





Gyohei Zaitzu- Square Calaincourt Paris- lund 11 avril 2011 14H30
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Gyohei Zaitzu- Square Calaincourt Paris- lund 11 avril 2011 14H30
Les temps ont changé. La performance est-elle déjà un art daté? La performance était-elle un art? Qu'était-elle? Comment la perpétuer? Les faits: Martha Rosler, Marina Abramovic et d’autres femmes, il y a quarante ans, jetaient leurs corps en jeu. Les mobilisaient jusqu’à la blessure pour ébrécher par chocs et assauts kamikaze les fausses évidences. Re-évidence: la société a changé depuis, tout sauf comme on s'y attendait, en arrière, en avant... Les aspirations féministes également. Si tout est joué, reste à ré-interpréter à la lumière du monde d'aujourd'hui. La relecture contemporaine de ces performances datées des crus 65-75, mais toujours pertinentes et impertinentes, ne provoque sûrement pas ce soir les mêmes questions qu'alors. C'est fait d'une manière très maitrisée, avec une pénetrante et fertile intelligence.
YOKO ONO CUT PIECE par TECHNOLOGOS
Yoko Ono (Cut piece) abandonnait ses ciseaux au public, laissait à celui ci la responsabilité de découper ses vêtements, de la dénuder on non. Ce soir Anne Juren s'exécute toute seule jusqu'au dernier lambeau de tissu, et dans cette logique va bien plus loin encore... mais il serait dommage de révéler l'illusion, sensationnelle à différents points de vue, qui suit, et ouvre sur d'autres significations. Il s'agit bien ce soir une mise en scène contrôlée, une mise en perspective, un prolongement et non une re-création à l'identique. D'une certaine manière un hommage, surtout une interrogation à deux niveaux, sur les significations que pouvait prendre la performance alors, et les implications possibles maintenant. Le public n'est donc ce soir pas invité à participer, pour des raisons techniques sûrement, mais ce choix provoque, quoiqu'il en soit, un glissement de sens, une actualisation par rapport au féminisme- bien qu'ambigu- de la performance d'origine. Ressent-on alors une libre prise de contrôle de la femme sur son propre corps ou l’intériorisation profonde d'une injonction collective, la résignation au rôle d'objet?

Tous vêtements découpés, la vérité n'est pas toute nue pour autant. Ni une évidemment. Sans nul doute, le sujet se focalise sur le corps féminin, le regard porté sur lui. Mais la forte détermination de la mise en scène, opposée aux incertitudes performatives, ne tue pas pour autant la multiplicité des interprétations. C’est heureux. Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent, surtout la magie toujours présente. Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette proposition que de mobiliser ici les techniques de la prestidigitation: un art tout de même historiquement misogyne présentant le magicien surpuissant et l'assistante potiche, aussi déshabillée qu'il soit possible devant un public familial. L'illusion ici permet, fonctionnellement, de ne pas mettre le corps en danger à la différence de ce qui était le cas pour certaines pratiques performatives des années évoquées. Avant tout, la magie est utilisée dans le sens du sens: du lait est tiré de la mamelle de la ménagère modèle durant l'inventaire grinçant de ses ustensiles de cuisine (et de torture), un soutien-gorge appararait mystérieusement... Les tours sont détournés. Pour produire un effet théatral et second degré, qui accentue la mise à distance, au même titre que les autres effets kitsch, qui renvoient à l'anti-nostalgie aux années papier glacé rafraichies par la série Mad Men.
L'attention distraite par les leurres, les attaques surprennent d'autant. Ainsi le contraste entre les actions d’un corps conventionnel et aseptisé, baigné dans une musique d'ambiance qui nous dit "tout va bien" et le même corps qui soudain s'expose frontalement, cette fois sans artifices. Aveuglant, ce corps nu éclairé cru, chairs, seins, ventre, membres et sexe secoués jusqu'à l'indigestion sur une bande son orgasmique, obéissant aux mâles injonctions d'une chanson de Led Zep, objectivisé et le visage dérobé par un masque. Cette exposition se prolonge interminable jusqu'à écœurer tout voyeurisme possible. On n'était pas présent en 1975 pour réagir à la performance source de Marina Abramovic-Freeing the body- mais on a le sentiment que l'entreprise de libération originelle est ici détournée et actualisée vers le constat cynique de notre pornographie quotidienne, signe des temps.
Autre remise à niveau insolente, le manifeste féministe d'origine de Carole Sheeman est recyclé sans sourciller en numéro de cabaret canaille, jouant sur connivence très vendeuse. Quoique tout autant possiblement subversif, à y penser à deux fois. La frontière entre faire et le dénoncer est mince, et renvoi, mais c'est justice, le public à son jugement, à sa réflexion. On ne voit pas, comme dans la performance de départ, un discours à lire que la performeuse semble extraire de son vagin, mais des rubans multicolores , puis des piles alcalines (comme pour faire fonctionner une poupée?)... Les questions sont posées, avec force, mordant et ironie. La proposition finit sur une belle pirouette, un juste retournement: le public à son tour est éclairé par la projection de l'œil du sexe féminin, qui le structe souverain et lumineux.

Magical de et par Anne Juren & Annie Dorsen, avec le concours du magicien Steve Cuiffo, d'aprés des performances originales de Martha Rosler, Marina Abramovic, Yoko Ono et Carole Sheemann. Au théatre de la Cité internationale, dans le cadre du programme Des-illusions.
photos de Roland Raushmeir avec l'aimable autorisation du Théatre de la Cité Internationale
...le lundi 11 avril à partir de 15h30, Square Caulaincourt 75018 Paris.
Juste d'abord un ou deux morceaux pour chauffer les oreilles, apres au tour des pieds... La tête loin des grisailles d'ici, dans une cité mythique, port où débarquent et copulent toutes les musiques-sublimée la vraie citée meurtrie dont ce même orchestre avait pleuré les blessures d'aprés Katerina dans une grave relecture de "What's going on". Ce soir rien que de la joie, normal pour une fanfare issue de la tradition des cortèges d'enterrements, en deux temps et trois mesures plus de vie qu'en une heure de l'orchestre trés savant de la première partie. Le marching band des débuts d'il y a 30 ans s'est coulé dans l'espace de la scène, une batterie assise malgré l'impatience a remplacé la caisse claire et la grosse caisse jouées debout à la main, une guitare vient colorer les harmonies de funk et de blues électrique, la rondeur et la souplesse de la colossale basse à vent ancre le son en arrière et le rythme en avant. Les vétérans bedonnants et en survet trompent leur monde , font front devant, deux sax et deux trompettes. Il jouent dirty et à pleines dents, à leur tour de nous faire tous lever, sauter en l'air, nous apprendre à défiler de manière tout sauf militaire, à coup de riffs déchirés par des contre-chants insensés et soli généreux. D'abord un bref tour de parade improvisé collectivement dans les rues de la Nouvelle Orléans, juste le temps d'un hommage aux temps d'Armstrong, ensuite un détour calypso destination caraîbes au large. Puis il est temps de mettre un peu de free dans le dixiland, sans hésiter à mélanger les genres, par fusion dans le chaudron bouillant de la great black music, du be-bop au hip-hop, avec James Brown, les Rolling Stone et les Meters. Sans peur de surjouer, entre suraigus de ténor et eructations de baryton, toujours au bord de dissonner, l'exces exubérant. Les dirty old men font monter malicieux les jolies filles sur scène pour danser, veillent qu'en bas la température ne cesse de monter. Le bonheur, c'est de pouvoir faire des trucs idiots pendant une heure, beugler Fire on the Bayou, sauter trés haut, lever les bras, avec eux, nos pieds ne peuvent nous tromper... Do the mokey.
C'était le Dirty Dozen Brass Band, (Roger Lewis - Saxophone Baryton ; Efrem Towns – Trompette, voix ; Kevin Harris – Saxophone ténor, voix ; Gregory Davis – Trompette, Voix ; Jake Eckert – Guitare, Voix ; Michael Foster – Sousaphone ; Terence Higgins – Batterie, Voix), à l'Espace Prevert d'Aulnay sous bois, dans le cadre du festival banlieues bleues.
Guy

Revolver, corde, matraque, poignard, chandelier, clé (évidemment) anglaise... Sur scène c’est toute l'artificialité glacée d'énigmes sans réponses possibles, jouées au milieu de nowhere par des personnages vêtus tout de noir et blancs, inexistants, dans un univers U.K. absurde et désincarné tels que ceux théorisés par François Rivière. Comme dans un théâtre de marionnettes…paradoxalement très vivantes: le texte blanc d'Ionesco se laisse traverser de terribles éclats et éclairs, cette belle troupe s’y connait en humour noir. Les corps sans causes dansent et se révoltent, tendus comme des arcs, drôles et terrifiants, avec des silences lourds et des regards féroces, d’inexplicables colères. La logique est hachée menue par le nonsense, la conscience de soi et celle des autres réduite au néant, les mots vides mais les voix pleines, en couleurs. Chaque instant d'absurdité est ce soir habité avec une exceptionnelle intensité: c’est qu’il faut vivre quand même!
C'était la Cantatrice Chauve d'Eugene Ionesco, par la compagnie InfraKtus à l'Aktéon pour encore plus trop longtemps.
Déja habitué à Rambert, on est quand même toujours surpris par cette approche d'une simplicité étudiée: la nonchalance affectée de l'interprête, qui se change sur scène et semble venir créer la pièce sans plans préconçus, la présence sur plateau plutôt nu des inévitables accessoires post-modernes: mac noir et iphone blanc...
Impossible de ne pas reconnaitre immédiatement les accords de knockin' on heaven's door ,la première de trois versions, c'est le thême ici imposé. Tamara Bacci, souvent vue chez Cindy Van Acker, l'air de rien danse en réponse, s'essaie, bascule entre verticalité et horizontalité étirée, d'une pureté géométrique appuyée (jusqu'au tic?), avec une aisance de contorsionniste. On cerne peu à peu le sujet: le rapport entre le metteur en scène et la danseuse, son désir, ses attentes. Le metteur en scène est absent mais omniprésent, sur l'écran de l'ordinateur, voire symboliquement en la guitare, instrument rock' roll mâle par excellence. La danseuse lui parle, propose ses mouvements, joue pour lui, évolue dans l'oeil de sa webcam. Répétée, déclinée, accélérée la danse prend, le geste juste s'impose. On réussit etonnament à s'inviter dans ce duo qui surprend (avec une brêve pensée navrée pour les journalistes, presse trop spécialisés qui persistent à s'interroger sur la juste part de danse ou de théatre dans le prochain festival Avignon). Tamara Bacci danse la guitare, soulevée entre ses jambes, joue du feed back, fait l'amour à l'ampli Marshall. Sans commentaires et au second degré, décliné ensuite en masque et cagoule.
L'essentiel n'est pas là, loin de là. Dans la même salle se jouait il y a un an un beau duo chorégraphiée par Pascal Rambert,Libido Sciendi, avec Ikue Nakagawa et Lorenzo De Angelis, autour du rapport amoureux. Cete piéce était déroutante, troublante, à un point tel que mes tentatives d'écriture sur le sujet étaient restées vaines. L'ambition de Libido Sciendi était de suspendre l'instant de la rencontre nue du couple du début de 'A., faire durer une éternité ce moment. Surtout, pourtant, cet instant était crépusculaire, littérallement, juste alors éclairé par une ouverture dans le toit du théatre de Genevilliers. Inexorablement la nuit tombait, emportait le temps, la lumière et les regrets, jusqu'à l'obscurité. It's getting dark too dark to see, chante Bob Dylan, dans knockin' on heaven's door, écrit pour le film tout aussi crepusculaire de Sam Pekinpah, chaque fois que les yeux d'un des personnages se ferment à jamais. Le désir de faire durer encore des moments simples et au bord de mourir, peut-être tout l'art de Rambert ne tend qu'à celà, tout simplement...et c'est trés important
C'était Knockin' on heaven's door de Pascal Rambert avec Tamara Bacci , présenté avec (en alternance) Obvie, Lanx, Obtus et Nixe de Cindy Van Acker. au théatre de Genevilliers.
photo par Isabelle Meister avec l'aimable autorisation du théatre de Genevilliers
Salut Guy
Le voyage du retour (...) m'a permis de mettre un peu d'ordre dans mes impressions. Je me permets de te les livrer non sans te remercier une nouvelle fois de m'avoir suggéré ce spectacle bien singulier. (...)
François
***

Ce qui frappe en découvrant le travail d'Eléonore Didier, c'est l'immobilité récurrente qui traverse tout le spectacle et en forme une véritable ponctuation. Chaque séquence de mouvements que l'on n'ose appeler chorégraphie se termine par une séquence d'immobilité que l'on ose comparer à une séance de pose devant un appareil photo. C'est donc une danse paradoxale à laquelle nous assistons car les plus beaux moments sont ceux où nous admirons une image figée un peu comme devant un tableau ou une photographie. Peu importe l'histoire que tente de nous raconter Eléonore Didier, c'est la beauté des images qui restent gravée dans nos mémoires. Les plus réussies sont à ce titre celles de la seconde partie du spectacle où l'artiste évolue sur, sous, au bord de, autour de, à côté d'une chaise et d'une table. A l'extrémité de celle-ci, la présence d'un homme assis immobile apparaît obsédante, comme celle d'un homme-objet posé dans un décor de nature morte , sans la nature, comme le signe d'une dimension quasi métaphysique du spectacle (Etre et Temps...), comme un exemple de manifestation solide des pensées d'Eléonore Didier pour reprendre ses propres termes.
Solides lisboa, d'Eleonore Didier, revu à Micadanses
A relire ici le premier compte rendu
photo avec l'aimable autorisation d'Eleonore Didier
Alceste d'Eurypide passé à l'essoreuse, en ressort ici en morceaux. A toutes les sauces: film muet accompagné au piano, chorégraphie sur du metal progessif style king crinsom, graves récitatifs, demonstration d'Hercule de foire à la batterie, choeurs doo-woop, trucages et vidéo, ce n'est plus une piece mais un défilé de procédés distanciés, certes beaux comme l'antique, trop telescopés. Je ne sais plus ce qu'on me raconte- la pauvre Admete à la fois morte et vivante comme le chat de Schrödinger?- mais vite je m'en fiche, l'intrigue vidée de l'intérieur. L'interdisciplinarité ressemble à de l'étalage, c'est froid, froid, froid, je me gêle d'ennui.
L'ennui revient un autre soir du vide, et non plus du trop plein. Il s'agit d'une variation par deux performeurs autour d'autres performances avortées. La déconstruction fonctionne, à vouloir montrer l'absence ils n'y réussissent que trop bien. Les deux danceurs écoutent et paraphrasent leurs dialogues de répétition, signalent sur un bouton d'alarme des références privées, bref avec moi ne partagent rien. Par intermèdes muets, leur danse n'ose pas. Recherche=oeuvre=commentaires sur l'oeuvre= performance= toujours rien, c'est un fastidieux traité de l'impuissance artistique.
C'était Femme Surnaturelle de Big Dance Theater au Théatre de Chaillot, dans le cadre du festival Anticodes, et Leistung de Martin Bélanger et Isabelle Schad vu à Vanves avec Artdanthé.
Guy
Pas franchement sauvages les spectacles, libres surement, plutôt inattendus dans leurs enchaînements -c'est d'ailleurs sympathique-nous permettant libres d'imaginer entre eux rapprochements, clins d'oeil, correspondances, par accidents (une fois oubliées les trop longues et toujours inutiles présentations). Pour tous goûts et publics, donc à me laisser moi-même au bord du chemin tout au long de deux des propositions. Baroques et athlétiques, irréprochables avec sauts impeccables à la croche pres, elles laissent mon imaginaire au calme plat.
A l'opposé, Pièce détachée, sonore de Stéphanie Auberville et Tirez sur le danseur de Fréderic Werlé ont ceci en commun qu'ils parlent de la danse en elle-même (ou la laissent entendre ;-)). Au risque de se trouver à court d'autre fond, même si ces deux projets ne manquent ni d'audace et de subtilité. Dans le premier cas, il s'agit de la mise en espace (et cartons!) de la bande son des répétitions d'un spectacle à venir en avril àl'Echangeur. Je reste sur ma faim, préfère accepter l'entreprise comme une bande annonce. Fréderic Werlé parle avant tout de lui-même (au mieux: de la condition de l'artiste en général), fait son strip tease moral et professionnel, déballe littéralement son bagage de danseur et partage les propositions miséreuses et déshabillées qui lui sont faites par Pôle Emploi. Cela ne manque ni d'humour ni de poésie ni de franchise. Mais l'auto-centrage de ce propos désabusé, l'abondance de private jokes, sont suceptibles de lasser ceux des spectateurs qui comme moi ne sont ni journalistes ni professionnels de la danse.

A une autre échelle, Nina Dipla (Kyma) danse la vie même, ouvre vers un peu d'universel. Une troupe de sept femmes qui dorment, lentement révélées à la lumière du jour, puis c'est la féminité qui s'éveille. Du sac au ressac, les gestes sont transmis d'un corps à l'autre. Au gré des ambiances et des humeurs les corps languissent à l'unisson, puis se précipitent en une course sans fin, en robes colorés et peaux dorées. A cet instant, on serait prêt à jurer que la danse ne peut être jamais qu'une affaire de femmes, dont un spectateur masculin fasciné pourrait interroger longtemps et en vain les mystères. En mouvement sur la scène, cette armée de nymphes, portées par un souffle continu, court entre drames, aguichements, insolences, apaisements, fusions amoureuses, querelles, traques et poursuites. Une impression de masse et rendu brut, non policé, ne refroidit pas le regard, rend justice à la générosité de la piéce, cette l'energie démultipliée par le nombre. Le final monte convulsif, salutairement excessif, pimenté d'une narquoise impudeur.

Vue dans la dimension plus réveuse-tout aussi mystèrieuse-du duo, l'exploration de l'imaginaire féminin continue avec Au Loup-Contes de jeunes filles en brume de Julie Trouverie. Ce beau duo ressemble à un solo en miroir, fusionnel, une acide et troublante promenade dans une forêt de symbôles, au son de boucles hypnotiques. Au sol roulent les pommes, revenues de l'enfance et des contes de fées. La protagoniste dédoublée (la femme et l'enfant en elle?) visite à l'aveuglette, pâle et tendue, visage renversé, ou mains sur les yeux, à nous suggérer dans l'ombre des secrets que l'on ne saurait regarder en face. La danse se densifie, l'étreinte en apnée trouble, d'une sensualité sèche, une pomme mordue en bouche à bouche, la tension attise l'étrangeté. Le loup reste invisible, le voyage inachevé (1).

Si elle avait pu rester pour se glisser dans la piece suivante- Saad, Saad de Soraya Djebbar, cette femme aurait fait, à défaut de loup, une rencontre intéressante... Il faut se méfier cet homme ordinaire, civilisé, l'allure presque étriquée, assis sur une chaise. Il laisse peu à peu autre chose s'extraire de lui même, par gestes imprévisibles. Progresse par sauts de faune, possédé, retrouve des cornes-il faut croire qu'en tout homme il y a un bouc qui sommeille- poursuit sa spectaculaire désévolution vers une totale animalité, finit nu (libéré?) dans une autre forêt projetée en vidéo sur les murs bruts de pierres du lieu.
C'était les Spectacles Sauvages du studio du Regard du Cygne.
Photo de Kima par c.chevalier avec l'aimable autorisation de Nini Dipla, photo d'Au Loup par Anne Decourt avec l'aimable autorisation de julie Trouverie, photo de saad, saad par Nathalie Euvrie avec l'aimable autorisation du Regard du Cygne.
L'image trompe, décidement, ne laisse passer de la réalité que reflets et apparences. Devant nous quatre danseurs en vrai et sur trois écrans, leurs actions projetées quelques quarante secondes plus tard ( soit peu ou prou le délai de survie de la mémoire immédiate). Devant cette glace truquée, les grimaces suivent avec un effet retard. La performance se déroule comme un jeu, qui d'abord d'un peu froid devient vite rafraichissant, comme déroulé dans la cour de récré avec sérieux et insouciance, les gestes de l'un repris par l'autre comme balle au bond devant l'écran qui témoigne juste alors de l'action du premier, puis par le suivant, ainsi de suite. Jusqu'à un possible épuisement? Non, les protocoles se renouvellent, l'imitation est détournée en subtils glissements, surprises et décalages, comme dans un jeu de téléphone arabe, du chef d'orchestre, du cadavre exquis, du chant en canon. Ces partis-pris formels en agacent certains, mon regard s'amuse et travaille à les suivre danseurs et doubles, se souvenir et anticiper... le jeu est perdu d'avance, evidemment. Avec la jubilation de repérer les petites tricheries qui viennent pervertir les regles. Je suis placé de coté à saisir tout le relief et la profondeur de leurs mouvements, et d'un coup d'oeil mesurer tout ce que trahit l'écran, par artifices voulus ou impuissance, tout ce qu'il perd de la chaleur et de l'émotion des corps, l'aplatissement.

La drôlerie laisse percer de l'inquiétude, peu à peu, affleurer peut-être un fond de panique. le tempo semble s'accélérer, et les interprêtes capturés en boucle semblent devenir les servants essoufflés d'une logique absurde, d'arithmétique déréglée. Démontrant, à petite échelle, la difficulté de rattraper le temps qui fuit. Est ce possible de laisser une trace derrière soi, de permettre un geste artistique-si mince soit-il- de survive dans la mémoire au delà des quarante secondes fatidiques? La disparition finit par s'imposer. Même pas grand chose, tout se déforme, tout se transforme, tout se transmet mais se dégrade aussi, tout s'échappe. Aussi les danseurs parfois à la surveillance froide de la caméra, libérés pour quelques instant de l'oeil de ce big brother, libérés du devoir de se souvenir et répéter, prêts alors à un peu danser l'instant sans avoir à conserver celui-ci. Mais la pièce revient vers de nouvelles boucles et séquences, sans peut-être l'ambition d'approfondir ces considérations, préfère s'autoriser encore de la légéreté. Les désabillages/rhabillages burlesques vers la fin affolent quelque peu le dispositif du départ, remettent au premier plan l'interactivité décalée entre danseurs et font oublier caméra et écrans: pied de nez, volontaire ou non, à la technologie et la captation.

C'était Ici de Mylène Benoit et Olivier Norman, vu à la salle Panopée du théatre de Vanves, avec Artdanthé.
Photos de Fabrice Poiteaux avec l'aimable autorisation de la compagnie