 11ème minute, mais les 10 premières ont été bien remplies d’énergie, l'occasion d'un très salutaire défoulement. Bien joué!

    J’aperçois au premier rang une chorégraphe que je n’ai pas vu sur scène depuis trop longtemps. Je dispute une place derrière quelques instants, elle a le temps de me dire qu’elle prépare de nouvelles choses pour la rentrée. J’en suis très content.

    Madchic : N’zup. 6 filles et du hip hop. Je me re-sens comme un vieux con. Il doit être temps de partir.

    Quelques promesses quand même. La vie m’appelle dehors, je pars. Je croise une jeune performeuse (de théâtre ou de danse, mais pour moi c’est la même chose). Sur le trottoir nous parlons en coup de vent de son projet de juillet dans une petite salle. Projet qui je crois sera passionnant. Mais c’est une autre histoire.

    Extraits de Danse Elargie au Théâtre de la Ville le 14 juin.

    Guy

    (1) Je me souviens de l'intelligence avec laquelle Geisha Fontaine et Pierre Cottreau avait utilisé sur scène des armes dans "Ne pas toucher aux œuvres"

  • Vu avant avignon: Charmatz et Balibar, la danse en rémission

    publié le 16/11/2008

    D'abord il leur faut arracher la peau qui colle sur le sol, à défaut de celle qui recouvre muscles et os. 

    danseuse-malade-3-Fred-Kihm.jpg

    Il leur faut gratter cette glue, ce placenta, avec les doigts, découvrir ce qui est caché dessous, le mettre à jour, ce qui est dedans aussi. C'est Boris Charmatz qui est à l'intérieur du camion, enfermé dans la boite, caché et montré à la fois, en tous cas déséquilibré, en danger, secoué en tous sens à faire sortir de lui tous les mots vrais. Ces minutes exacerbées, à elles seules valent tout. Le camion est conduit par Jeanne Balibar, ce camion est massif et sourd. A l'arrêt pesant à pousser comme les souvenirs oubliés. Une fois emballé, comme un taureau mécanique, aux phares aveugles, hors de contrôle à effrayer le premier rang, à dessiner des cercles vains et une chorégraphie lourde. Au volant Balibar dit les textes d'Hijikata, des textes qui creusent les origines, celles de l'existence autant que de la danse. Des textes durs, concrets, couverts de boue. Qui évoquent des corps souffrants, des corps boiteux, mous, arqués, crottés, malades, douloureux, pas glorieux. Les corps de Charmatz et Balibar sont blanchis et un peu nus, seule concession visuelle au buto, s'affalent l'un sur l'autre. Bien vulnérables et chétifs, s'offrent à la massivité du camion. "Les gestes morts qui sont dans mon corps je veux les faire mourir encore": ces mots et certains des gestes, encore en gestation, Charmatz les chantait déjà il y a quelques semaines . Il s'agit toujours et encore ici de mémoire, de refus des formes trop usées- abolies en une introduction "Boris brûle-t-il"-, et de recréation du spectaculaire. Ce soir en hommage aux mots d'un danseur, un hommage humble peut-être. Le résultat peut ne ressembler à rien, ou sembler déséquilibré, ou par certains aspects insatisfaisant, c'est qu'il est, toujours et encore, inédit et urticant.

    C'était La Danseuse Malade, chorégraphie de Boris Charmatz, avec Jeanne Balibar et Boris Charmatz, sur des textes de Tatsumi Hijikata, au théatre de la ville, avec le festival d'automne à Paris. C'était fini samedi.

    Guy

    A lire: bien culturel, et un témoignage décontenancé, Et (enfin!): Le Tadorne et Images de danse.

    photo par Fred Khim, avec l'aimable autorisation du festival d'automne à Paris.

  • Talk Show

    Trois blogueurs dialoguent suite à la pièce du chorégraphe Jérôme Bel, « The Show Must go on ».  Jérôme Delatour d'Images de Danse et Guy Degeorges d'Un soir ou un Autre assistèrent à la représentation au Théâtre de la Ville à Paris en mai 2010, Pascal Bély du Tadorne au Théâtre des Salins de Martigues en février 2005. Avec un étrange dénouement pour ce dernier...


    Jérôme Delatour : « The Show Must go on », de Jérôme Bel, est une pièce créée en 2001 que je devais avoir vue et qui, en effet, est importante. On l'associe à la "non-danse", un hypothétique courant de la danse contemporaine qui fait crier certains. Et encore plus quand la chose est interprétée, comme depuis 2007, par les danseurs du ballet de l'Opéra de Lyon !
    Aucune importance.

    Pascal Bély : C'était important. Le 4 février 2005, au Théâtre des Salins de Martigues, la salle est clairsemée. Dès les premières minutes du spectacle, la tension est palpable, alors que nous sommes plongés dans le noir, pour une attente interminable. A cette époque-là, je vais au spectacle pour me divertir et je ne saisis pas encore que la danse est un acte politique. Quand au courant de la « non-danse », j'en ignore son existence...

    Jérôme Delatour : Que voit-on ? Sur un plateau nu, 30 jeunes gens en habit de ville, dont seize garçons, debout face à nous, les bras ballants. Quand une chanson survient, ils dansent, quand elle s'arrête ils s'arrêtent. Les chansons se succèdent jusqu'à la fin, à la manière d'un jukebox.
    Les spectateurs qui s'en tiennent à ce premier degré de lecture sont évidemment déçus. Ceux qui admettent qu'un spectacle puisse être politique y voient une métaphore ; une métaphore du totalitarisme moderne, du fascisme libéral planétaire. Voilà des individus sans volonté qui obéissent au doigt et à l'oeil. C'est glaçant, parce qu'ils nous ressemblent trait pour trait. Oh ! plus d'uniformes ni de canons, plus de morts ni de larmes ; plus que jamais, l'horreur se joue en coulisses, à l'insu de notre plein gré.

    Guy Degeorges : Tu métaphorise, et c'est symptomatique. Tu réagis à ta façon. Tu n'as pas le choix.
    Plutot que de manipulation, je parlerai ici de provocation. Dans une logique de performance. Tu interprète à un niveau politique D'autres spectateurs du théâtre réagissaient selon leurs moyens propres: à voix haute, en chantant, riant, en écrivant des sms, etc... L'intérêt de cette proposition  est de créer une relation inhabituelle entre spectacles et spectateurs. Comme l'on dit souvent "le spectacle était dans la salle". Puisque Jérôme Bel prenait le parti de ne pas présenter de danse "dansée", ni signifiante, que de l'absence d'action ou de la danse pauvre et de refusait de répondre à toutes nos habituelles attentes. Je ne vais pas jouer le rôle du râleur ou du reac' de service. Il se passait des choses intéressantes. Une dame chantait très bien. Mais, à la vérité, je me suis ennuyé. Car la situation pouvait paraitre libératrice dans un premier mouvement, mais devenait au fond manipulatrice et enfermante. Nous perdons la possibilité de critiquer car nous sommes devenus partie prenante du spectacle. Il devient impossible de se situer "à l'extérieur" 

    Pascal Bély : Oui, pour la première fois, j'étais dedans. Et c'était là le plus extraordinaire. Pour la première fois, un chorégraphe m'interpellait : « tu fais partie du jeu ». Non que je puisse monter sur scène, mais que la danse était une interaction entre le spectateur et le danseur où circule ...le désir. Quelle découverte ! Je me souviens encore de la salle : des sifflets, des hurlements, des cris de joie. Je  m'enfonçais dans mon fauteuil, intimidé, joyeux, apeuré, ...Pour la première fois, je me sentais exister comme spectateur parce que j'étais TOUCHE et qu'un artiste venait chercher le « ça », le « surmoi » et tout le « tralala ».


    Jérôme Delatour : Jérôme Bel se livre à un exercice de manipulation malicieux. Il opère un choix ouvertement tendancieux dans l'immense réservoir des tubes planétaires, les détourne avec ironie. Chaque refrain devient un slogan, une injonction à faire, à être, à rêver, pense à notre place, nous berce, nous tue. La pop héritière de la fanfare militaire, et nous bons petits soldats de la consommation, marionnettes marchant au doigt et à l'oeil, le doigt sur la couture d'un jeans Diesel. Et post musicam, animal triste.

    Guy Degeorges : C'est cet aspect qui est douteux, jusqu'à toucher au procédé. Je cite la feuille de salle (complaisante comme toutes les feuilles de salle) "Le DJ enchaine les rengaines des quinze dernière années qui soudain se répandent en effluves de souvenirs et picotent au coin du cœur" Autrement dit, l'effet "radio nostalgie"?

    Pascal Bély : Il fallait ce procédé pour travailler la posture du spectateur. Qui n'a pas dansé sur ces tubes ? Qui n'a pas désiré en écoutant ces ritournelles ? Oui, cela picotait mais au-delà de cette sensation, il y a avait cette question : « que fais-tu là dans cette salle de spectacle ? ». C'est à partir de ce processus, que les spectateurs ont commencés à s'engueler dans la salle. « Mais ce n'est pas de la danse » me lance une femme furieuse ! Et moi, de lui répondre : « mais madame, la danse ce n'est pas que du mouvement ». Je me souviens encore de cette réponse ! Mais où étais-je allé chercher ça ?!

    Jérôme Delatour : Evidemment, la musique n'est pas en cause. Ni John Lennon ni Céline Dion, dont le crime essentiel serait la mièvrerie ou le bon sentiment (et la compatibilité totale avec la société mercantile), ne sont des dictateurs en puissance, mais celui qui exploite, organise, systémise, transforme leurs fleurs en pilules et en munitions. Qui est-il ? Où se cache-t-il ? C'est alors seulement qu'on le remarque, tapi dans la fosse d'orchestre. Une espèce d'Ubu de l'ombre qui passe les disques. Nous ne tenons qu'à un disque. Le DJ est un dieu, "Killing me softly with his song". Dieu est un DJ. A ce point de sa démonstration, Jérôme Bel lâche un peu les danseurs et se met à jouer insidieusement avec les nerfs du public.

    Guy Degeorges : Ca faisait un bout de temps qu'il jouait avec les nerfs...dépuis le début

    Jérôme Delatour : Oui, c'est bien de nous dont il s'agit dans cette pièce, au cas où nous ne voudrions pas l'avoir remarqué. Dès le début, histoire de nous conditionner, il nous avait plongés dans le noir en nous distillant des chansons entraînantes ou niaises. Soudain, lumière rouge et Piaf. Puis retour au noir complet avec "The Sounds of Silence" ("Hello, darkness my old friend...").

    Guy Degeorges : Avoue que les ficelles sont un peu grosses, et les jeux de mots faciles! "let the sun-shine": et la lumière monte, "Yellow Submarine": les danseurs disparaissent dans les cintres sous une lumière jaune, tout à l'avenant. On serait plus sévère en écoutant ça sur une scène de café-théâtre. Mais une fois de plus, on se situe hors tout jugement esthétique possible, hors de l'esthétique.   

    Pascal Bély : Oui, on est hors de l'esthétique. C'est au niveau du processus que l'on peut lire cette pièce, sinon c'est l'ennui assuré (quoique s'ennuyer est aussi un positionnement défensif). Bel ne vient chercher aucun savoir, mais intranquilise une posture, celle du spectateur, que bien des programmateurs ont confortablement installé dans un fauteuil moelleux. C'était la première fois que le public de Martigues vociférait de la sorte et ses cris étaient un acte politique. Je me souviens avoir fait le lien avec les protestations du public quand, en 2003 en Avignon, il n'avait pas eu ce qu'il voulait....

    Jérôme Delatour : Et rebelote. Chanson. Lumière. Silence. Noir. Chanson. Silence. Lumière. Ces méthodes ne vous rappellent rien ? Le public est électrique, désarçonné. Il voudrait maîtriser la chose, mais il est pris au piège. Alors ça trépigne, ça crie des bêtises, ça pianote sur les portables, ça prend des photos... Le premier qui publie sur Facebook a un prix !

    Guy Degeorges : Je l'ai fait, je l'ai fait! J'ai posté 50 commentaire sur facebook en direct et qu'ai je gagné? Rien du tout. A part avoir faire rire Pascal peut-être. Et ça m'occupait les doigts. Cette tentative pour me situer hors du jeu et inventer une nouvelle réaction était vouée à l'échec. J'étais manipulé; Dans ce contexte, tout comportement inhabituel devient légitime, récupéré, partie intégrante du système spectaculaire. Sur le coup cela m'irrite; mon premier réflexe est de dire "on m'a déjà fait le coup" du non-spectacle. J'ai eu la même réaction face à certaines propositions performatives (cf. les gens d'Uterpan). Sans que cela n'explique les raisons de mon irritation car je peux réagir favorablement à la répétition d'autres procédés spectaculaires...  

    Pascal Bély : En 2005, il n'y avait pas de Smartphone...

    Guy Degeorges: En refléchissant à ta réaction, lorsque que tu étais un "jeune" spectateur, cela n'implique-t-il pas que cette proposition n'a d'intérêt que pour un public relativement vierge, habitué à des codes de représentation plus conventionnel? Pourrais tu revoir cette piece?

    Pascal Bély : Encore aujourd'hui, en écrivant sur ce « show », l'émotion me submerge car c'est mon acte de naissance de « spect'acteur ». La revoir, serait de vivre un « dedans-dehors » jubilatoire.

    Jérôme Delatour : Ca reprend les refrains en cœur, ça sa dandine un peu, ça agite son portable à défaut de briquet (jamais vu autant de portables allumés), histoire de ne pas perdre la face.
    L'apprenti tortionnaire poursuit ses expérimentations. Que se passe-t-il si chacun emporte sa musique avec soi, casque aux oreilles ? Jérôme Bel a prévu le coup. Hé bien il ne se passe rien de plus.

    Guy Degeorges : Non il ne se passe jamais sur scène- c'est fait exprès, c'est le concept. Il se passe des choses dans le système salle-scène.

    Jérôme Delatour : Les individus ne sont pas libérés, juste isolés, en prise directe avec des pensées préfabriquées, emmurés dans le paradis artificiel des égos hypertrophiés. "Should I stay or should I go? » "I'm bad". "Je ne suis pas un héro". "J'adore". "I'm gonna live forever". "I've got the power".
    Entretemps, le DJ aura dansé lui aussi. Finalement, ce n'était qu'un sous-fifre. Mais alors, qui est le grand manipulateur ? Allons allons, nous nageons en pleine théorie du complot. Nous ne sommes manipulés que parce que nous le voulons bien. The Show must go on, sinon il nous faudrait regarder la réalité en face, avoir du courage, la volonté d'être et de faire quelque chose.
    Et si on essayait ? Ne serait-il pas grand temps de nous secouer, plutôt que de bouger notre anatomie ? 

    Guy Degeorges : You've got to move it, move it? C'est le mot de la fin, façon dessin animé ?

    Pascal Bély: « You've got to move it, move it ». En quittant le théâtre, je chante points serrés. « Mais pourquoi vas-tu au spectacle ? Pourquoi gueulaient-ils ? Je suis un spectateur. Je suis un spectateur ». Emancipé ? Le 22 mai 2005, je créais le Tadorne. Jérôme Bel, sans rien savoir de mon histoire, fut le premier chorégraphe à mettre le lien du blog sur son site.

  • En attendant Sankai Juku

    Sankai Juku: le buto est-il un mysticisme?

    Texte mis pour la première fois en ligne le 17/05/2008

    Ce soir, on croirait retrouver la scène du Théâtre de la Ville dans l’état où Angelin Preljocaj l’avait laissée: avec sept stèles en demi cercle. Mais avec les danseurs de Sankai Junku, cette configuration à la Stonehedge prend tout son sens: c’est à une cérémonie qu’on a le sentiment d’assister.

    Le miracle est de nous faire accepter sans réserves cette invitation au passage de l‘autre coté. L’évidence et la dignité du mouvement apaisent en nous tous les soupçons qu’ésotérisme et exotisme pourraient susciter. C'est un tout, à prendre ou à laisser, on en accepte même la musique. Plutôt mise en doute dans le programme, la filiation buto de cet art s'impose  pourtant, évidente. Non seulement à reconnaître les techniques employées, les postures- l’équilibre sur le coccyx- et les mouvements de soli et de groupe- quatre à terre qui ensemble ondulent comme une pieuvre à seize tentacules… Non seulement à retrouver cette même esthétique de la lenteur, ce goût du mime et du grotesque. Mais, surtout, à faire l’expérience de cette in-analysable densité du geste. Cette proximité avec le buto est elle source de malentendu? Le terme n’a pas trop bonne presse- qui ne se semble pardonner à quelques rares chorégraphes de cette famille que si elle les juge assez talentueux pour se distinguer des modèles… alors qu’on devrait en juger de même pour n’importe quel chorégraphe de talent par rapport à n’importe quel genre. Sachant qu’au sein des familles issues de l’héritage buto, il existe d'ailleurs autant de mouvements que danseurs. Mais il est vrai que la réputation du buto s’alourdit de symboles bien pesant voire de malentendus, images d’Hiroshima en tête. Les évidences trop évidentes étant peut-être aussi fausses que les photos d’Hiroshima que Le Monde publie.

    Dans une tradition buto aussi: la neutralité androgyne de ces corps glabres et blanchis, vêtus de tuniques oranges. Cette indétermination permet aux danseurs d’incarner, de postures en postures, toute la gamme du vivant, du végétal à l’animal, de l’animal à l’humain, du masculin au féminin. Cette neutralité rend hors sujet le jugement qui partage le beau et le laid. On en revient à la vérité humaine, digne et douloureuse. Surtout on regarde au-delà. Ce soir le buto n’est pas un cynisme, c’est un mysticisme. D’évidence. Les regards tendent vers le haut. La bande son évoque matières, sable et eaux. Dans un paysage symbolisé, les mains dansent pour attraper les ombres, invoquent des dieux, ou tout autre mystère. Spiritualité n’est pas nécessairement religion. Les mouvements se répètent, sans heurts, ni violence. Mais le calme est trompeur. L’intensité est intériorisée, en une fausse sérénité. L’émotion est subtile, tout ce que la condition humaine transporte de douleur est pudiquement mise à distance. Ritualisé.

    Attardons nous sur le sous-titre de Toki : un instant dans les temps entrelacés. En six tableaux, par la médiation théâtrale, le passage du quotidien ordinaire vers des dimensions spirituelles. Qui coexistent, insoupçonnées. Un coin du voile soulevé. Sur... Tableaux après tableau, la lenteur tend vers l’instant absolu. Un temps mystique ou divin.

     "Le mouvement des corps n’est pas le temps » Saint Augustin.

    C’était Toki  ♥♥♥♥  d'Ushio Amagatsu par Sankai Juku au Theatre de la ville avec Ushio Amagatsu, Semimaru, Toru Iwashita, Sho Takeuchi, Akihito Ichihara, Taiyo Tochiaki, Ichiro Hasegawa, Dai Marsuoka.

    Comme en 2008, on retrouvera Toru Iwashita, en improvisation avec Claude Parle à l’accordeon,  à l'Espace Japon,  Samedi 8 Mai à 20h 12 rue de Nancy, M° Bonsergent; Château d'eau,  01 47 00 77 47 ,  Paf: 10 €

    Guy

    P.s : à lire, bien culturel 

  • Des regrets: l'opéra de 4 sous

    Le drame se fige au ralenti en une construction géométrique, l'espace en lumières ostensibles, à-plats et ellipses, la chair des acteurs blanchie et figée, le jeu de même. Les personnages se meuvent grimaçants et poudrés, en caricatures grinçantes. Ce cabaret intemporel et de néons est épuré jusqu'à en devenir funêbre, en un mélange déconcertant de vulgarités étudiées et de raffinement formel. Je jouis des rengaines universelles de Weill et m'ennuie du texte de Brecht ainsi fossilisé. L'orchestre, d'une implacable précision, manque de mordant. Je suis fasciné par ces ensembles impeccables, ces lignes pures, ce défilé de fête foraine symbolisé en quelques roues lumineuses, par ces chorégraphies au millimêtre. Je me prends à rêver d'accidents, d'indeterminé, d'éclats et d'à peu pres. Deux heures aprés, je m'échappe à l'entracte, dehors la vie m'attend.

    C'était l'Opéra de 4 sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill, par le Berliner Ensemble, mise en scène de robert Wilson, au théatre de la Ville.

    Guy

    lire aussi: les trois coups et webthea

  • Les cris des spectateurs

    Le public manifeste, désinhibé comme rarement. Il se partage par manifestations entre incompréhension, soutien, et hostilité. Certains crient, ou rient bruyamment (il me semble à contretemps). D'autres imitent jusqu'à plus soif les bêlements, aboiements, et autres cris bestiaux poussés à un moment par les danseurs. Une spectatrice glousse quand sur scène s'échappe un sein.

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    Une partie du public soutient les artistes en applaudissant ou réclamant le silence. Certains soupirent, discutent à mi-voix avec leurs voisins, ramenés à l'ordre par d'autres dont un Jérome outré. Un long moment d'immobilité- les danseurs face à nous- fait croire à un salut qui déclenche des applaudissements prématurés et autant d'huées. Je ne sais coment recevoir ces réactions du public. Comme une forme d'engagement, une révolte légitime, une prise de parole de spectateurs mécontents et lassés de ne jamais disposer d'un espace pour s'exprimer? Ou comme de la grossiereté brute, un chahut d'école maternelle? Je me sens en tous cas géné pour ces artistes qui ne peuvent s'exprimer pleinement, et en raison du manque de patience, de curiosité et d'écoute de la part du public de ce soir aux Abbesses. Et j'aimerais être persuadé que ce public est aussi indiscipliné lorsqu'il est confronté à des oeuvres indigentes de chorégraphes plus installés que Lia Rodrigues. Mais également, je comprends. Il y a dans cet entreprise quelque chose d'inachevé qui provoque. Qui appelle des interventions, comme un vide qu'il faudrait combler. La montée finale des danseurs dans les travées, prend l'allure d'une désertion de la scène, comme si le propos de la chorégraphe s'était trop tôt épuisé. "Tout le monde n'en profite pas" reproche alors un spectateur placé de l'autre coté N'ont-ils plus rien à dire, aprés à peine 50 minutes écoulées? Quant à leurs intentions, je cherche en vain à les comprendre sur la feuille de salle, et sans plus de succés dans Libération.

    Tout commence bien pourtant, sur un mode collectif et revigorant. Ces jeunes gens déterminés envoient en l'air tout balader, de toutes les couleurs. C'est un beau foutoir. Puis on saisit vite le propos de la pièce, qui n'est pas trés original en soi, mais mené avec énergie: ces filles et garçons entreprennent de vivre à deux, tous ensemble. Et dans la sensualité, objectif jouissance. Les corps se projettent hauts, les hanches roulent exagérées, les peaux se recherchent et se trouvent vite, les regards caressent sensuels et gourmands. Les manoeuvres s'effectuent par couples dans un ensemble tourbillonnant, au rythme des respirations. Cet ensemble prend une belle énergie, une cohérence ébouriffante. Les corps crânent, le mot clé est la physicalité, débridée. Un arrêt sur images inquiète soudain. Puis les manoeuvres recommencent, mais semblent déja patiner. Entre deux pauses, d'une section à l'autre on ne voit que des variations, juste un peu plus que des nuances. Le public commence à attendre quelque chose et ne sait pas ce qu'il attend. Les danseurs s'accordent le temps de savourer des oranges, comme pour gagner deux minutes. Puis reprennent. Les épisodes suivant apportent quelques nouveautés, déclinées sur le thème des relations amoureuses: orgasmes trés verticaux, approches et étreintes plus agressives et forcés, orgie généralisée, retours comiques vers la bestialité, seins qui sortent et culottes mi-baissées. Mais une bonne partie du public s'impatiente, pour ma part je me demande si les improvisations qui ont donné la matière de cette pièce ont été suffisamment canalisées. Je ne parviens pas à donner du sens au résultat, ni comprendre sa progression, malgré la beauté et la vitalité des mouvements. Il aurait pû s'agir de l'épuisement d'une utopie hédoniste, qui sait? Mon attention se détourne par à coups de la scéne vers la salle, se lasse, je suis gagné par la distraction des rieurs et des distraits. Si le sujet de la piece est le "vivre ensemble", avec nous il n'est pas partagé, ou alors de manière trés imprévue et dissipée.

    C'était Pororoca, de Lia Rodrigues, au Théatre de la Ville  avec le Festival d'automne à Paris. Jusqu'à ce soir samedi.

    Guy

    Photo de Vincent Jeannot-Photodanse avec son aimable autorisation.

    P.S. : il s'agissait de la représentation du vendredi (racontée aussi ici), pour lire le recit d'une soirée plus calme cliquer là. Vendredi : Jerome Delatour calme le jeu...a-t-on sifflé sur l'octuple sentier?

  • Jan Fabre peine à jouir.

    Vu avant avignon...article mis en ligne le 4 avril 2009

     

    C’est à se demander pourquoi on s’entête à en écrire quelques lignes: avec cette Orgie tout le monde semble plus que tolérant: carrément content. Complet le Théâtre de la Ville, hilare le public, unanime la critique… A rebours du contentement général, juste la voix divergente du voisin de gauche, et c’est tout pour le moment….

     

    La proposition plaît, c’est un fait. Soit vue au ras du cul, soit déchiffrée avec des grilles de lecture plus sophistiquées. Mais plait dés la première scène, d’interminables simulations de masturbation. Les rires fusent: c'est gagné! Malgré la tyrannie des rires, on tente de s’accrocher. Sans trop d'illusions, et bientôt même sans trop l’envie de s’insurger. A quoi bon? Vient-on se mêler de donner des leçons aux amateurs de comique troupier, de films de bidasse, d’Hara-Kiri, au pire de Canal +, aux inconditionnels de Bigard et Gerra ?

    Mais en rester là c’est un peu court. Et plutôt condescendant vis-à-vis des amis qui semblent avoir aimé. Qui peut être diront que Jan Fabre n’est pas vulgaire: qu’il faut plutôt comprendre qu’il dénonce la vulgarité. Pourtant…De la critique à la reproduction, le trait est mince.

    Alors on cherche un cran plus haut. On lit Le Monde. Un papier d’une remarquable ambiguïté, aux conclusions laudatives, mais dont chaque ligne semble plutôt dénoncer… C’est très fin et très écrit, on dirait un article de maitre-chanteur. En revanche, pas surprenant qu’à Libé on ait aimé. Dans les deux quotidiens on décrit les outrances sur un mode épaté, mais on s’attarde moins sur le faire que sur les intentions. C’est que Jan Fabre dénonce: attention message!

     

     

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    Que dénonce-t-il au juste? Un peu de tout, et rien vraiment, justement. C’est là que le bât blesse. A la manière d’un Rodrigo Garcia en équilibe entre progressisme et réaction, haro sur le racisme et la pornographie, la mode et le consumérisme, l’argent et Abou Grhaid, les beaufs et le Klu Klux Klan, le nez dans la coke et l’impérialisme, et tout à l’avenant. Problème: à force d’arroser tous azimuth, cette indignation nous semble suspecte.

    Mais enthousiasme plus d'un, et c’est là sûrement une première explication du succès: beaucoup auront retenu de ce tir de barrage de l’audace et de l’engagement. On s'interrogera en vain sur la sincérité de l'artiste, impasse!

     

    Seconde source de malaise: l’exécution. Pas de doute, Jan Fabre sait y faire. On le ressent en particulier quand la danse s’échappe de la prison du discours. Respiration, l’instant d’un beau chorus de soprano, ou lors un moment de pure chorégraphie: un final furieux qui met à mal les canapés. La pièce est travaillée, très appliquée. Quitte à convoquer- comme on dit aujourd’hui- tout les trucs, les codes et les styles. Tous les incontournables y sont. Jeux de mots connivents (entre « jouir » et « come », pour finir avec « Come Together »), ambiance cabaret et déchaînement punk rock, valse rétro et comédie musicale décadente, scénettes trash obligatoires: culottes sur les genoux, fusil dans l’anus et zizi dans les rayons de la roue du vélo. Beaucoup d’images semblent empruntées à droite et à gauche, des accouchements vus au Théâtre de la Mezzanine, des scènes d'humiliations dans les prisons irakiennes déja théatralisées ailleurs..., autant d'images que le chorégraphe sans doute n'a pas copiées, mais que surement d'autre déja ont montrées. Ce soir Jan Fabre suit la tendance plutôt que de la créer. Une suprême subtilité: le Christ en croix est traité avec plus bienveillance que d’acharnement: c’est bien joué. Il y a plus d’audace aujourd’hui à jouer le Soulier de Satin qu’une Orgie. Tout cela est impeccablement enchaîné, sonorisé, éclairé, chorégraphié, scénographié. Donc plébiscité… Une deuxième explication pour ce succés?

     

    Mais comment ne pas voir que cette orgie sent la lassitude, du premier au dernier instant. Ce projet ne jouit jamais, ne fait jamais jouir, malgré le simulacre en ouverture, ne fait que semblant de s’exciter en effets appuyés et faux semblants, joue l’accumulation des images, épuise toutes les positions, en vain. Débande, obsédé par le pessimisme de son propos, l’omniprésence de la désillusion. Et les engagements contractuels de Jan Fabre vis-à-vis du lieu, rien qu’un peu ? La provocation tourne à vide, n’y croit plus, s’égare dans le désert idéologique du post-tout et du nihilisme.

    La démonstration en est faite à la fin sur le mode de l’auto –dérision, les performers proclament « Fuck Jan Fabre » en aveu pour couper l’herbe sous le pied des critiques.

     

    Jan Fabre est…. « peut être » un génie, hésitait devant nous il y a peu un(e) responsable de lieu. Il y a ce soir plus qu'un doute. Il y a quelques semaines, on écoutait des anciens performers de sa troupe affirmer que la radicalité de ses méthodes vis à vis de ses interprêtes était justifiée par la beauté de ses productions : on en est encore moins persuadé. Mais qui s’en soucie? Jan Fabre continuera longtemps à faire les beaux jours du Théatre de la ville, du Musée du Louvre, du Festival d’Avignon... (On y trouvera plus de générosité cette année en allant voir Dave Saint Pierre ou Ouramdane ). Où il dira sans doute la prochaine fois encore plus franchement qu’il n’a plus rien à dire, et ce sera encore un événement.

    La presse toujours laissera passer, le bobo s’y payera encore à bon prix l’illusion d’un peu de rébellion, de liberté d’esprit. Circulez !

     
    C'était L'Orgie de la tolérance, de Jan Fabre, au Théâtre de la Ville du 31 mars jusqu'à ce soir.

     

    Guy

    Photo avec l'aimable autorisation de Laurent Pailler (Allez voir ses galeries!) :-)

    P.S. encore un article mi figue,mi raisin, dans libération., ...mais Le Tadorne ecrit ce qu'il pense!

  • Pina Bausch: light et bio

    On va présenter le flanc pour se faire lapider par les sectateurs de la grande prêtresse de Wuppertal, et Dieu sait s'ils sont nombreux.... Mais allons y quand même- et ce n'est pas pour le plaisir sacrilège de dénigrer la demi-déesse. Juste par dépit, par ennui...

    Il est tout beau et tout propre, euphorisant, le monde de Pina Baush. Suspendu en douceur dans une ère new age, avec un défilé de jeunes gens souriants et bien faits, c'est presque un défilé de mode. En horizon un mur végétal et une cascade d'eau- l'eau va beaucoup servir. Les belles robes aussi, assorties, pour bercer des nostalgies pastels. Donc les robes sur les danseuses sont bien vite mouillées, ensuite on aspergera les robes, plus tard on versera de l'eau dessus, pour suggérer de belles formes. Et oser une audace inoffensive. Toujours en douceur, et en rythme. Rien ne s'arrête jamais. Dans le flux continu de la musique, aussi ommniprésente que dans un centre commercial, non stop, equalisée dans les tons medium de l'easy listening. On a jamais le temps de s'ennuyer ni de s'interroger d'ailleurs, les interpretes rentrent et sortent en zapping, courent sans drames, voyagent valises à la main, on voyage avec eux du regard comme dans les rues d'un village Potemkine. Les corps sont harmonieux, tout sauf furieux. Chacun y va de son solo en joliesse, sourires obligatoires et imperturbés. A force, l'on sourit aussi, bercé par la musique. Tout est agréable, rien ne surprend vraiment, rien ne peut fâcher. Tout varie pour ne jamais lasser: flirts, clins d'oeil appuyés, beaux portés, déjeuner sur l'herbe, numéro de cirque avec les chaises, courses poursuites burlesques, et encore des robes mouillées...Tout s'évapore comme la fumée des cigarettes. On peut se laisser aller à passer une bonne soirée. Belles et radieuse, les femmes tournent comme des poupée, puis dansent dans les champs (de l'utopie?), comme le commente non sans auto-dérision une interprète. La pub a la vie dure, on a le sentiment de voir un interminable spot pour protections périodiques. 

    La feuille de salle entreprend de nous conforter en un modèle de tautologie satisfaite: le Théatre de la Ville invite Pina Bausch depuis des décénnies parce qu'elle est toujours venue, on a une chance comme nulle part ailleurs au monde, merci pour sa générosité, CQFD. Pina: c'est Pina. Et, toujours, tout Paris cherche des places. Mais le temps des rentiers est derrière nous. Ce spectacle date de 2000. Ou date-t-il de cette année? Ou de 90? Ou de 2015? Soyons juste: on croit souvent reconnaître des gestes mille fois samplés ensuite par des générations de chorégraphes. Pour celà, merci à elle. Mais ici, maintenant, le savoir faire ne finit par accoucher que de la joliesse et de la vacuité.

     C'était Wiesenland de Pina Bausch, avec beaucoup de danseurs et de danseuses, au Théatre de la Ville, jusqu'à bientôt.

    Guy

  • Alain Platel: Pitié (pas de jeu de mots avec le titre)

    Dieu est mort. Il chante encore. Avec la voix cristalline d'un jeune congolais contre ténor. Sur le T-shirt de ce dernier reluit un Christ kitch et irrémédiablement iconique. Déserté. Dieu est mort, reste l'humanité esseulée. Sur le plateau pas de mariages: un enterrement. Un groupe en noir de deuil. A coté- indifférents - une addition d'individus hagards et en couleurs. Tous seuls donc, désemparés, des corps fragiles qui chassent la gêne de gestes oppressés, se cherchent à deux en frottements laborieux, en coïts hasardeux. Dieu est toujours mort. Même la musique s'est arrêtée. Pour un moment audacieux, prometteur, de chants a capella. Enfin ensemble. Mais avant de nouvelles dispersions. Des démonstrations névrotiques et acrobatiques. Les danseurs se portent les uns les autres comme on porte des blessés. Leur chair est fragile, des peaux à plisser et meurtrir. Les corps émouvants. Vulnérables dans le vaguement ridicule de sous-vêtements, plutôt que dans le superbe de la nudité. Seuls, mais soudain unis en un moment ensemble arraché à la pesanteur, portés très haut par la musique avant qu'encore se disperser. Le passage est époustouflant. C’est tout et c'est peu. Car ce moment retombe, laisse la place à des duos saccadés, des soli convulsifs, comme si la réunion n’avait pas eu lieu. Tout est dit, à peine une demi-heure est passée. C'est dans ces alternances de solitudes et de communions qu’aurait pu monter la pièce en tension. C'est justement dans ces allers - retours que la pièce échoue. C’est là où elle se répète en procédés à perdre le sens, et répète V.S.P.R.S. . Le pari était courageux de concilier le sublime et le vulgaire, le profane et le sacré. Le pari est perdu, et l’on ne sait même plus si la compassion était le vrai sujet.

    Dieu est mort, quoi après ? On espère la naissance d’un humanisme, on ne voit qu’hystéries, épilepsies, pathologies. Une humanité à prendre ou à laisser? L'empathie se refroidit. L'homme, seul, a du mal à danser. Il s’agite. Jette des pierres sans se soulager de son fardeau. Par un confessionnal- parloir on entend les dernières confidences au micro des condamnés à mort. L’amour y est un aveu difficile. Mais on reste de l’autre coté de la vitre. On assiste à des rites détournés, on voit des tableaux vivants de la renaissance. Expédiés. Une passion christique, le linceul vite emballé, comme une formalité. Pour dire quoi? Juste pour faire une belle affiche? En haut pendent en dépouilles des peaux de bêtes, en bas les danseurs sont embarrassés de leurs vêtements bariolés, ils les enlèvent, les remettent. Ils cherchent la lumière et ne grattent que des allumettes. A intervalles réguliers, le sublime se réfugie en suspend dans la musique, l’orchestre de huit musiciens d’en haut domine et entretient lyriquement la flamme de la spiritualité: autour de la musique de Bach d’obsessionnels obstinati, véhicules de vaines transes pour ceux d’en bas.

    L'enterrement a duré deux heures, ce qui est long. Une dernière étreinte et chacun rentre chez soi. La compassion a eu son moment, rien n’a servi à rien. Dieu est mort, la danse balbutie, reste la bande son.

    C'était Pitié, d'Alain Platel (Concept et mise en scène) et Fabrizio Cassol (musique originale, d'aprés la passion selon Saint Matthieu de J.S. Bach) au Théatre de la Ville.

    C'était fini le 29 octobre.

    Guy

    Lire d'autres expressions de deceptions: Images de Danse et Native Dancer, et tout pour la musique, sur Bien Culturel.

    P.S. : "L'homme y est réinterprété comme corps incarné, faible, en échec. Cette religion insiste sur l'ordinaire et l'accessible, elle est hantée par la dérision, la mort et le deuil. Après une modernité désincarnée proposant ses icônes majestueuses, on en revient à une image incarnée, une image d'après la chute." texte de 4° de couv' de L'art contemporain est-il chrétien , Catherine Grenier, Éditions Jacqueline Chambon.