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Un Soir Ou Un Autre - Page 20

  • Osez le boulevard

    « T’as vu c’est un triomphe! » « Oui, mais la pièce n’était pas censée faire rire… «  jugent deux voisins inconnus. Si cela était vrai, ce serait dommage. On regretterait que cette entreprise théâtrale se borne à révéler froidement les mécanismes du genre, ou se contente de divertir.  La force de Ciel mon placard est de fonctionner excellemment à ces différents degrés.

    La pièce suit la pente naturelle du théâtre de boulevard, qui souvent tend vers sa propre caricature par la recherche frénétique des effets, mais Nicole Genovese l’emmène plus loin encore.  Et franchit les limites de ce genre où il n’est finalement question que des normes de l’économie de la libido, de dérèglements, et au final de retour à l’ordre. Dans l’intérêt suprême de la famille, l’inévitable adultère doit rester sous contrôle. Maitresses et amants retourneront in fine dans le placard. Les mensonges et quiproquo s’enchaineront certes  crescendo, avant de résoudre in extremis en pirouettes improbables jusqu’au retour à la normale. Mais ici point. Pour commencer il y a deux papas, la femme clame ses infidélités et n’hésitera pas pourtant à trucider belle maman pour s’assurer un alibi mondain. Tout est à l’avenant (et hilarant). Ne reste que le mensonge sans enjeux. Mireille la bonne- une ennemie de classe dans un théâtre bourgeois ? - est le seul des personnages à dire la vérité, elle doit être exécutée. Dans le final les masques de maitres libidineux, policier demeuré, majordome dépassé, gamine délurée (et cantatrice finlandaise) tombent sur le vide. Pas de résolution. Il y a quelque chose délicieusement subversif à se vautrer intelligemment dans ce genre à contre-courant de l’intellectualisme, traité ici avec un amour évident mais avec encore plus de perversité. Le travail poétique effectué ici sur le langage permet de mettre à nu les clichés et implicites, à coup d’images absurdes et de belles audace. La mise en scène, avec robes criardes et décors délavés- c’était pas mieux avant !- évite l'hystérie et s'appuie sur le non-sens comme cet acteur qui se repose contre un mur inexistant. Les procédés dévoilés fonctionnent avec bonheur à ce 3° degré.

    C’était Ciel ! mon placard, de Nicole Genovese mis en scène par Claude Vanessa, crée à La Loge, vu à la MPAA, programmé au Théâtre de Vanves le 22 mai 2015

    Guy
     

  • Territoires vierges

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    (Nou) touche au sexe, là rien d’original, mais touche aussi les sexes, ce qui est plus troublant. Un tabou pas tant titillé que celà, mais on peut, c.q.f.d. . S'ouvre alors un territoire quasi-vierge à explorer en ce qui concerne la danse. Il s’agit ici d’inventer une chorégraphie des zones érogènes. A l’œuvre bouches, seins, fesses, sexes et langues, avec ces outils le langage se cherche, en évitant des procédés excitatoires  trop usés, en se refusant pas la drôlerie. Avec comme vocabulaire la démultiplication des possibilités des corps des danseurs- masculins, féminins et trans-genre- et comme intention de brouiller les rôles traditionnellement assignés. Cette intention était déjà à l’œuvre dans Bonnes nouvelles du même chorégraphe. Dans cette entreprise, la performance tend à glisser vers l’énumération de ses audaces. Le sexe peut aveugler, ou la lumière s’y engouffrer mais pour disparaître, comme littéralement montré en début de spectacle. Mais merci pour cette prise de risque. Ce qui est en tout cas démontré, s’il en était encore besoin, c’est que le théâtre de Vanves sait ne rien s’interdire, c’est tant mieux. Merci José pour tant de passion, d’intelligence et de détermination depuis 17 Artdanthés, et bon anniversaire!

    (nou) teaser from CIE À CONTRE POIL DU SENS on Vimeo.

    (Nou) de Matthieu Hocquemiller vu le 27 janvier au Théâtre de Vanves avec le festival Artdanthé.

    Guy

    lire aussi: bonnes nouvelles et J'arrive plus à mourir

    photo de Alexis Lautier avec l'aimable autorisation du théâtre de Vanves.

  • Lectures oubliées

    Sans surprise, il y a au début plus de mondanités que de Modiano. La Maire de Paris et le Directeur de Théâtre viennent se montrer à la lumière du prix Nobel, s’échanger des discours comme autant de congratulations. Seul Modiano tout à l'heure aura la grande modestie de nous remercier d’être venu. Les considérations d’Olivier Poivre d’Arvor quant à la maladresse sociale de l’écrivain sonnent malvenues, ce dernier pris en otage devant nous se débat par gestes embarrassés. Quelle manie des chroniqueurs de toujours vouloir réduire et ironiser! Patrick Modiano bien sûr y survit, ainsi qu’à l’attentat perpétué par Catherine Deneuve qui bafouille et débite à grande vitesse les pages de Dora Bruder comme si elle était payée au nombre de caractères. Samy Frey heureusement nous rend le texte, non sans d’abord se l’être approprié. Ces lectures sont toujours pour moi une épreuve, il n’y a rien de visuel à quoi se raccrocher.  Ici c’est même un bras de fer, le lecteur m’impose la lenteur, jusqu’à venir à bout de mon impatience. Il me donne l’illusion que lui-même à l’instar de l’écrivain cherche mots et pensées. Il permet à mon imagination de s’engouffrer dans ses silences, et met en évidence le point de vue d’où Modiano écrit: de loin, plus tard, d’ailleurs. Il nous plonge dans l’indéfini des souvenirs. Et montre la distance irréductible entre les sensations et la substance. Depuis 20 ans j’avais un peu oublié Modiano, je me rends compte à l'écouter pourquoi: il s’agit de flou, d'une mémoire impossible. Le texte tourne autour des évènements et des personnages sans vraiment jamais les atteindre, comme autour des lieux de Paris, où « les temps deviennent transparents les uns aux autres ». Depuis toujours je vis à Paris, Modiano me rassure en me montrant que je peux encore m’y perdre. Mais m’inquiète en évoquant un temps où en raison de ses origines il fallait renoncer à son identité. Le plaisir ce soir consiste aussi à rencontrer l’écrivain. Qui, candide, remercie Samy Frey de l’avoir aidé à comprendre son propre texte. Mais il semble s’y perdre encore, être saisi de doutes. Cet homme qui lance les phrases comme des bateaux qui disparaissent sans retour dans les vagues de ses hésitations, est magnifique dans sa sincérité et son inaptitude à la communication dans le sens de publicité. Seul face à cette foule qui dans un silence respectueux l’écoute dériver, il n’a rien à démontrer, mais n’a pas peur de chercher devant nous. Il nous permet à nous mêmes de douter.

    Lectures de Dora Bruder, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (éditions Gallimard) de Patrick Modiano par Samy Frey et Catherine Deneuve en présence de l’auteur au Théâtre de la Ville. Le 20 janvier, diffusion sur Radio France fin février.

    Guy

  • Nuit noire

    L’histoire s’écrit. L’histoire se danse aussi. Ici à chaud: il y a moins de trois mois que le Président Blaise Compaoré a été renversé par la rue, au pays des hommes intègres. L’amie que je retrouve ce soir au Tarmac connait bien le Burkina Fasso, et partage son émotion devant le spectacle. La pièce de Serge Aimé Coulibaly était depuis longtemps en gestation, mais sa délivrance a eu lieu juste après la révolution. Elle m’y plonge. Depuis les prémisses, avec ce danseur bâillonné qui éructe au micro, ensuite au cœur des événements. Par touches. Comme autant de rencontres au coin des rues,  lors d’une nuit électrique, des rencontres cocasses ou inquiétantes, des scènes d’amour, de liesse ou de violence.  Je reçois une belle singularité dans cette danse- européenne ou africaine, moderne ou contemporaine… je ne pourrais pas la caractériser- qui me montre des corps saisis par l’urgence, en effusion. Le rappeur et musicien Smockey, co-auteur et acteur du spectacle, est aussi un acteur de ces évènements.  Il catalyse et nomme ce que la danse pourrait pourtant juste laisser imaginer. Ses derniers mots-il suffit de 1 000 euros pour changer le monde, le prix d’un fusil d’assaut- résonnent cruellement. L’impression de confusion et de foisonnement domine, mais cette même confusion qu’on peut ressentir au cœur de la foule-et pour moi dans un pays étranger, sans recul face à ce qu’il se passe, à ce qu’il restera. L’amie mieux renseignée que moi me parle ensuite des espoirs et des incertitudes politiques de demain, de cette révolution, qui aura besoin de temps pour trouver sa forme.

    NuitBlancheàOuaga316HD©PierreVanEechaute.jpg

     

     

     

    Guy

    Nuit blanche à Ouagadougou de Serge Aimé Coulibaly au Tarmac avec le festival faits d’hiver.

     Photo de Pierre Van Eechaute avec l'aimable autorisation du Tarmac

  • En couleurs

    Le lendemain soir de ce mercredi noir, l’affect  s’engourdit, sidéré, les pensées ruminées. Difficile de faire page blanche et de s’ouvrir à d’autres imaginaires. Mais la danseuse est en noir elle aussi, debout. Elle s’agite de bas en haut, et grimace, prise d’irrépressibles convulsions, comme possédée. Le diable au corps. Mon état s’incarne en ses mouvements, elle m’aide à me purger des humeurs morbides et pensées en impasse. C’est un passage. Devant elle, alignés au sol, des vêtements de toutes les couleurs, qui m’évoquent de mystérieux folklores. Un par un elle les ramasse, danse, s’en pare. Elle se charge de signes et traditions. Le corps disparait jusqu’au visage voilé sous les étoffes mais tourne à n’en plus finir, toujours vivante. Elle semble la prêtresse de nouvelles mythologies, un ange multicolore, à elle seule le monde entier. Pour réconcilier en son corps toutes les civilisations, pacifiées la barbarie loin derrière. Quand elle cesse et repose, glisse et renait hors des tissus, au terme de cette cérémonie, il n’y a plus qu’une humanité. Le noir laisse la place à l’apaisement. La pièce s’intitule « Blanc », vient du Brésil, née d’interrogations sur la rencontre des cultures blanches, noires, indiennes. Aujourd’hui après le deuil, c’est une cure de couleurs.

     

    Blanc Teaser from vania vaneau on Vimeo.

     

    Blanc de Vania Vaneau, vu le 8 janvier au festival Open Space à l’Etoile du Nord

    Guy

  • 7 janvier 2015

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  • Comédie longue durée

    « Je suis dans la merde »: telle est l’une des premières répliques de Cher Trésor, la dernière pièce de Francis Weber avec Gérard Jugnot. L’acteur y incarne un chômeur de longue durée.  Le ton est donnée, la comédie ne vise pas le fou rire. Plutôt douce-amère, elle résiste à la dépression qui guette. Le jeu est à l’avenant, plus complice que frénétique. Ma génération n’a pas oublié comment la bande du Splendid avait méchamment dynamité les comédies populaires de la fin des années 70. Pour sentir comment se porte la société, il est utile (en plus d’être agréable) d’aller voir Jugnot jouer. Le Père Noël de cette année n’est plus une ordure, ni un clochard inadapté, mais un déclassé, désabusé. Il reste propre, émarge au RSA,  et ne squatte pas dans une roulotte mais dans un appartement d’emprunt. Plutôt que de méchants provocateurs, l’acteur incarne maintenant des consolateurs. D’un François Pignon à l’autre, depuis longtemps Francis Weber sait y faire, la mécanique comique tourne au bon rythme: répliques qui claquent et vraies surprises. Nos descendants jugeront s’il était le Molière ou le Feydeau de notre temps. Il sait en tout cas en peindre les vanités et les vénalités, en conjurer drôlement les angoisses, avec ces histoires de nouveaux pauvres sans perspectives qui s’inventent des contrôles fiscaux, des héritages, des problèmes de riches pour échapper à l’invisibilité. En ce 24 décembre, les chiffres mensuels du chômage viennent d’être publiées, avec un nouveau  record de 5.176 millions de demandeurs d’emplois. Joyeux Noël.

    Cher Trésor de Francis Veber avec Gérard Jugnot au Théâtre des Nouveautés (dernières jusqu’au 4 janvier)

  • Prendre position

    C’est une exposition au Centre Pompidou sur la sexualité dans la performance d'hier à demain, panneaux accrochés aux cimaises, textes, photos et projections de vidéos. Commentés par une brillante conférencière-Mette Ingvartsen- pour un petit groupe attroupé autour d'elle. La conférencière est nue. Le corps est exposé, le corps est l’exposé. C’est un spectacle de danse, en curiosité, radicalité et intensité. En bref c’est une performance. Un marathon de près de 2 heures. Rien d’un solo pourtant. C’est une expérience collective. L’enjeu vient se situer dans notre relation, droit dans les yeux. Dans notre relation avec elle, de plain-pied. Nous évoluons ensemble dans le même espace, entre adultes consentants. La chorégraphe danoise nous guide en un français parfait, se met à notre niveau, ce geste est important. Dans cette relation la nudité constitue un obstacle. A franchir. Cette nudité se charge d’abord d’érotisme- dévoilement inopiné d’un sein, du sexe- se banalise dans la durée, se re-sexualise lors de séquences dansées où la libido du personnage qu'elle devient soudain se focalise et se déchaine sur des objets inattendus: une table, une chaise, une lampe…. Les ambiguïtés gardent leur richesse: Mette Invargtsen réussit à interpréter la performance Dressing/Undressing extraite de Parades and Changes - qui consiste en un lent déshabillage et déshabillage exécuté en fixant dans les yeux un membre du public- tout en commentant dans le même temps le procédé. De la sensation à l’intellect, ce moment peut être donc reçu à différents niveaux de perception. Il faut être journaliste à Libé pour s’étonner de percevoir une certaine réserve, voire de la gêne les premiers temps chez les paticipants. Mette Ingvartsen a la grâce, l’humour et l’habilité nécessaire pour peu à peu la dissiper. Elle vient au contact sans nous mettre en danger, joue avec les distances sociales et spectaculaires pour proposer ces variations en public sur des sujets intimes. La participation est sollicitée en douceur. Des spectateurs, hommes et femmes, se portent volontaires pour un concert d’orgasmes, un monsieur se risque à quelques acrobaties dirigées au-dessus de la performeuse allongée en position plutôt disponible, mais les autres participations à cette construction de groupe élaborée, à la manière de Sade, resteront virtuelles, organisées dans le récit. De facto personne ne se dénude mais la chorégraphe nous invite à nous imager ainsi, ou à fermer les yeux et devenir statues érotiques. Les 69 positions ne sont que des propositions. Les frontières intérieures sont ébranlées, lorsque c’est avant tout le corps de la performeuse qui s'offre en terrain de réflexions, d’interrogations et d’expériences. Mette Invargsten revisite ainsi en corps et vidéo dix ans de ses propres créations, de 50/50 à To Come en passant par Manual Focus, rapproche en direct gestes et intentions. La cohérence se dessine. La relation s’établit aussi entre les générations d'artistes. Le lien se fait entre les créatrices des années 60 qu’elle évoque, qu’elle invoque- ces créatrices pour lesquelles la nudité prenait une valeur politique et protestataire- et des artistes contemporaines comme elle même, intéressés par les questions de genre et par de nouvelles formes d’hédonisme. La chorégraphe affirme sa filiation avec les pionnières, actualise en direct des extraits de leurs performances. La superbe danse qu’elle crée en conclusion fait écho dans sa frénésie au rituel libérateur de Dionysus in 69 de Richard Schechner qu’elle nous a invité à réinterpréter avec elle un moment auparavant.

    Là où Annie Juren & Annie Dorsen (Magical) théâtralisaient les mêmes références (Carolee Schneemann, Anna Halprin…) à la manière d’un spectacle de magie, posaient un répertoire, la proposition de ce soir est tout aussi passionnante, se vit comme une expérience étonnante.

    69 positions de Mette Ingvartsen vu le 18 décembre 2014 au Centre Georges Pompidou.

    Guy

  • La mémoire du corps

    La danse est placée en évidence au centre de cette proposition autobiographique, la surprise est qu’il n’est pas besoin d’être danseur pour s’y intéresser.  Je vois à l’œuvre la mémoire du corps, non seulement de son apprentissage technique avec cette fameuse cinquième position, mais avant tout dans ses émotions, dans toutes ses expériences, adultes et de l’enfance. Andréa Sitter fait le grand écart entre gestes et récit, et les lie mais laissées libres, les réconcilie.  L’hommage aux maitres est riche de matière, la danse chargée de densité, je craignais-à tort- qu’elle soit désincarnée. Toujours sous l’autodérision apparait la question d'une impossible pudeur, et de l’irréductible distance de l’étrangère en France. Elle me fait ressentir en retour la perplexité intimidée que m’inspire l’Allemagne depuis toujours. Je ne désespère pas, qui sait je tenterais bien Berlin quelques jours.


    Andrea Sitter - La Cinquième Position (extrait) par Theatre_de_Chaillot

    La cinquième position d’Andrea Sitter vu le 10 décembre au Théâtre national de Chaillot.

    Encore Jusqu’au 20 décembre

    Guy

  • Espace vital

    Beaucoup de monde sur si peu d’espace: il faudra surement tous tôt ou tard s’y habituer. José Vidal fait vivre 9 danseurs en 2 m2- y compris au début leurs vêtements, lourds et colorés. Ils n’en souffrent pas, bien au contraire: sourires au vent et gestes d’amour, caresses et bras tendus pour des appels généreux. C’est le collectif qui prime, corps offerts, corps effleurés, corps portés, exprimé en des milliers d’interactions, asservies aux boucles rythmiques lentes ou emportées des 9 parties de la pièce. Les images se sur-impressionnent sans répit- images de foules évidemment sentimentales, dans des discothèques, sur des bord de plage ,des terrains de sports… ou sur un radeau de la méduse mais en bien plus joyeux. Les vêtements volent, jusqu’à la félicité suivi du relâchement. Il n’y a à voir ici que jeunesse et amour, dans un esprit qui m’évoque les utopies des sixties. C'est forcement euphorisant. Qu’elles soient optimistes ou pessimiste, j’ai le sentiment d’assister de plus en plus souvent à des danses de l’épuisement.

    C’est Loop 3 de José Vidal vu au Centre National de la Danse le 5 décembre.

    Guy