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danse - Page 12

  • Danses en forme- partie 3

    A quoi sert la danse? A permettre d’entrevoir des forces invisibles, de nouvelles lignes au long desquelles l’énergie circule?  Sur scène, ces lignes dans l’air sont matérialisées: deviennent-elles des liens qui entravent, ou des liens qui relient? La chorégraphe Sandra Abouav se tient campée sur ses pieds au centre, dans l’œil du cyclone, fétu de paille pile au milieu du grand tourbillon- peut-être en est elle elle-même la source…   Le corps se tend, se plie, revient à son l’état initial. Se reconstitue en mémoire de forme, le temps aussi est un cercle.

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    Dans un maelstrom de sons et musiques empilés, je ressens une brusque ivresse, ou une fatalité, je la crois au perdue monde et elle m’emporte dans ce vide. Puis  elle me semble à l’inverse en pleine communion avec des forces la traversent, des forces qui préexistent. Elle retrouve mobilité et liberté, se développe en une profusion de sensations. Ailleurs on découvre entre énergie et matière de nouvelles particules, ici avec la pensée, le mouvement fait le monde. Hélices, pièce en devenir, prolonge en idées, maitrise, intensité, Slide, et me fait renverser mon point de vue, ressentir maintenant convergence plutôt que résistance.

    C'était Hélices de Sandra Abouav vu à Point Ephémère dans le cadre du festival Petites (d)formes cousues.

    Guy

    A suivre....

    photo par steve Appel avec l'aimable autorisation de la compagnie.

  • Danses en forme - partie 2

    A quoi sert la danse? A oser, partager les passions d’un corps dans ses états limites. Le corps d’Aina Alegre, intense reste pourtant éloigné de moi, dans la fumée. Lui, tendu de violences symboliques, âpre, sans douceur ni compromis m’oppresse et moi le regard éprouvé d’avoir déjà voyagé ce soir à trois autres reprises dans d’autres univers,je ne peux le suivre où il pourrait m’emporter.

    La danse nous pose des questions, visions à double fond, aussi ambigües que la vie même. Nous reconstruisons. Est-ce à présent, tout en lenteur, tout en discrète langueur, une histoire de corps, une histoire d’amour? Que s'est-il passé avant? La lumière est rouge, une femme en robe blanche se coule sur la table, au fond des images de radiographie médicales, celles ci qui imposent la dure vérité des os sous l'allusion des gestes. On entend plusieurs paroles surprises au vol à propos de l’amour, naïves ou cyniques mais toujours vraies, des propos de Discothèque? Ces mots ramènent à la lancinante dualité entre acte physique et sentiment amoureux, entre cœur et chair. Ainsi la femme se lève, mais bancale, avec seulementune botte, déséquilibrée elle boite. Mais du quel des deux cotés? Puis se regarde si belle en son miroir, mais parasitée de gestes de plus en plus incontrôlés. D'où vient la fêlure? La pièce aurait pu s’achever ainsi, mais son dos nu laisse apparaitre une peau marquée, non d’une blessure d’amour mais d’une vraie cicatrice, tout est alors à repenser.

    C'était No Se trata de un Desnudo mitologico d"Aina Alegre, et Discotheque de la compagnie LFB avec Lilliana Garcia Gomez, dans le cadre du festival Petites formes (d)cousues à Point Ephémère.

    A suivre...

    Guy

  • Un homme et une femme

    L’espace est concentré autour du couple: 4 mètres carrés d’intimité, yeux dans les yeux. Il n’y a qu’eux deux qui existent, et le vide tout autour. Sans paroles, des sensations de gaucherie, de pudeur, de désirs qui rôdent et d’anges qui passent. Entre eux les relations-est ce de l’amour ?- se cherchent. Leur hésitation parvient jusqu’à nous, palpable. Ou est-ce notre attente, notre curiosité? Comment donc être à deux, ensemble s’inventer? L’amour est un travail, de tous les jours. Comment, ou non, se toucher, se chuchoter à l’oreille des secrets?

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    Leur urgence s’exprime crescendo avec des accents de musique métal, leurs rapports physiques culminent mais figurés pour nous surprendre, sans vrai contact. Se réunissent-ils dans le plaisir ? Elle se lasse, il s’obstine. Se comprendre et  atteindre l’autre, ne serait-ce que des genoux, du bassin, des épaules…sans réussir à s’étreindre ni s’imbriquer, à avoir accès à l’autre. L’amour amer semble une lutte à mort, toujours à réinventer. Menacé par la lassitude, par une rengaine désabusée de Fleetwood mac.

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    J’aime cette danse qui me raconte son histoire, comme la vie violente, dure, drôle et tendre.

    C’était A Small Guide on how to treat your lifetime companion de Jan Martens au Nouveau Théâtre de Montreuil, dans le cadre du Festival les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine St Denis.

    Photos de Stephan Van Hesteren avec l’aimable autorisation de la compagnie

  • Perspectives

    Toute pièce-et cette pièce, Le Modèle, tout particulièrement ?- ressemble à un être vivant, qui grandirait, semblerait se fourvoyer parfois, revenir dans le droit chemin, prendre de l’indépendance, susciter tout au long de sa croissance tendresse, inquiétude, admiration, étonnement, agacement…  Pour mémoire, c’est Éléonore Didier la maman. A Micadanses en décembre, j’avais vu les premiers pas de l’enfant en public, déjà bien assurés: à lire ici.

     

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    Puis pour Artdanthé à Vanves en février surgit, tumultueux, l’adolescent dans des habits neufs, crâne et turbulent. Dans la cour des grands. C'est la première parisienne.Trouble. Sous ce nouveau visage, je ne peux oublier celui de l’enfant. Je ne peux renoncer à ce que j’avais choisi d’y lire en premier lieu, à rester dans le cadre de mes premières interprétations (d’ailleurs toujours opérantes). Mais tout avance en accéléré. En quelques semaines la pièce a muri de plusieurs années. C'est la crise d’adolescence, la musique est heurtée: Nick Cave et Rage Against The Machine, plein volume et rythme impair, martelé. Au second plan, entre le modèle et l'infirmière, le rituel de la toilette se déroule comme dans mon premier souvenir. Mais à l’avant de la scène-je crois- tout change. L’interprète, Pauline Lemarchand, s’émancipe, sur un mode énervé, hors du registre que je connais jusqu’ici chez Éléonore Didier. Ce changement est-il réel, ou est-ce une question de perception? M’étais-je trop attaché la première fois à regarder l'action au second plan? La danse parait ce soir bien plus sous tension, moins implicite. Le nouveau costume est extravaguant et sexué, exhibe un sein libre et à l'entrejambes une découpe sur chairs. Le corps, frontal, est souligné par la lumière, accent ou maladresse ? A mes yeux la danseuse agit toujours dans le champ du rêve de la patiente, exprime ce qui sinon resterait enfermé dans le corps soumis au second plan à un protocole rigoureux , si bienveillant soit-il. Mais ce rêve jusqu’au crescendo dévale ce soir bien plus violent, fiévreux, agité. Je suis déstabilisé. La première des richesses de la pièce est de se faire dérouler simultanément deux actions et de suggérer des interactions entre elles. Mais lorsque le performeur Vincent Thomasset apparait sur scène pour dire un texte sans rapport apparent avec le reste, la profusion devient confusion. Il ne s'insere pas dans cette toile. J'en ressors encore pris à contrepied, écartelé entre mon souvenir d’avant, profond et lent, et les sensations immédiates, violentes et crues. A la sortie, je discute avec d’autres spectateurs partagés entre adhésion, respectueuse mise à distance d’un objet complexe à méditer, voire franc rejet.

     

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    En avril, de retour à Micadanses, j’assiste à une nouvelle représentation (la troisième en ce qui me concerne). Le Modèle aborde l’âge adulte. L’énergie adolescence reste évidente, à fleur de gestes. Mais après Artdanthé je sais à quoi m’en tenir. J’essaie de voir dans la profondeur. Les précédentes pièces d’Eléonore laissaient de l'espace libre pour la pensée du spectateur dans une durée distendue, dans l’horizontalité.  La matière a ici changé. Restent bien des épisodes d’une répétitivité hypnotique, qui creusent l’instant jusqu’à la trame. Mais cette pièce, dense, s’approprie du regard plutôt verticalement. Le spectateur doit se mettre en condition pour percevoir les actions simultanées, comme s’agissant d’un opéra. Bien que le performeur, hors sujet, superflu, ai ce soir disparu. La greffe n’avait pas pris. Entre la danseuse d’un part, le modèle et l’infirmière d’autre part mon regard rétabli la balance. Au fond de la scène les gestes réalistes mais hors contexte, ce qui constitue un motif insondable d’étonnement. Et devant des gestes artistiques, représentés, qui touchent aux limites, dans cette profondeur entre les plans de mystérieux courants. Depuis le début de la création le sujet est resté le même, celui de l’œuvre d’Éléonore Didier: l’exploration allusive de pensées invisibles, insoupçonnées, du trivial au sublime. Parfois, ces pensées  explosent en arrivant à la surface. J’en étais prévenu depuis la représentation à Vanves mais je me laisse pourtant encore surprendre par la violence de l’interprétation de Pauline Lemarchand, qui culmine en un haka narquois et grimaçant, toute langue dehors, jusqu'au bout menaçante. Delicieusement épicée, cette piece ne se laisse pas apprivoiser. Joue consciemment ou non avec "l'acceptable". Derrière au dernier instant, l’infirmière tombe inanimée. Saisi, je ne peux m’empêcher de me demander qui l’a tuée… Est-ce la vengeance du subconscient de la patiente?

    C’était le Modèle d’Éléonore Didier, vu à Micadanses et au théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

    Guy

    photos de Mary Golloway avec l'aimable autorisation de la compagnie

  • Tezuka, connais pas

    Je ne connais rien aux mangas, ni à l’envers ni à l’endroit. Juste j’entrevois souvent, par-dessus les épaules des lecteurs addictifs qu’il me faut enjamber dans les rayons bd, des images qui me paraissent gorgées de sexualité régressive et d’émotions convulsives. Écart de générations, préjugés et mauvais départ… Bref Sidi Larbi Cherkaoui a créé « TeZuKa » pour les spectateurs non-lecteurs de mangas comme moi.

    Il me faut au moins ça. Une narration bienveillante, une pédagogie non forcée, proposée. Surtout en générosité et mouvements, la même énergie que celle déployée pour la trilogie religieuse (Foi, Babel, Myth). Cette énergie s’offre ici à un autre sujet de civilisation. Sidi Larbi Cherkaoui explore des cercles concentriques: celui du Japon, de sa culture, de sa bande dessinée, de l’œuvre du créateur Osamu Tezuka (1922-1989). Il me renvoie aux repères que je connais, l’inquiétude du Japon de l’après guerre, sous les influences occidentales et traumatisé par l’atome, le pays qui donnera naissance aux chefs d'oeuvres de Kurosawa, au buto… Astro-boy nait sur ce terrain là, petit robot atomique, triste et idéaliste, dessiné d’un trait simple à la Disney pour un public d’enfants. En profondeur, Tezuka exprime humanisme, critique sociale, amour pour la vie sous toutes ses formes. Ce soir, il rentre peu à peu dans ma zone d'acceptabilité.

    Dessin, danse, musique: sur le plateau tout se lit et tout se lie. Le corps est passeur, devient récit. Les trois musiciens animent avec des instruments traditionnels une musique qui l’est moins. Les œuvres de Tezuka, projetées en toute ampleur sur grand écran, s’évadent du petit format, et s’anime le mouvement jusqu’alors suggéré. En danger, quand l’encre se brouille et fond. Les danseurs se plient dans les cases projetées. Bras et corps s’agitent parfois comme des idéogrammes. Un calligraphe vient transformer les danseurs en porteurs de messages. Surtout le spectacle, de combats d’arts martiaux en mouvements de masse est porté par un lyrisme qui m’est immédiatement accessible. Je n’ai jamais la sensation de voir des scènes de genre, des japonaiseries. Ils ne sont pas si nombreux, les chorégraphes capables de transmettre ainsi, sans trahison ni démagogie. Je rêve d’un tel hommage à d’autres dessinateurs, Moebius, Will Eisner…

    TeZuKa de Sidi Larbi Cherkaoui est joué à la grande Halle de la Villette jusqu'au 19 mai.

    Guy

    A propos de danse et bande dessinée: Lucky Luk et In the beginning

  • Tous metteurs en scène!

    Je demande à ce que les assistants suspendent le globe terrestre par un fil à mi hauteur dans le lointain jardin de la scène, qu’ils disposent un coquillage coté face, et l’arbre vert à baies rouges dans le lointain cour. Selon mes directives, Olivia Lioret, l’interprète, devrait parcourir la diagonale de face cour jusqu’au globe en tournant sur elle-même - joyeusement- dans une main un poisson, dans l’autre un goéland. Les dés sont jetés, tout disposé pour une minute d’utopie de nature, en toute naïveté. Veronica Vallecillo, en meneuse de jeu, veille à la mise en place, choisit la musique: « What a beautiful world » par Louis Armstrong. Lumières, c’est parti. Et le résultat se matérialise, porté par la présence de la danseuse qui invente une émotion sur ce chemin. Cela s’échappe de la vague vision d’origine, l’image en direct s’impose dans toutes ses dimensions, c’est à la fois plus simple et emporté que je ne l’aurais imaginé…

    Veronica Vallecillo s’est mise dans la peau d’une maitresse de cérémonie mi-guindée mi-deglinguée- par moment saisie de furieuses éruptions flamenco- pour nous initier au b.a.b.a. de la mise en scène et de la scénographie. Après quelques démonstrations et l’exposé des règles du jeu, les volontaires dans le public sont invités en toute bienveillance à jouer. A choisir parmi les 64 accessoires tirés de l’univers «trashic» en noir, blanc et rouge de la chorégraphe ceux à disposer sur le plateau, à donner les consignes à l’interprète. A l’imaginaire de chacun de s’exprimer. Ce n’est pas triste.

    Le premier plaisir est d’écouter chacun des apprentis metteur en scène donner ses instructions, plus ou moins motivées, soit simples, soit d’une surprenante précision. A l’intérieur de chacun, les images sont déjà vivantes, construites. L’époque doit être anxiogène: beaucoup des propositions de ce soir tendent au tragique même tempéré de comique, le squelette rouge est souvent mis à contribution, dans des relations passionnelles avec l’interprète. A une occasion le squelette est vivant (il fallait l’inventer!) mais sitôt frappé de mort subite sous les yeux impuissants de son amoureuse. A la scène suivante l’assistant passe un mauvais quart d’heure sous les assauts de l’interprète armée d’une épée et d’un pistolet. Je me sens un peu plagié quand un autre spectateur après moi utilise globe, poisson et goéland, mais après réflexion je ne porterai pas plainte.

    Le second plaisir est de découvrir en direct l’image en mouvement, toute la vie et les inflexions inattendues qu’insuffle l’interprète à l’image de départ, pour nous renvoyer un objet artistique que chacun interprétera à sa façon.

    Mais le plaisir le plus intense est de lever la main et proposer soi-même. Croire que nous sommes tous artistes, un peu…

    C’était La construction d’une image vivante, happening pédagogique par Veronica Vallecillo, encore ce soir à L’Etoile du Nord à 19h00 dans le cadre de Jet Lag.

    Guy

  • La tête et les jambes

    Il y aurait les danseuses, belles et physiques, légères dans tous les sens du terme. De l’autre côté Il y aurait les écrivain(e)s, maladroites et intellectuelles, qui tendraient vers le disgracieux, avec des lunettes moches selon toute probabilité….

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    Et surprennent des rencontres à contre-emploi. Merci Concordan(s)e et tant pis pour les rôles attribués d’avance. Pour commencer par des jeux de doubles dans l’obscurité, puis ces deux sœurs qui apparaissent, jumelles jusqu’au bout des ongles: même les perruques et lunettes sont raccords. La chorégraphe Perrine Valli prend la parole avec assurance, l’auteure Carla Demierre corps en avant se prend au jeu. Ensemble. Dans un exercice similaire quoique masculin, le chorégraphe Lionel Hoche et l’écrivain Emmanuel Rabu se répartissaient les rôles et moyens d’expressions de manière plus tranchée autour d’un même sujet. Ce soir le sujet tient avant tout dans la rencontre entre elles deux, chacune un pas l’une vers l’autre, vers un miroir dans lequel se considérer, au delà des apparences en leur vraie féminité. Elles s’interrogent sur le cousin machin de la famille Addams, qui ressemble plutôt à une cousine, à se réapproprier. Elles échangent les places, sur le tapis de danse ou fesses posées sur la chaise devant le bureau. L’une écrit sonorité, l’autre lit sororité.

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    A chacune son apport. Carla Demierre joue avec ou sans la langue, ouvre l’esprit de mots étranges, de réflexions à contre courant. Perrine Valli cadre de gestes doux et droits, prend la mesure de l’espace au mètre ruban, remet le monde en ordre. Cette femme exerce un grand pouvoir d’apaisement. Des pas simples sur une musique insouciante trouvent leur écho quelques phrases plus loin, les paroles se prolongent chez l’une et l’autre en langage des signes, corps et mains. Peu importe les rôles, seul compte l’échange: surprenons nous un peu!

    C’était La cousine machine de Perrine Valli et Carla Demierre au centre culturel suisse, créé dans le cadre de Concordan(s)e.

    guy

    Ma mère est humoriste, de Carla Demierre, est paru aux éditions Léo Scheer dans la collection Laureli en 2011. Perrine Valli crée Si dans cette chambre un ami attend le 4 et 5 mai aux rencontres chorégraphiques internationales de seine saint Denis.

    Photos par Simon Letellier pour le CCS, avec l'aimable autorisation de la compagnie.

  • Où suis je?

    Leïla Gaudin, plus ou moins debout sur une table, en position incertaine. Nous sommes assis, autour elle, dans le restaurant de Mains d’œuvres. La bière est offerte. Leïla Gaudin n’est pas la première, loin de là, à tenter l’évasion hors de la scène, l’intrusion dans un espace quotidien. Mais sa situation ce soir semble particulièrement indéterminée, en suspend. On la voit. D’où la comprendre? La précédente pièce- Cette heure du matin - mettait en scène des incidents du quotidien, mais dans un cadre scénique conventionnel. Dont elle s’extrait ici. Sur sa table, elle bredouille, titube. En effet, il y a un sujet. Le portrait cru d’une ivrogne, qu’on imagine sans abri, qui vagabonde sans but ni foyer. S’agit-il de nous inviter à voir ceux que dans la vraie vie l’on préfère ignorer, tant ils nous dérangent, dans leur déchéance?

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    Mais elle part autre part. S’adresse soudain à nous à un autre niveau, sur le ton froid du commentaire, souligne que par sa position de performeuse et contrairement à tout un chacun, elle peut nous montrer ses fesses sans que l’on s’en offusque. Ou nous incite à ressentir la mystérieuse présence dont le regard peut investir des objets inanimés. Rétablissant ainsi la distance d’elle à nous, et tentant abolir ce même distance l’instant d’après, de retour dans son personnage, errant dans nos rangs jusqu’à atterrir tête en avant dans la poubelle, titubant incertaine et ainsi la pièce. Grande rousse hagarde, la beauté sur le fil, ivre d’apparence, pauvrement habillée. Plus que nature. Une assistante s’empresse de délimiter par deux lignes de rubans adhésifs au sol le chemin qu’elle empruntera entre nos tables. Repères en pratique inutiles, mais si symboliques, ils dessinent un espace imaginaire et interdit. Des deux cotés. Ces limites nous protègent du contact, de l’odeur, de la saleté…  Les barrières sont rétablies, la distance survit à tout, la performeuse en fait la démonstration incertaine. Où cette pièce va-t-elle? Est-elle perdue d’avance à refuser, ou dépasser, son sujet? Quelque chose ne vient pas et s’empêche, c’est cela qui est troublant, donne envie de persister. Je ne sais pas si l’exercice est vain, ou s'il est passionnant. Peut-être faudrait qu’il dure bien plus longtemps, des heures durant, à nous lasser vraiment, ou jusqu'à ouvrir sur autre chose, trés loin…

    C'était Errance 1 de Leïla Gaudin, vu à Mains d'Oeuvres.

    Guy

    Lire aussi Jean Marie Goureau

    Photo par Pauline Maitre, avec l'aimable autorisation de Mains d'Oeuvres

  • En transe

    Au début, la rumeur est quasi imperceptible. Dans presque l’obscurité, les mouvements de la danseuse coulent, ondulent, adoucissent.

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    Le chant s’impose peu à peu au premier plan, se matérialise en boucle. Un gospel en perpétuel mouvement, déséquilibré, éclats et entêtements, des claquements de main et des exclamations, en fusion. Les discordances s’exacerbent, ne se résolvent que dans plus de tumulte encore, avec des séquences répétées jusqu’au vertige. Sur scène un corps a remplacé l’autre, lui aussi traversé par ces sensations- le vacarme du monde? - dans un balancement abandonné. Le chant plus fort que le mouvement, lui juste une conséquence, modeste, relégué dans le clair obscur. Plein volume, la musique teste nos limites. Pourquoi ne peut-on pas, ne doit-on pas, danser devant un spectacle de danse, assis, prisonniers? Chacun seul à sa place. Je regarde autour de moi les immobilités, les quant à soi, les émotions enfermées. Je pense aux Blind Boys, à Pharoah Sanders. Je ne parviens à ne libérer que mes doigts. Soit enivré, soit rétif, mais pas de milieu possible. Je dois choisir. Je suis alors emporté moi aussi. Et je rejoins en secret la transe des danseuses. Combien assis autour de moi, eux aussi? En duo maintenant, elles se laissent toujours, encore, emporter, yeux fermés, dans la même douceur pourtant mais plus vivement, une communion. Je pourrai fermer les yeux aussi. Je crois distinguer les mots « get up and dance » mais je ne bouge pas. L’illumination vient, la grâce ou un répit, il faut une fin, un abandon.

    C’était Le Temps scellé de Nacera Belaza, vu ce soir au théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 7 avril.

    Guy

    photo d'Antonin Pons braley avec l'aimable autorisation du théatre de la cité internationale

  • Mythique

    D’une année l’autre, sur un tel solo, le regard se déplace, se laisse surprendre. Tant le corps vu ici, si dense et lent, lui s’obstine. Depuis l’extrait vu au printemps dernier, mon attention porte moins sur l’objet, et plus sur le phénomène, s’échappe de ce qui est vu vers ce qui ne se laisse pas saisir, Eurydice

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    La proposition me semble moins érotique, plus essentielle et énigmatique. La nudité n’est pas la vérité. Rien de la danseuse ne se dérobe, tout d'elle se déforme. L’imaginaire ne peut alors se nourrir de rien de caché, sur la peau il fait réfraction, mais ainsi s’enrichit. La théâtralité revient par la lumière, qui décompose, morcèle les framents d’une potentielle identité. Modèle la succession des postures clouées à terre, trouble et nous emmène dans d’étranges territoires. Du plus organique au plus plastique. Le visage reste un masque, mais je ressens que les mouvements convergent peu à peu vers la construction d’un tout, d’une conscience de soi et du monde, avec nous dans un échange muet. Le corps accède à la verticalité. Le masque tombe, révèle l’humanité.

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    De cette sobriété, de ces points de départ, au long de ce parcours sur le fil, si fragile, chacun peut recréer de son regard. Je vois une histoire d’origines. Un corps premier qui littéralement nait de l’obscurité, au début des temps dans le fracas d’un accord fondateur, suivi d’éclairs de décharges d’énergie. .. Des transformations. Des effarements et des soubresauts, la vision blafarde d’organes reptiliens, l’évidence de la structure des os qui affleurent sous la peau, avant que ne s’installe la chair, que s’incarne l’âme. Jusqu’à se révéler en l’idéal d’un corps entier et antique, lisse et asexué comme une statue sans aspérités, paradoxal, à la fois femme et déesse, concrète et abstraite, nue et révélée mais épurée et inaccessible par cette distance invisible entre l'être et sa représentation, dans l'ambiguité.

    C’était l’Effraction de l’Oubli de et par Camille Mutel, vu à Mains d’Oeuvres dans le cadre du festival Incandescences.

    Photos d'A.V. Tisserand avec l'aimable autorisation de la compagnie