Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Un Soir Ou Un Autre - Page 24

  • Derrière la porte

    J’aime ces visites rêvées, odyssées dans ces rues de banlieue auxquelles on ne prêterait sinon jamais attention. Elles sont peuplées d’imaginaire, les maisons, ré enchantées. Les portes s’ouvrent, notre petite troupe rangée derrière le pavillon s’y engouffre, y découvre monstres et sirènes, d’étranges habitants. Ici une mante religieuse prête à dévorer les visiteurs refugiés au milieu du salon, là un couple d’esseulés qui parle sale par claviers interposés. Une autre demeure est habitée à tous les étages de Clocs, créatures sans queues ni têtes, rampantes, proliférantes et incontrôlées, qui forcent le contact sans prêter à communiquer. On en rit et on joue, quoique… Derrière un autre porche, trois femmes comme ensorcelées dans leur histoire de famille. Nous les regardons danser attablées sur le toit d’en face, à ne rien se céder, leurs ombres gigantesques projetées sur les murs au-delà d’un terrain vague comme des égos démesurés. Elles nous rejoignent dans la maison, scène idéale des conflits irrésolus, et nous jettent un sort pour nous entrainer dans leur jeu. Avec elles, avec les autres je danse, une fois encore.  

    C’était Mantodea de Sophie Blet, Elle aurait voulu… de Raphaëlle Bouvier et Maxime Potard, Cloc de Anaïs Lelièvre, Vibrations solidiennes de Soizic Muguet, dans des maisons de Saint-Ouen avec Hors Lits.

    Guy

    Lire aussi : hors lit à Montreuil et Hors lits à Pantin

  • Féline

    Née d’un chant, aux aguets (venue d’où ?), elle rôde. Elle tient l’espace d’une ligne à l’autre, glisse et fraie, et nous flaire, pas si farouche, en rencontres feutrées mais abruptes. Nous les spectateurs l’entourons sans l’emprisonner, tolérés. Sa sauvagerie affleure sous la peau: des os, des muscles, les mouvements ne semblent pas pensés.  Son corps ondule, son masque noir absorbe toute lumière, et humanité. Elle ne nous effraie plus mais fascine. Le récit est liquide, la musique ondule comme un décor de jungle, en  notes tenues, autour de son corps tendu. Au zoo de Vincennes, on ne reste pas plus que quelques minutes regarder tourner les grands fauves, mais il nous faut ce soir nous laisser aller. Ce soir importe plus le tableau que le geste, une invitation à redevenir premier.

    danse,artdanthe,eric arnal burtschy

    Ciguë d’Eric Arnal Burtschy vu le 26 mars (et en répétition) au théâtre de Vanves avec le festival Artdanthé.

    Guy

    Photographie de Laurent Paillier avec l'aimable autorisation de la compagnie

     

  • Ghosts before Breakfast

    Dans l’obscurité d’une salle de cinéma.

    cie keatbeck champs magnétiques au balzac.JPG

     

    L’écran tout illuminé d’une lumière orange, la composante jaune réfugiée au milieu, la composante rouge en gardienne des lisières.

    Au pied de l’écran, la scène où officie Meryll Ampe, artiste sonore, qui taillade dans des sons récoltés dans le monde pour offrir un continuum bruitiste étrangement familier.

    Dans la salle surgissent de la nuit deux figures parées de diodes cubitales. Dans cette pénombre, ces lumières fixés aux bras des danseurs sont des phares mouvants qui ressortent comme des ossements blancs dans une poussière noire. Les bras, porteurs de lumière, captent toute l’attention.  Les mouvements des autres parties du corps sont devinés plus qu’ils ne sont vus lorsqu’ils déploient ce ballet géométrique accompagné de la prestation sonore en train d’être créée.

    L’expérimentation musicale développe son paysage en interaction avec l’expérimentation chorégraphique. La danse s’invente dans un territoire de contraintes, l’obscurité, l’espace d’un cinéma non pensé pour une prestation de spectacle vivant, le public habitué à la scène techno. Nous sommes dans un laboratoire.

    C’était 'Extension du Domaine du Jeu' de la Cie Keatbeck, en duo avec Meryll Ampe, présenté au cinéma Balzac le 7 mars lors de la soirée Champs Magnétiques organisée par le collectif Supernova.

    François

    Photo avec l'aimable autorisation de la compagnie.

  • Etude en rouge

    Qualité rare: la maitrise du temps, savoir le suspendre et le libérer, le tordre en ruban de Möbius, le faire revenir sur lui-même. La lenteur est un risque, récompensé. L’homme assis à sa table semble prisonnier d’une boucle, condamné à répéter les mêmes actes échoués, comme préludes à des drames. Les femmes s’accouchent et dansent, folles en blanc, disparaissent et reviennent.  Les personnages se croisent sur différents plans, en d’émouvantes intersections, à se voir peut-être, sans pouvoir se toucher. Qualité rare: la simplicité, en rouge et blanc, laine et tâche de ketchup, robes et marcels. Qualité rare : la densité, une grande force d’évocation pour laisser couver la violence du réel.

    DSC_0905.jpg

     

    Innommable n°3 – On dit que les chats ont 7 vies de Bino Sauitzvy vu à la Loge. Jusqu'au 28 février.

    Guy

  • Gestes secs sur sol mouillé

    T.R.A.S.H., à dire vrai,  j’appréhendais. Ses chutes, ses chocs, encore… répétés au risque de la dispersion. J’appréhendais à tort. Le discours s’est renouvelé. Mais l‘âpreté demeure, une énergie utilisée avec intelligence, et qui sous mine le propos apparent, l’esthétique des gestes. Ce que les deux danseuses exécutent pourrait être un discours sur la féminité. Avec l’opposition entre la beauté et le grotesque souligné de perruque et traits de fards. Le violon tend des boucles dures et sèches, les deux interprètes récitent express et sans ciller le catalogue à l'unisson, du classique au foxtrot. Mais c’est pieds dans l’eau, elles y luttent, glissent et chutent. Sur terrain instable, la danse est en danger, ainsi les clichés. Elles en émergent, rebondissent de plus belle, portée par cette tension l’énergie fuse en sauts. La danse est en sursis, au bord du vide, la fête belle et triste.

    artdanthe,danse,kristel van issum,t.r.a.s.h.

    We must be willing to let go de Kristen van Issum vu au Théâtre de Vanves dans le cadre d’ Artdanthé le 29 janvier.

    Guy

    lire aussi:

    Pork in Loop vu en 2007, déjà à Vanves

    To file for chapter 11 vu en 2008

    Photo de Lisa Klappe avec l'aimable autorisation de la compagnie

  • In vino veritas

    Autour de la table de famille, à chaque verre bu tombe un masque: cette création creuse le sillon des pièces de Brecht et de Largarce reprises par la même compagnie. La progression dramatique est vieille comme le théâtre, et d’une efficacité toujours redoutable. Années 90: une douzaine de personnage sont réunis pour le raout familial dans la maison de campagne: le grand père réactionnaire, le couple rescapé de mai 1968, la sœur un peu coincée, le voisin du cru, l’impossible pièce rapportée (chef d’entreprise)… La structure de la pièce apparait circulaire, cruelle et en spirale. Tous d’abord barricadés de conventions et d’enthousiasmes forcés,  mais peu à peu les résistances s’émoussent, à chaque tournée au jeu de la vérité les personnages rendent un peu plus les armes. Ils ont le vin mauvais. Et le rire jaune. Par petites touches reviennent au jour les espoirs déçus, les grandes et petites lâchetés, le grand soir au Chili qui fit long feu et le triste retour, les blessures familiales jamais refermées. Ne restent de ces passés en puzzle qu’amertumes, détestations et nouveaux préjugés, à présent la consolation de bien modestes utopies rurales. Que lèguent-ils d’espoirs à leurs héritiers en rase campagne? C’est la cohésion chorale des acteurs dans cette création collective qui m’épate, l’appropriation et création de chacun des personnages, assez typés pour tous trouver leur place, assez profonds pour ne pas se laisser épuiser. Qui nous posent cette question: par nos actes quelles valeurs laisse-t-on?

    Nous sommes seuls - Collectif in vitro.JPG

     

    Nous sommes seuls maintenant, création collective de la compagnie In Vitro mise en scène par Julie Deliquet, vu au théâtre de Vanves le 3 février

    Guy

  • Le discours et la danse

    Présentations de "work in progress", ouvertures d’étapes de création, discussions en bord de scène avec les chorégraphes, créateurs lumière, musiciens et interprètes… Je ne sais pas ce qu’en retirent les artistes, mais j’y trouve mon compte en tant que spectateur. Pas tant que les échanges ne me réservent de grandes révélations, mais ils enrichissent mes premiers ressentis.  Ces expériences me confirment- avec toutes les réserves d’usage s’agissant de créations encore « fragiles »- qu’il n’est d’œuvres prometteuses qu’avec des idées fortes au départ, spécifiques et en urgence.

    Telle chorégraphe raconte avoir voulu montrer des corps (qu'"on oublierait dans notre société"), explorer des mouvements… Ambitions très générales, et je n’ai rien vu de plus dans l’extrait de sa création que ce que j’ai pu voir 10 fois par an auparavant, je reste sur l’impression d’avoir assisté à un cour de yoga avec des éclairages en plus.

    A l’inverse, Bleuène Madelaine creuse des intentions fermes. Elle travaille sur les figures de l’idiot, et du zombie, cite ses sources littéraires. Et avant qu’elle ne nous parle pour s’expliquer, j’avais été accroché par ses silly walks assymétriques, l’intensité de son regard et l’imprévisibilité de ses gestes, son humour discret, l’âpreté de son approche, à ce stade si rugueuse sans éclairage ni sons. J’avais été ému, avais vu les tentatives d’un corps inadapté pour s’imposer dans l’espace social. Création et commentaires sont raccords.

    Amorce (étape de travail) de Bleuène Madelaine , vu le 15 janvier dans le cadre des soirées Open Space programmées par Jean François Munier à l’Etoile du Nord.

    Guy

  • Un peu de sauvagerie dans un monde de douceur

    Les MILF reviennent au Générateur de Gentilly jeudi et vendredi soir. Je rediffuse la note du 29 avril 2014.

    Elles sont quatre qui jouent des femmes dans tous leurs états, en mode sucré/salé… Plongées avec nous dans l’humeur rêveuse, le bien-être d’un après-midi langoureux, dans la tiédeur dominicale du printemps enfin retrouvé. Et cela compte aussi d’être bien accueillis par Anna d’Annuzio en extravagante. D’ensuite s’installer confortablement étendus sur des peaux de bêtes.

    kataline patkai,danse,studio theatre de vitry

    Méfiance. Les bêtes, bien vivantes, plus ou moins apprivoisées, peuvent nous y surprendre. Les sirènes ramper jusqu’à nous pour partager parfums et secrets. Sans toutefois aller jusqu'à nous dévorer (je ne parle que du ressenti des hommes, quoique…), ce n’est qu’un spectacle. N’empêche: sous la surface, douceur du ton et charme des chairs, il y a plus grave, plus intense, voire plus cruel. Une zone où l’Eros peut submerger tout le reste. Cette part débridée se devine, reste toujours dans l’ombre. C’est cette profondeur, cette perspective qui pour moi tend chacun des tableaux, piquante ambiguïté, dès le prologue qui voit le corps de ces Sisters s’emmêler, les caresses s’aventurer jusqu’à la troublante frontière entre familiarité de gynécée et sensualité avouée. Le mur de plastique noir de fond de scène se gonfle et se déchire, accouche de femmes qui glissent et s’éparpillent. Se révèle un échafaudage, immeuble sans façade devant nos yeux attentifs, qui abrite leurs évolutions, fantaisies, conflits, complicités et abandons. En haut, une ménagère n’est surement pas ce qu’elle semble être. Une Marylin fait voler sa jupe plissée. Une femme juste vêtue d’une fourrure se laisse entrainer vers le bas. Et toutes les visions troublent à l’avenant… Sur ce théatre vertical, la chute n'est jamais loin. Danger.

    Katalin (Patkaï) a abandonné le « e » de son prénom, mais non la recherche du genre. Pièce sur pièce, la chorégraphe creuse inlassablement le sillon de ses thèmes et obsessions. Cela la range dans la catégorie des créateurs qu’il est passionnant de suivre, et pour lesquels le fond préexiste à la forme. La danse n'est qu'une étiquette, le corps un impératif. Son interrogation sur la féminité se renouvelle, que celle-ci passe par un dialogue avec la littérature (Sisters d’après Duras) ou sa mise en évidence par son complement et opposé (les figures mâles du rock dans Rock Identity).

    kataline patkai,danse,studio theatre de vitry

     

    Pas de jeunes filles en fleurs ce soir, si ce n’est une Eve sans feuille qui s'envole sur sa balançoire. Plutôt des mères, mais qui restent femmes. Qu’on ait vu la chorégraphe, il y a 2/3 ans, sur scène avec dans les bras une création bien matérielle n’est surement qu’une coïncidence. Le titre MILF signifie: Mother I’d Like to Fuck, pour mettre crûment les points sur l’acronyme. Comment, en s’appropriant ce terme pornographique, dire plus clairement au nom des femmes à ce stade de leur vie, leur volonté de reconquérir, ou réinventer leur sexualité? Concilier toutes leurs identités, ambitions et désirs. Etre artiste qui déclame Shakespeare, ou mariée en robe blanche, ou femme au foyer, et vivre son désir, quitte à le laisser exploser en bruyants orgasmes ou le tempérer les fesses plongées dans un réfrigérateur vintage. L’humour à froid déjoue les évidences.

    En dernière analyse, le désir se résout dans l’instinct, l’animalité. Les femmes prennent visage de biches, de sangliers, alors que la ménagère travaille la viande sans ménagement. On ne revient pas visiter la ferme des Cochons apprivoisés-mais où l’on voyait déjà un lapin se faire dépouiller- on oublie les utopies rousseauistes, pour des réalités plus crues et élémentaires. On assiste à des combats de mâles, à coups de bois de cerf. Le genre tangue, ébranlé. Il serait intéressant de vivre ce spectacle parfois sauvage, parfois vert, en pleine forêt, avec dans nos narines l’odeur de la terre. La lecture de la belle brochure du spectacle, une œuvre à part entière, nous emmène déjà dans ces territoires là. En attendant, et en guise d’adieu, chacune revient susurrer des confidences de Milf aux oreilles des spectateurs. On les garde pour soit. Il fait décidément chaud.

    C'était MILF de Katalin Patkaï, vu au Studio-théatre de Vitry.

    Guy

    Photos de Marc Domage avec l'aimable autorisation de Katalin Patkaï

     

    lire aussi: images de danses

     

  • Elle nous brûle

    A ses pieds un fouillis de bande magnétiques ou de pellicule, matériau hautement inflammable, trop plein de mémoire et fils brisés, matière noire de rêves noyés. Le texte est orphelin (d’orpheline ?). Texte, sans auteur, s’il n’est improvisé hautement imprévisible, torrentiel,  irrépressible. Ce texte surgit sans préavis, s’enivre de coq à l’âne et d’associations libres, révèle névroses familiales et pulsions, sur l’inconscient, et le notre, le couvercle est arraché. L’actrice s’évade d’un nez de Cyrano, le corps se laisse posséder de tous ces personnages, s’enroule dans la pellicule, dessine de gestes une histoire plus de sens que de logique. Soudain le père surgit, la performance me déborde jamais vue, Marie Payen me sidère d’intelligence, de justesse et d’intensité.

    jEbRûLE de Marie Payen vu au théâtre de Vanves le 14 janvier.

    Guy