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  • Eleonore Didier: service minimum

    Elle n'a peur de rien et déjà pas d'étirer son solo pas loin de deux heures, et devant si peu d'yeux. Peur de rien; on lit qu'en résidence ici durant un an elle a dansé chaque semaine pour un spectateur seulement. 639f8287cb21d879f422e48938865312.gifConcept radical, à l'évidence intimidant. On regrette de ne pas avoir postulé alors, mais le lundi matin ça n'est pas un horaire. Elle n'a non plus pas peur d'être, plutôt que de faire, de nous laisser seuls remplir le vide de pensées, plutôt que de montrer le plein. On ne peut d'ailleurs plus ici parler de danse, plutôt d'un exposé d'états de corps. A prendre ou à laisser, en deux parties bien contrastées.

    Au début le sujet gît au sol, noyée dans une doudoune d'une couleur douteuse, tête sous la capuche et visage bouffé par les cheveux. En état d'apathie extrême. Ça traîne par terre, ça remue de l'orteil juste alors qu'on commence à désespérer. Une quasi immobilité, de l'intérieur inerte, rien à voir avec l'énergie contenue d'une danseuse de buto. Encéphalogramme plat. Quand même, une jambe bouge et l'autre, et à quoi bon au fond? Retombe. Sans qu'on ait vu très bien comment, elle a rampé presque d'un mètre. S'est retournée sur le dos, se tord vaguement, un doigt agité. C'est qu'elle a manifestement du mal à exister. Est ce par peur, amnésie, doute, lassitude? En tous cas on s'y fait, on s'intéresse. On baille un peu mais on reste. Ou cette passivité apparente est elle l'effet d'une volonté? Peut-être la danseuse résiste-t-elle placidement contre la tentation du mouvement, peut-être lutte-t-elle obstinément contre le temps qui passe et l'impatience. Étrange: elle finit par gagner et nous gagner dans le même temps, elle remporte la première manche dans combat de la non-urgence. Dans cette quête léthargique, l'égarée perd en route pompes et jean. C'est l'effeuillage le plus long et mou de l'histoire de la danse, durablement stabilisé à l'étape doudoune et petite culotte bleue. Les jambes nues dessinent en bas un commencement d'animation, une personnalité s'esquisse, qui lutte contre l'anonymat que fait peser encore sur le haut du corps la doudoune informe. Elle s'agite presque, puis pour de bon, puis plus franchement encore, et on identifie jusqu'à ne plus pouvoir les nier les mouvements subis d'un coit rude et essoufflé, impulsés par un partenaire imaginaire. Après, en récupération, cinq bonnes minutes d'immobilité complète. Rien. Vide. Silence. Blanc. Les sept spectateurs sont disséminés le long de deux des cotés de la salle, aussi visibles que celle au milieu, et qui ne bouge plus. Ceux qui la regardent semblent un peu plus nerveux qu'elle, sans qu'ils n'osent s'interroger du regard pour autant. L'un consulte quand même furtivement sa montre au poignet. Fausse alerte, la performance n'est pas finie: la performeuse a bougé. Se hisse sur une marche d'une fesse hésitante, en glisse et retombe lourdement, inerte. Une heure presque est passé et si on est resté jusqu'à travers ces cinq dernières minutes, on a renoncé à tout. Désormais la danseuse peut parfaire sa victoire en prenant possession de l'espace entier, venant nous frôler les uns et les autres, ainsi les uns après les autres à la somnolence arrachés. Elle est tout à fait réveillée, et réussit le passage au vertical. Maintenant s'ouvre la possibilité du mouvement: hop, et les pieds aux murs, incroyablement spectaculaire et acrobatique par rapport à tout ce qui a précédé. Exploration de l'espace disponible: il y a-t-il une vie possible entre le mur et les cloisons en placo? Disparition dans d'impossibles interstices.

    Réapparition et rupture de ton: la seconde partie partie se dénude franchement et sans manières, face aux fenêtres grandes ouvertes sur le canal Saint Martin, dans la chaleur nonchalente de cette fin d'aprés-midi de juin. Peur de rien décidément, sauf qu'il n'y ne reste en fin de compte ici pas plus de provocation que de pudeur. C'est juste qu'à ce moment elle "est" enfin pour de bon. Libérée de la doudoune et de la culotte bleue, occupée à se définir elle-même. A trouver sa place dans cet espace flou. Un lieu brut et nu, sans espaces nets ni décors, tout de récupération industrielle, où chaque spectateur s'est installé au hasard en rentrant. Un lieu qui mérite bien son nom de Point Ephémère. Eleonore Didier est très occupée, à deux pas d'elle on se sent à peine exister. Devant sept spectateurs, ou un seul, ou aucun, ou juste face aux fenêtres devant toute la berge opposée du canal Saint Martin, son entreprise resterait sans doute la même: seule et affairée, s'examiner imaginaire (s'examiner l'imaginaire? ) à travers la visée d'un appareil photo sur pied, déclencher le retardateur et venir devant l'objectif poser, plaquée contre le mur, sérieuse et laborieuse, dans diverses positions convenues, ou alors beaucoup moins. En tension, plaquée, ou renversée, vers les limites, sang à la tête, l'équilibre forcé. Jusqu'à, à nouveau, essayer de se couler dans les angles perdus du mur, la chair contre le grain du béton. Le naturel forcé. Impasse et peine perdue. La séance photos abandonnée on passe à l'évocation d'un musée vivant, une promenade figée en postures empruntées à la statuaire antique. Comme la recherche d'autant images idéales et rêvées.

    Enfin se répète deux, trois fois un dérisoire épilogue, à nouveau en doudoune mais toujours sans culotte bleue, à poser ci et là une échelle dans les axes successifs de nos points de vue de chacun, et s'y percher pour des acrobaties pendues, lasses et un peu crues. A l'avidité du regard presque un pied de nez.

    Puis E.D se rhabille enfin, prenant son temps jusqu'au bout, de la capuche aux chaussures. Sans marquer la fin, sans solliciter d'applaudissements. S'en va et ne revient plus. Pour une absence tout aussi existentielle que ses présences d'avant.

    Paris Possible? Paris tenu.

    C'était Eléonore Didier pour la création de Paris, possible , à Point Ephémère.

    C'est gratuit et ça recommence au même endroit, mardi prochain le 26 juin, à 19h ou à peu prés.

    Guy

  • Moeno Wakamatsu: eau, baton, pierre blanche

    Pour installer cette Obscurité de Verre, au premier actes'imposait une remise à zéro, intemporelle, dépouillée à l'essentiel. Oubli et table rase. Au second épisode: une renaissance- Eau nue- la nudité se trouble d'une mince brume de tissu. La vie commence- cela ne peut être un hasard- par une lente immersion dans ce lac d'un calme de 3ce50685dbec46d2f979aac53c4d31e8.jpgmort au fond de la scène, alors que l'accordéon joue le vent. Après l'évocation de l'origine du monde d'une soudaine violence, la robe devient lourde et mouillée, pèse sur le corps et l'existence. Agitée par les soubresaults du dialogue furieux entre les décharges sonores émises par Claude Parle, et la danse de Moeno.

    Au troisième acte, c'est un véritable personnage qui apparaît, un Voyageur habillé d'une robe de temps oubliés, appuyé sur son bâton. Mais nulle joliesse n'est possible ici, la danse échappe au linéaire de la narration, de même que Ninh Lê Quanfait vibrer ses percussions au rebours des productions de rythmes attendus, pour faire surgir par frottements ondes et climats. La robe tombe bientôt de l'effet du chaos intérieur des mouvements. Brûle comme braise une présence charnelle et acharnée, irréductible, démembrant sa forme première en un inhumain mouvement de réversibilité, finissant par s'échapper à elle même en tension du regard vers le haut, juste retenue de l'envol par les extrémités au sol.

    Le quatrième jour, naît une fleur de lotus,qui s'extrait de ses pétales en déchirements. Cette forme voilée de transparence blanche vient se meurtrir contre la pierre, ose y rechercher assise un impossible apaisement, dans l'équilibre de la douleur. Mais la blancheur est bientôt maculée d'encre, qui tombe goutte après goutte, altérant tout rêve d'innocence et de pureté.

    C'était Moeno Wakamatsu dansant le cycle Obscurité de verre: Eau Nue avec Claude Parle, Voyageur avec Ninh Lê Quan, et Soleil de Lotus, à la Fond'action Boris Vian.

    Guy

    Photo: Jacques Sadoun

  • Saskia Hölbling: F comme ?

    JDs'est éclipsé après le solo de Maria Donata d'Urso, prétextant un problème de billet. Prudence ou prémonition? La pièce de Saskia Höbling suit et commence, mais sans commencer vraiment. Les accessoires sont bien là, épars, mais l'espace tarde à se faire habiter. Las, trois présences féminines s'installent en prenant leur temps, la soirée continue  sous le signe de la patience.

    Cette forme sous un drap est celle d'une femme nue, mais qui une fois dévoilée reste encore longtemps, très longtemps inanimée. Ses deux partenaires, après quelques fausses entrées, explorent nonchalamment ce territoire bien encombré. Il y a du travail: sur le sol pâle billes, jouets, arbustes, mannequins en morceaux, poupées, dalles de gazon, échelle, tulle, vêtements de genres différents, perruques, fourrures, coquillages, chaises, lampadaires... Il s'agit sans doute d'épuiser les possibilités de vagues manipulations qu'offrent ces objets incongrus. Il s'agit de danser un peu aussi, mais si peu, comme par accident comme par distraction, de manière décalée, comme pour évoquer par gestes perdus des souvenirs oubliés. Les transitions entre chaque action s'insinuent heureusement à rebours de toute logique: quand une danseuse extrait interminablement de sa blouse de travail une pièce de vêtement, c'est pour aller ranger la chose dans un carton et ne s'en servir que beaucoup plus tard.

    Mais à force de passer chacune d'un objet à l'autre les filles perdues donnent l'impression de ne jamais trouver chaussure à leur pied. Dans ce jardin un peu triste l'ennui même ironique devient contagieux. On se console en cherchant dans cette désolation un peu de poésie, et dans ce bric à bric des reminiscences de Dali. Quand on est oisif et désoeuvré parfois on tue le temps en allant se baigner. C'est une exquise surprise pour conclure et nous réconcilier: nos trois belles deviennent baigneuses endormies à ne pas remarquer l'absence d'eau- bonnets fifties et maillots démodés, toutes trois ensemble réunies enfin, dans un lieu fictif et qui commence à exister. Pour qu'elles créent du charme in extremis, de la délicate nostalgie. de l'étrange dans une belle rêverie.

    C'était F on a pale ground de Saskia Höbling au CDN de Montreuil , avec Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint Denis.

    Guy

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  • Masaki Iwana: le buto est un humanisme

    Cet homme porte une histoire, dés lors qu'il apparaît sur scène, c'est évident. Intimidant aussi. Hirsute et presque nu, le corps sec et noué, sans faux semblants. Dégageant un mélange d'autorité revêche et de vulnérabilité 0e2f58fdbe43e90c94b412e0f7ac3cff.jpgdouloureuse. Il porte une mémoire de 30 ans de parcours artistique et humain, qui nous relie par lui à la mémoire des premiers maîtres du buto. Pour une danse au delà des modes et des compromissions, au delà des tentations du spectaculaire et du divertissement. Une leçon de pure humanité, et de survie ordinaire. D'une lenteur assumée. Le poids de l'histoire est-il trop lourd? Progression incertaine, ivre, chancellement, chute brutale, terrible effondrement sous le poids des caractères japonais, inscrits sur des bandes de papier attachés à son corps. Songe allongé, sombres tentations, plaisir, colère, douleur. Mais l'humanité se reconstitue à terre de ses propres débris, tremble, réussit à se relever. Pour combien de temps?

    C'était L'Eternité de Masaki Iwana, invité par Moeno Wakamatsu dans le cadre du cycle Obscurité de Verre à la Fond'action Boris Vian.

    Guy

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    P.S. : Et on pourra voir Masaki Iwana début juin a l'espace Bertin Poiré, dans le cadre du 8° festival de Buto.

  • Maria Donata d'urso: Lapsus ou répétition?

    Quand on a déja vu une fois Maria Donato D'Ursose fondre morceau par morceau sur/à travers une table truquée, faut-il retourner la voir tourner dans un anneau géant? Pour dire vrai on se disait in petto que non, ne nous y risquant finalement que sur la sollicitation amicale de JD. Moralité: alors que JD, d'avance convaincu, en ressort trés déçu, nous au départ réticent on en revient intéressé. A se mettre les jambes en haut, la tête en bas, puis au milieu et dans tous les sens possibles, elle a finit par tous deux nous retourner.

    Plaidoyer: oui d'accord il n'y a ni recit ni morale. Oui, on frise l'esthétique publicitaire. Oui on constate l'épuisement systématique des procédés. Oui d'accord sur tout, et alors? Il faut accepter de revenir à l'essentiel, écouter cette lente respiration qui nous dit: "arrêtez vous un instant, oubliez et regardez, oubliez que vous voyez un corps comme déja vu cent fois et laissez vous surprendre à voir d'autres choses". On repense aux impressionnistes, aux pointillistes, au cubistes, qui réinventaient la forme humaine et le nu. Ici nait un projet du regard au ralenti, à la fois voisin et à l'exact opposé du travail de Claudia Triozzi. Cette dernière jouait sur le plein, la surcharge et l'accumulation. Maria Donata d'Urso épure jusqu'au presque rien, la rencontre de formes qui se détachent en ombres sur le fond. Après les rondeurs de sa précédente Collection particulière posées sur un plan horizontal, ici des lignes brisées de corps qui naissent d'un point de départ foetal, s'élancent et se replient au sein de la rondeur faciale d'un cercle protecteur. D'une performance l'autre la stratégie visuelle se poursuit mais les effets sont loins de se répéter. Bien sûr, on somnole un peu- la bande son est spatiale et la vision floutée- puis on est réveillé par un éclair opportun ou, à coté de nous, par les manifestations d'impatience de JD. Mais une fois qu'on a renoncé à attendre quoi que ce soit, on accepte que des images apparaissent, contours dessinés par les membres, les replis, les chairs de cette femme nue. Les caractères mystérieux d'un alphabet féminin, les aiguilles d'une horloge organique à contresens du temps, les pinces d'un mollusque indolent, une respiration qui lourde s'impose et fait ressentir l'existence du dedans, une pupille palpitante de lumière au centre d'un oeil géant, un personnage au bord d'être emporté par la tempête, pour finir une femme qui médite perchée sur un croissant de lune. L'anneau est un portail vers d'autres dimensions, comme le savent tous les amateurs de fiction: quand la danseuse disparaît d'un coté, alors qu'elle réapparaît, c'est transformée...

    Tiens, c'est fini, déja ou enfin. Pour la prochaine performance, plutôt que pour le carré on pose un pari sur la sphère transparente et suspendue. Ou le ruban de Moebius.

    C'était Lapsus , par Maria Donata d'Urso, au CND de Montreuil, avec les Rencontres du 9-3

     Guy

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  • Moeno Wakamatsu à fleur de peau

    Moeno Wakamatsudanse, et cette danse a comme irrésistible effet de faire oublier, pour le temps qu'elle existe, ce qui a précedé, tout ce qui est extérieur à elle. C'est sans appel et sans regrets. Au ralenti une déferlante. Un an. Un an et pour rien? On prend soudain conscience que l'on est revenu pas très loin du point de départ, et assez allégé. Revenu au point d'où on etait parti ou sinon juste quelques centimètres au dessus, aprés un an de regards aléatoires sur à peu pres soixante-dix expériences, pour n'évoquer que celles qui se placent plus ou moins dans le champ de la danse contemporaine. Pour chaque soirée une trace laissée ici, une évocation comme à la lueur d'une lampe de torche, pour voir creuser du regard un peu au delà de la barrière des discours de fumée et des attentes sociales, mais c'est à peine plus, ou même un peu moins chaque fois, qu'une capture d'écran floue, une appropriation arbitraire comme seule alternative à l'oubli radical. Pour un an surtout pas de bilan anniversaire, juste cette évidence qu'on abandonne en passant: c'était un an d'imprévisibilités, une explosion en rafales de formes chaque fois différentes, d'énergies généreuses et de talents obstinés. Merci. Autant pour les déclinologues qui soupirent à chaque saison, pour les entomologistes de tempérament, pour les faiseurs de jugements à l'emporte pièce: le spectacle reste indéfinissable, insaisissable et vivant. Mais ce soir, aprés un an de propositions en tous sens, certaines très scénarisées, d'autres concentrées à percevoir leur propre respiration, collectives ou solitaires, discrètes ou bruyantes, techniques ou basiques, pudiques ou provocatrices, généreuses ou désabusées, enflées ou modestes, bavardes ou elliptiques, naives ou conceptuelles, et certaines qui à forces de surcharges ou de discours nous avaient alors un peu éloigné du corps, on y revient, en plein. On revient à quelque chose de fondamental et inexpliqué. On revient à Moeno. Un an après. Mais qui elle va depuis bien plus loin.

    "Obscurité de verre": c'est un bel oxymore. Plus signifiant qu'il y parait d'abord. Plus immédiatement l'épure s'impose à la conscience, dénudée et transparente, plus le mystère persiste, impénétrable plus que jamais. La performance sera intense et dépouillée, et déja littéralement. Cette nudité qui n'est pas sans risques, non pas tant une question de pudeur ou de provocation, mais plus simplement en termes artistiques: accessoires et ornements qui pourraient accrocher le regard, esquisser comme un scénario, et distraire de l'essentiel, sont ici vite abandonnés, comme cette peau déja morte. Une fois tout ce qui est de l'ordre du social extirpé, que reste t il? Une sourde animalité clouée au sol, qui échoue à s'extraire d'un corps contraint, tous membres étirés en tensions contraires? Ou un réceptacle creux de douleur, lentement ouvert à toutes les forces invisibles prêtes à le traverser? Les interprétations s'épuisent contre le temps et s'évanouissent jusqu'au renoncement. Reste le mouvement: la forme, de foetale devient diaphane, dans un effort décharné se renverse d'un coté puis de l'autre, développée à l'extrême du méconnaissable, visage contre le sol, yeux entre-ouverts qui n'appartiennent plus à personne. Les yeux de la danseuse osent enfin se lever en direction du ciel et le corps debout les suivre. Ce n'est pas la conclusion, pourtant, c'est une nouvelle étape, qui perdure, miraculeuse. On a laché prise mais voit-on mieux, notre regard un peu éduqué à force d'expérience? Rien n'est moins sûr. L'émotion est toujours première, irréfléchie, et cette danse porte en elle même sa résolution. Jamais répétée. Plus forte que toutes les tentatives d'accumulation, elle laisse derrière elle une page blanche. On a rien appris, depuis un an sauf que cette danse s'est encore élevée. On venait d'ici. C'est ici où l'on revient, au tout début, quand les lumières s'éteignent, amnésique, l'inquiétude déjà avivée, saisi par le vertige de tous les possibilités.

    C'était Fleur de Peau contaminée par Moeno Wakamatsu, accompagnée de Claude Parle. 1er épisode du cycle Obscurité de verre en huit parties, tous les mercredis à la fond'action Boris Vian.

    Guy

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  • Alban Richard: passage au noir

    Ils font leur entrée sur le plateau en courant, cinq ensemble, déjà en état d'urgence. Est ce pour cela que l'on ressent, spontané, comme une évidence, le sentiment d'assister à un évènement fort et singulier? État de chocs. Direct. Sans ménager de montée en puissance. États émotionnels soulevés comme par une vérité aveuglante et corps déjà projetés au paroxysme, comme par électrochoc. Notre réflexion vient après, si elle peut jamais. Mais pour l'instant juste quatre minutes trente, car alors ils repartent en coulisses, nus encore, toujours au pas de course. Et, quelques secondes plus tard, reviennent: répétition de la séquence.

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    Et de nouveau les mêmes, trois femmes et deux hommes, sur les mêmes territoires qu'ils s'échangent sans se rencontrer, par mêmes séquences succédées de mêmes durées: pour chacun courses, stupeurs, bonds, brefs états de beauté-ou d'hébétude?-, courtes langueurs, reptations, évanouissements, brusques retours à la conscience, étirements extrêmes, rebonds nerveux. Furieuses recherches d'état d'équilibre, rompus, ou réactions incontrôlées à d'indicibles émotions. Au pluriel. Cinq trajectoires qui d'évidence souffrent, combattent l'invisible, fragiles et instables, mais comme molécules qui pourtant s'ignorent, concentrées sur elles-mêmes: c'est un tourbillon d'essayer de les suivre en ensemble. Et surgit l'évidence de ressentir beaucoup de ce que le buto fait naître souvent, ici développé avec de tout autres moyens de danse. Ces poses dans le sensible font basculer la complète nudité du coté de la vulnérabilité et de l'émouvant. Les corps sont "vrais". S'exposent premiers et entiers, sans apprêts ou intentions. Jeunes ou peut-être un peu moins déjà, l'important est que cela n'importe plus vraiment. A chaque variation de la séquence initiale de quatre minutes trente, la charge émotionnelle rompt ouvertes toutes voies aux interprétations métaphoriques.

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    Mais d'une répétition l'autre, dans les luttes s'épuisent les corps, les lumières se rassemblent au centre et faiblissent, les mouvements se ralentissent pour changer de signification, peut être vaincus dés le début. La musique qui se décharge en flux compacts est trop brouillée pour y accrocher des repères. Cette répétition ad nauseam signifie-t-elle enfermement? Une lutte perdue d'avance? Effets de traumatismes inscrits premiers dans la mémoire immédiate, mais jamais surmontées par la raison ou la volonté, de récurrences en récurrences? Séquences après séquences, de départs en retours, les corps se laissent occulter de pièces de tissu, comme par l'effet d'une contagion par le noir. D'abord tuniques courtes et incongrues qui laissent culs nus ou poitrines découvertes, puis vêtements complets qui étouffent plutôt que de protéger, ensuite robes comme cléricales aux étoffes qui se froissent, enfin pour le pire visages masqués. Les lumières meurent vers le crépusculaire, absorbées par un noir funèbre. Agonies solitaires qui s'agitent encore, presque aveuglées, engourdies par la paralysie. Faute- imagine-t-on- qu'il n'y ait jamais eu rencontres entre eux, qu'ils puissent résister ensemble. Le noir englue. Survivent les faibles ombres des mouvements du début. Seuls survivent les souvenirs de leurs gestes qui agitent les robes noires et raides.

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    C'était la création d' As far as d'Alban Richard-Ensemble l'Abrupt avec Cyril Accorsi, Mélanie Cholet, Max Fossati, Laurie Giordano, Laëtitia Passard, lumières de Valerie Sigward, musique de Laurent Perrier, à la MC93, avec les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis.

    Guy

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    Photos au coeur du spectacle avec l'aimable autorisation de Vincent Jeannot- Photodance.fr

    A lire aussi: Danzine

  • Simone Aughterlony: peine plancher

    Procès pour flagrant délit.

    Chef d'inculpation: tentative d'assistance à performance malencontreusement subventionnée.

    Verdict: coupable.

    Condamnation: 16 € d'amende et 50 minutes de reclusion.

    1. Fausses entrées de Simone Aughterlony: 10 minutes.
    2. Simone Aughterlony et Thomas Wodianka récitent debout un dialogue à propos d'une performance fictive: 15 minutes
    3. Thomas Wodianka hurle et se tord: 5 minutes
    4. Simone Aughterlony danse en trois pièces et se fait mal : 9 minutes
    5. Simone Aughterlony et Thomas Wodianka gisent: 1 minutes
    6. Thomas Wodianka bouge à poil: 9 minutes et 30 secondes
    7. Aplaudissements: 30 secondes

    Peine purgée. Libération.

    C'était Performers on Trial de Simone Aughterlony avec Simone Aughterlony et Thomas Wodianka, à la MC 93 Bobigny, en ouverture des  Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis.

    Guy

    Pour les récidivistes: extrait vidéo ici

  • Unger & Ferron: Poupées plastiques

    medium_beaute_plastique.gifLes poupées, au masculin ou féminin, se font ces temps ci très présentes sur les scènes contemporaines, depuis Brigittte Seth et Roser Montlo Guberna en passant par Christina Ubl, jusqu'à cette piece de Frédérike Unger & Jérome Ferron. Moqueuses allégories de la condition de l'artiste? Pour autant doit se montrer assez patient pour regarder une danseuse aligner implacablement, une par une, soixante-deux poupées barbies nues sur le plateau, tandis que sa partenaire tente de venir à bout de son solo dans un espace ainsi réduit à sa portion congrue?

    Sûrement, car cet envahissement de l'espace par la blonditude en série détermine toute la suite des évènements. Qui s'imposent aux deux plus grandes poupées vivantes, livrées sans aucun accessoires elles non plus. Enfin plus exactement habillées de fausses fleurs pour une entrée adaptée à ce sacre du printemps. Puis bientôt simples Venus pour arpenter la scène, impavides et sur pointes imaginaires: c'est une littérale exposition de la beauté plastique  du titre. Et froidement méthodique: de face, de dos, de profil. Après, se rhabillant- première rupture- à dessein très pauvrement: couleurs de mauvais gout et survet' déchiré aux fesses-pour le solo de l'une, en progression enchainée par basculements au sol, gestes exagérés de poupée et sourire figé. Eclipsant la laideur vestimentaire s'impose alors justement la beauté du geste. C.Q.F.D.? De même pour le solo de l'autre, d'un classique élégant et glacé, modèle de beauté formelle, calibré tout prés de l'irréprochable et pas loin du parodique.

    Incongru entre ces deux soli, medium_beaute_3.gifun déshabillage encore, arrêt sur image pour une nouvelle exposition assumée. Noir, lumière et toutes deux encore immobiles en nudité, avant échange des mêmes fringues au rabais. Après ces danses le x-ième et dernier passage par l'exhibition préludera à son inéductable décadence en une version grinçante: sous-vêtements couleur-chair qui dessinent une grossière caractérisation sexuelle, quasi-industrialisée, masques maquillés de cils et rouge à lèvres d'un vulgaire obscène. La dépersonnalisation, en une féminité réduite à son plus triste stéréotype: c'est le prix à payer pour s'intégrer incognito chez les poupées barbies. Leur transformation ainsi parfaite en femmes-objets, les deux danseuses progressent entre petites poupées sans renverser celles-ci, de gestes stéréotypés en poses imposées d'un triste imaginaire de séduction. On échappe pas aux poupées de plastique, qui à la fin dansent par images grotesques et saccadées jusque sur le fond d'écran. Les vraies danseuses n'ont alors plus qu'à ramper, avec un embarras qui les rendraient presque à nouveau humaines, dans l'espace que les lumières transforment en un milieu onirique et cauchemardesque. Bilan: seulement 6 ou 7 barbies renversées.

    medium_beaute_2.2.jpgSur le thème de la dictature qu'exercent les images de la beauté, dictature exercée sur celles qui tendent à s'y conformer tant que pour ceux qui les regardent faire et s'aliéner, la démonstration est sans failles. Elle s'appuie sur la mise en oeuvre d'une séduction irrésistible au premier degré, pourtant ambiguë dés la première seconde, pour amener à une prise de distance lors de l'apothéose en douche froide. L'exercice n'est pas d'une originalité ébouriffante, mais pour le moins efficace, affûté, cohérent. Portée par ce scénario sans temps morts la danse entendue au sens strict est loin d'être anecdotique. Pour terminer, le rapport conceptuel avec "Le sacre du printemps"de Stravinsky -version un peu psychédélique et arrondie d'échos-  semble ténu. Mais cela fonctionne, étrangement.

    Sur le papier au moins c'était une bonne idée d'enchainer avec ensuite avec "Ta femme en kit" de la compagnie bobainko, car la thématique à priori voisine: les stéréotypes de la femme idéale. Mais on fut moins convaincu. L'exploration méthodique de divers modes de la culture musicale populaire: chanson sentimentale, valse violoneuse, comédie musicale bas de gamme, punk, rap, etc... nous semblait un peu gratuite et surtout dispersée, malgré de beaux effets de robes à paniers. Et on y a entendu une adaptation en français de "Tell it like it is". Sacrilège. Disqualification. Seul Aaron Neville a le droit de chanter "Tell it like it is". 

    C'était Show case #"1 - Beauté plastique de Fredérike Unger et Jérome Ferron, avec Frederike Unger et Emily Mézière-Compagnie Etant Donné à  l'Etoile du Nord. Suivi de "Ta femme en kit"  de Domitille Blanc, Aurélie Burgeot, Vanessa Morisson et Marie Rual. Jusqu'à samedi encore.

    Guy

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  • Mette Ingvartsen: à moitié?



    Festivaliers d'un soir, on grimpe en bobo-bus pour une balade le long du canal dans le Parc de la Villette: un transport aux parfums d'excursion du dimanche, passage bon marché dans une autre dimension. Aprés Anne Juren, Mette Ingvartsen nous attend à la Halle aux Grains, de dos et de pied ferme.

    http://www.aisikl.net/mette/pieces/50-50/50-50_video.html

    Action: sur la sono solo à l'enclume du batteur de Deep Purple: c'est à l'état natif assez caricatural pour n'être écouté qu'au second degré. Bande son idéale pour que Mette Ingvartsen nous prouve qu'elle a assimilé à 100 % les glorieux idiomes du rock viril. Contre emploi aussi convaincant que Kataline Patkai en Jim Morrison. Transposition efficace, traduction dynamique par medium_50_50.jpgmouvements du fessier, qui secouent nos repères visuels, gestuelle radicalement réinventée-car on a jamais vu un chanteur de hard rock en femme nue avec une perruque orange et des baskets. Nue certes, mais l'androgénéité s'est installée par le geste. La feminité sacrifiée sans états d'âmes pour les besoins de l'exercice, très loin l'érotisme, le résultat y gagne deliceusement en humour décalé. un peu trop? La suite, coté cirque et opéra, dérape un peu dans un grotesque assumé, beaucoup d'idées mais des changements de tons et de thèmes sur un mode trop bon enfant. Comme elle est drôle et douée, on est complice, mais du même coup trop proche, et qu'à 50 % convaincu. La perruque tombe et le mystère un peu aussi. Logique impitoyable de l'effeuillage? Trop décousu, succombé à la tentation de trop en faire, à l'instar du dernier opus- To Come-de la belle? On avait préféré de très loin le Manual Focusque la jeune chorégraphe danoise exécuta ici même, cette pièce d'alors à 100 % homogène, cohérente, étrange, virtuose, manipulatrice, intrigante.

    C'était 50/50 de Mette Ingvartsen à la Halle aux Grains du Parc de la Villette, avec le festival 100 dessus dessous, hier et aujourd'hui encore à l'instant même. Pour ceux qui en ce moment n'y sont pas, un extrait du meilleurs ici.

    Guy

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