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Un Soir Ou Un Autre - Page 48

  • A propos d'Erika Zueneli

    Noon, Day-Break ou In-Contro: les intitulés allusifs, nous emmènent loin par des chemins détournés. Vers là où le mouvement fait sens. Pour percevoir l'indécision d'un tableau d'Hooper, matérialisée. Ou un corps inventaire, qui se décline en images de ciné, drôle et léger. Ou deux femmes qui se font face, attablées. Ce qu'elles dansent alors, en tensions et arrières pensées, c'est le sensible dévoilé, l'invisible mis à portée. Je vois ces deux femmes face à face se jauger, s'aimer et s'affronter, l'une après l'autre gagner et perdre, articuler leur gestes avec âpreté, je vois cela, et j'ai soudain le sentiment de saisir vraiment ce qui entre deux êtres se joue et se tend. Voire, grâce à cette silencieuse métaphore, je crois mieux comprendre ce que me montre cette danse, mais partout et ailleurs, hors de la scène, dans la rue, dans la vie, dans ce café, là où deux êtres parmi d'autres, avec leurs pensées et leurs gestes, se retrouvent face à face attablés.

     

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    Erika Zueneli remet la danse à sa place, au centre. Il n'y a peut-être que deux manières de danser. Soit à l'écoute d'un absolu qui surgirait de dedans, provenant de mystérieuses profondeurs. Soit en écho de notre rapport aux autres, de notre rapport au monde, ouvert à ce qui nous lie, ouvert sur le dehors. Cette seconde voie est périlleuse, tant elle peut mener au bavardage, aux évidences appuyées, au psychologisme, à la trivialité. Erika évite tous ces pièges, emprunte des sens interdits, des doubles sens, casse les évidences, met en œuvre sous la danse de redoutables énergies, de troublantes ironies. Sans toc ni pathos, ni aridité ni mièvrerie. Cet art sans révèle, comme rarement, sans qu'il soit jamais besoin d'expliquer.

    Les deux femmes attablées se sont levées, le terrain s'élargit, d'autres êtres rentrent dans le jeu, dans de nouveaux conflits. J'attends Tournois, impatient.

    Guy

    Texte écrit à l'occasion de l'ouverture de saison du Théatre Paul Eluard de Bezon où sera créé Tournois (titre provisoire) en avril 2010

    photo (In-Contro) de Vincent Jeannot-Photodanse avec l'aimable autorisation d'Erika Zueneli.

  • Goldoni: les vacances ne sont pas finies

    A quelle époque sommes nous ici? Textuellement vers 1761 en compagnie du vénitien Goldoni, mais aussi quelque part au début du siècle dernier à se laisser guider par les manières et les costumes- charme discret de la nostalgie-, et tout autant ici et maintenant, dans cette salle du T.N.O. où plus qu'ailleurs se fait oublier la distance entre le public et la scène, lorsque les spectatrices d'un certain âge continuent à papoter alors que les acteurs en domestiques s'affairent comme si de rien n'était à la préparation des valises.

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    En vérité nous sommes ce soir à la veille des vacances de tous temps- celle des riches évidemment. Dehors, ou bientôt: la crise. Mais l'important c'est une fois encore de partir, de jouir du sursis de l'été. En attendant la faillite, tels des personnages de Scott Fitzgerald ou du Jean Renoir de La Règle du Jeu, on se grise à crédit de vins légers, d'apparences et de frivolités. Même, entre l'essayage des dernières robes à la mode, une tasse de chocolat relevée de quelques médisances et une partie de cartes, on croit s'aimer. Mais dans les amères limites des conventions et des intérêts bien compris.

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    Cela pourrait être déja vu et trop attendu, si ce n'était joué délicieusement léger, d'un élégant réalisme, toutes âmes vouées aux désillusions, les domestiques juste un peu plus lucides que les maîtres. La gravité et la noirceur se laissent juste deviner en filigrane. Epurée également de ce qui la déséquilibrerait trop ouvertement coté mélodrame ou bouffonnerie, l'œuvre en trois parties se savoure comme en creux. Ce théâtre est subtilement politique, l'air de ne pas y toucher, avec plus de portée que si avaient été employées des lourdeurs pasoliniennes. Parce qu'on se surprend à s'attacher à ces personnages pourtant dépeints sans concessions. Vrais à un point qu'ils nous inspirent indulgence et tendresse, nous rendent accros à ce sitcom avant la lettre, une comédie douce-amère comme les Woody Allen dernière manière. On ne supporterait pas de manquer un seul épisode de cette trilogie: plus qu'une consolation, pour une rentrée contrariée.

    C'etait la Trilogie de la Villégiature, de Goldoni, traduite, adaptée, mise en scène par Carlotta Clerici (Théâtre Vivant), rediffusée en alternance au Théatre du Nord Ouest  jusqu'au 2 octobre.

    Guy

    lire aussi: Martine Silber

    photos (Droits Réservés) vec l'aimable autorisation de Carlotta Clerici.

  • Essais / Erreurs

    Hier soir, je suis témoin du massacre d'une œuvre de Sarah Kane, mise en pièces. Faut il en parler? Donner les noms ? En l'espèce, l'exercice critique s'apparenterait à de la délation. Et il y a toujours quelque chose d'irréductiblement odieux à dénigrer, confortablement installé sur son siège, l'aboutissement d'un travail artistique toujours long et impliquant. N'empêche c'est un cas d'espèce, dés le début cela s'engage mal. En omniprésente bande son: une litanie de reportages concernant des viols, meurtres et faits divers odieux. Etait-il nécéssaire de surligner ainsi le texte déjà si noir de Sarah Kane? Et comme les acteurs jouent plutôt faux et ne simulent pas mieux, on peine à s'intéresser à leurs dialogues et fellations. On ne prête plus attention qu'à la bande son: le best-of radio des exploits de Josef Fritz et consorts. Infligé sans recul : la nausée, et la pièce aplatie derrière, en exposé de nihilisme, de complaisance, de triste vulgarité.

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    Restituer l'univers tout aussi torturé de Mishima- l'Arbre des Tropiques-, c'est une gageure. Comment être excessif sans être grotesque ? Tout le long, l'interprétation est sur le fil, en équlibre sur l'ironie. On est toujours au bord de prendre ses distances, mais à défaut d'être emporté on accepte la logique des personnages. On finit par les suivre dans le dédale de leurs tragiques relations, c'est déjà ça. Les corps se rencontrent avec mesure et justesse dans des situations à risque. Pour le reste, pas grand-chose à rajouter à ce que Mélanie en a déjà écrit, si ce n'est évoquer une scène perversement drôle où la fille de la maison étouffe ses perruches. Après cette représentation, je reviens la semaine suivante à l'Akteon  pour une autre pièce, celle là oubliable, et même immature. Mais sans doute faut-il continuer prendre des risques dans cette salle, qui ouvre en août pour des jeunes compagnies, et ainsi faire de belles découvertes, comme l'an passé.

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     « Calderon » de Pasolini à l'épée de bois, c'est un cas de conscience. Sans doute, je vais voir cette pièce pour de mauvaises raisons. Je tiens « Rosaura » de Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna, inspiré de ce texte-lui-même étant inspiré par La Vie est un Songe de Pedro Calderon de la Barca, pour l'une des plus belles pièces de danse que j'ai vue. Je désire revenir ce soir à la source, connaître l'histoire depuis le début, comprendre l'inspiration. Las. Ce que j'avais aimé en gestes dans Rosaura est, dans Calderon, noyé dans le texte. Ce que je voulais, c'était retrouver ce personnage émouvant, condamné à chaque réveil amnésique à se voir imposer une nouvelle identité, accompagner son combat entre folie et révolte, dans une situation aux résonances métaphysiques. Je suis ce soir projeté en arrière dans le contexte politique pesant et spécifique de l'Espagne aux derniers temps du franquisme. Et englué dans un discours marxiste en boucle, lancinant, pur jus 60's, bien avant ses remix Badiou prêts à télécharger. La langue de Pasolini est quant à elle poétique, mais perce toujours en arrière fond le soucis de démonstration. La dimension politique et sociale, inévitable déterminant, subordonne tout le reste, occulte la réflexion sur la nature du théâtre et de la réalité. Cela m'assomme, je perds pied. Pourtant rien à reprocher à la mise en scène. D'un tout autre niveau, précise et élaborée, qui installe à chaque épisode- à chaque réveil de Rosaura en jeune fille riche et surveillée, en prostituée misérable et méprisée, en mère folle et internement- , donc à chaque différent contexte d'oppression, de nouvelles couleurs, de nouveaux climats. Hasard, tendance ou invariant? Quoisqu'il en soit comme les deux autres pieces évoquées ici, il est question d'inceste. De personnages en transformations, l'interprétation est forte et généreuse, l'espace dominé. Pour un ensemble riche et long mais justement à la limite de l'indigestion. C'est un choix assumé.

    C'étaient quelques sorties et frustrations théâtrales, de mi-août à mi septembre.

     Guy

  • Peut être Maxence Rey

    Il y a ce que les chorégraphes écrivent, et ce qu'ils dansent, et ce que l'on voit, et ce que l'on pense. Et entre, des espaces délicieusement flous.... Avant de voir Maxence Rey danser son solo, je lis la présentation de la pièce - ce qu'on appelle les intentions- mais vite j'oublie tout, tant la piece s'impose, s'interpose.

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    D'abord la présence de l'interprête- c'est un fait: on oublie pas Maxence- en longueurs et étrangeté, l'attraction du visage, des yeux. Tous les mouvements partent de ces yeux. La théatralité nait en cet endroit, sans vains bavardage. Rien n'est prononcé à voix haute (et c'est heureux), mais dans le texte- quand même je m'en souviens- il était question de vulnérabilté. Je m'en souviens, car si je ne l'avais pas lu je l'aurais sans doute de moi même formulé: le personnage se débat de quelque chose, femme muette et sidérée. L'interêt, c'est que cette lutte se laisse tout juste deviner, sans l'applatissement de l'évidence, pourtant l'action confinée dans l'espace de cette chaise, ses stricts alentours. Dans cet espace contraint: des éclats de paniques, des éclosions empéchées, des gestes échappés, des impressions renversées, bouleversées. Ce qui ne revient à ne rien dire sans évoquer la manière dont celà s'incarne: l'interprête semble éminemment extensible, élastique à tâtons, noire gainée, danse tout en lignes, se transforme, lance des ombres, en surprises et lenteur ménage des accélérations. Entre jambes et bras qui n'en finissent pas de s'allonger, le corps disparaît, les sensations fusent et s'évadent, et bizarrement c'est drôle, souvent. C'est du moins tout ce que je vois, mis à l'aise pour voir à un point que les interruptions et transitions encore à régler-il s'agit d'un filage- ne me troublent pas. J'en déduis que la composition est aboutie et concise (pas si évident pour un premier solo), bien équilibrée avec lumière et musique. Mais il y a aussi le costume et ce chapeau trés étrange. Les accessoires s'imposent pour déterminer une temporalité...ambiguë. Ici c'est le concret qui crée l'inexpliqué, conjugué à la force d'évocation du corps, nous renvoie à réver à des multiples et possibles références auxquelles le texte ne nous a pas préparé.

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    J'ai la chance de pouvoir discuter avec Maxence et ses invités autour d'un verre et de crocodiles en gélatine. Comme je peux lui dire que j'ai aimé ce que j'ai vu, la discussion est agréable. Pour autant, ce dont Maxence parle ne ressemble pas tout à fait au spectacle auquel j'ai pensé assister. Jérome, en bon classique, a reconnu des dieux et déesses antiques, aussi et malgré cela des images d'élégantes des années 20. Moi-même, j'évoque des références à l'esthétique publicitaire de la fin du XX°. Mais ce que l'auteur redit de son solo: des expressions sous-jacentes d'angoisses, de morts et de décomposition... je me trouve plus à l'aise pour qualifier ainsi son travail d'interprète dans les pieces d'Isabelle Esposito, qui d'ailleurs est présente durant cette discussion! Tout est pour le mieux: la piéce commence à vivre et échapper à tout le monde (à la créatrice en premier). Je reverrai, bientôt, Les Bois de L'Ombre, pour surement y revoir du nouveau.

    C'était une étape de travail des Bois de l'Ombre, de et par Maxence Rey, avec Cyril Leclerc (lumière) et Vincent Brédif (création sonore), en résidence à Mains d'Oeuvres. La piéce sera présentée aux professionnels le 25 septembre, dans le cadre des plateaux de la Biennale de Danse du Val de Marne.

    Guy

    Lire aussi Jerome Delatour

    photo de Jérome Delatour- Images de danse

  • Ornette Bluette

    L’attaque nous surprend à découvert, cheveux dressés. Les premiers morceaux au bord de déraper. Des quatre musiciens: aucun au premier plan. Collectifs, mais se rencontrent-ils pour autant? Les vagues sonores se chevauchent en tempête: des phrases brisées, des temps décalés. On sourit, bousculé, remis en question, aux aguets. Et on reste dedans, c’est gagné. En gros plan: le fiston Delano qui déborde et martèle avec l‘énergie d’un batteur de punk rock, à des années lumières des délicates ponctuations de cymbales et roulements millimétrés auxquelles nous habituent ses homologues. Les changements de tempo se heurtent incessants, limite Dave Bruckeck Quartet sous cocaïne. Contrebasse et basse électrique (cette dernière qui triche avec une 5°corde) jouent à cache-cache, frères ennemis. Partent à l’unisson, ou s’échangent rôles et registres: soutien et contrechamps, rythmes et harmonies- se déguisent alternativement en guitare, piano, sax et violoncelle... Au centre pourtant il y a Ornette. Assis. On ne se soucie plus de quelle manière il joue. Sauf qu'il sonne au saxophone comme pour consacrer un hommage constant et décalé à Charlie Parker, un hommage absolument libéré. Et délivre de brèves suggestions de trompette et de violon. A mesure de la performance, la musique s’assagit, vers un précaire apaisement, avec un balancement plus funky. Sous les heurts, et les aspérités, tout ramène à la fraîcheur des compositions, tendres, naïves, acides, fruitées… Comme des berceuses lyriques, des comptines mélancoliques. Depuis la première note, c’est de blues dont il s’agit, mais de ce blues très particulier. En passant par une suite de Bach, un air de soul, un air de calypso, un air de fête foraine…

    Pour recevoir vraiment cette musique il faudrait être innocent. Pourtant le plus souvent, écouter du jazz c’est cultiver ce rapport paradoxal avec le temps et l’immédiateté, à la fois profiter de l’instant qui s’envole et s’interroger sans repos sur les traces dans notre mémoire de notes d’avant.

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    Cette musique d’Ornette Coleman ressemble beaucoup à celle qu’il avait enregistrée il y a une cinquantaine d’année. Le musicien semble être resté au même endroit qu'alors, juste avec l’âge s’est un peu courbé. Ce sont les esthétiques qui autour de lui ont bougé, avec des fortunes diverses, qui ont prospérées ou juste survécues… Depuis le manifeste apocalyptique de son double quartet- le disque « Free Jazz »- Ornette fût absolument prophète, et donc un peu pestiféré. Influent, admiré mais à l’écart, voire par beaucoup vilipendé. Dans un milieu qui se nourrit de rencontres au sommet, plutôt solitaire, mais ses musiciens empruntés par Sonny Rollins, John Coltrane. Ma jeune voisine, qui me dit peu connaître du jazz, semble plus happée par la musique d’Ornette qu’elle n’avait été intéressé par celle de Bunky Green: celui ci a offert une très honorable première partie, mais bien bordée dans des volutes de fumées qui évoquent un club de jazz sixties. Une question revient irrésolue : Ornette Coleman a-t-il toujours voulu choquer par audaces et excentricités? Ou a-t-il toujours été sincère en déclarant ne vouloir jouer que sa musique, qu'elle soit simple et accessible, universelle, sans soucier des écoles? Les spectateurs qui ont rempli les gradins de la grande salle de la Grande Halle offrent une réponse spontanée, un hommage émouvant et tardif. Ils envahissent le bord de scène pour photographier, serrer la main du vieil homme plutôt fatigué, lui l'allure modeste d'un doux entété, et qui entonne en rappel de son saxophone de plastique blanc un Lonely Woman d’une simple évidence, prenant la beauté mélancolique d’un soleil couchant.

     

    C'était Ornette Coleman, avec Al Mac Dowel (basse), Tony Falanga (Contrebasse), Denardo Coleman (batterie), à l'espace Charlie Parker de la Grande Halle de la Villette avec le festival Jazz à la Villette.

     

    Guy

     

    lire aussi Native Dancer. et Bien Culturel.

     

    photo de Jimmy Katz, avec l'aimable autorisation de Jazz à la Villette.

     

  • Antigon

    Ce soir Antigone respire en plein air, sans barrières, scène ouverte sur la cité d'Aubervilliers. Où le théâtre entend ne pas rester une affaire d'initiés. Sur des panneaux, des plans et repères: l'arbre généalogique de la famille d'Oedipe, plus loin le résumé détaillé de l'intrigue, sur le trône affichée la liste des souverains qui se sont succédés à Thèbes ...plus d"excuses pour ne pas suivre. Et tout est fait pour mettre la pièce à proximité, dans l'immédiateté d'une esthétique désarmante, faite de scotch et cartons.

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    Le savoir-faire théâtral s'exposant à vue, avec humilité, on ressent un instant l'illusion d'un texte nu. Un classique vierge, d'autant plus audible et intelligible que détaché des conventions. Antigone est interprété par un homme- qui joue aussi Hémon- et Créon par une comédienne. Est-ce pour faire dire à Créon: "Je ne suis pas un homme, c'est toi l'homme Antigone". Cela appelle aussi dans le jeu nuances et fragilités, de nouvelles épaisseurs. Respectant les entrées et sorties de la piece de Sophocle, trois comédiens interprètent tous les personnages (jusqu'à l'intervention de l'oracle, mais lui venant du dehors), trois autres font le chœur, exacerbé, tonitruant: grosse caisse, cris, porte-voix, scansions... C'est qu'avec cette désincarnation initiale on risquerait de rester à distance, ne serait-ce cette énergie palpable en permanence, cette brusque vitalité. Eclats, humour, mouvements sans repos, danses dionysiaques, courses, décors bousculés, comme autant de manifestations d'honnêteté. Toutes les ressources et l'espace de ce terrain vague sont généreusement exploités. Thèbes devant nous, à droite décalé le champ de la bataille passée jonché de treillis comme autant de cadavres. Au loin, en image dans une nuée de corbeaux le corps de Polynice, c'est dans la vraie terre que la tombe est creusée. Entre ces lieux à ciel ouvert une perpétuelle circulation, pour faire vivre une profusion de sens.

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    Comme selon l'ambition déclarée de ce théâtre permanent, le travail semble toujours en train de se faire, au bord de basculer, même la période initiale de travaux et répétitions achevée. Ainsi les interprétations semblent toutes laissées ouvertes, la richesse du texte de Sophocle n'est pas étouffée. Interprétations plutôt contemporaines, si l'on suit les intentions détaillées en toute transparence dans le journal des laboratoires, insistant sur l'opportunisme politique de Créon ? Ou l'éloge de l'insoumission au politique? Ou une lecture mythique, le drame de l'enchaînement d'une violence inextinguible? Antigone tendant dans ce sens vers la fonction de bouc émissaire-« les dieux ne veulent plus de sacrifices », figure quasi-christique l'instant d'une scène de passion. Créon alors intégre mais victime de son hubris, de sa désobéissance aux règles édictés par les dieux. Peut-être, ce théâtre enthousiaste et généreux laisse libre de regarder où l'on veut... et même invite le spectateur, à échanger en atelier avec les acteurs, pour les inviter à explorer d'autres voies pour les représentations à venir!

    C'était Antigone d'aprés Antigone de Sophocle (basé sur la traduction de I. Bonnaud & M. Hammou), mis en scène par Gwénaël Morin, au théatre permanent des Laboratoires d'Aubervilliers. Gratuit, jusqu'à fin septembre.

    Guy

     Lire le blog d'Armelle Héliot

    Et ici, une autre Antigone

    lire Bérénice, au même endroit.

    photos (Julie Pagnier) avec l'aimable autorisation des laboratoires d'Aubervilliers

  • Déracinés

    L'écriture s'ancre ici. Les souvenirs comme fixés aux murs, pierres et maisons, le long des chemins, au prix d'une sensibilité qui ne pourrait s'apaiser. Matérialisés comme en photographies de famille aux contrastes profonds, d'où renaitraient des voix aimées...

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    Avant que tout ne finisse par se ressembler, de rocades en ronds points et centres commerciaux, et au delà vers des mondes virtualisés, les écrivains étaient nés quelque part, et ne pouvaient jamais l'oublier. D'ici en Allier, où on prend le temps de s'arrêter, à l'écart voir, écouter. Écouter une écriture sèche comme une saison sans fin, qui se détache précisement des brumes du souvenir et de la naiveté de l'enfance. Avec l'apreté de celle de Maupassant, se gardant de la nostalgie, d'une dureté à regret. Presque tendre, jamais tout à fait. L'écriture s'ancre pour ne jamais se perdre, trés précise, la voix et les gestes tout autant, en nuances. Mais ces souvenirs quand ils se fixent prennent à jamais leurs distances: déja, la femme du recit dès lors qu'elle était une fois partie, et revenait pour écrire, n'était plus vraiment tout à fait du pays, plus d'ici...

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    Ensuite, c'est justice d'évoquer le sort des déracinés, se souvenir par un roman de leurs voix tues, de l'exil de ceux qui sont nés ailleurs pour ne plus jamais y retourner. Singulièrement, des indochinois installés par centaines, il y a cinquante ans, dans les corons de ce village de Noyant, où le riz ne peut pousser. Entre les cultures de ces paysans mais de deux continents opposés, c'est la méfiance et l'incompréhension, qui- dans la fiction- s'exacerbe jusqu'au drame. A la rencontre de ces deux mondes: l'instituteur, de Paris, lui aussi revenu au pays, et déja étranger. C'est un récit de toujours, dans un monde de migrants.

    C'était la lecture d'extraits de "La Fille aux doigts tachés d'encre" et "La Feuille de Betel", de Jeanne Cressanges par Georges et Dominique Zaragozaà Dompierre, avec l'association Pre-textes et l'O.T. de Dompierre.

    Guy

    Photos GD

  • Identités

    Il n'y a pas l'ombre d'un garçon dans le studio de danse de Mains d'Oeuvres; il y a toutes ces filles qui mangent des chips, rentrent et sortent par deux ou trois, complotent, papotent, en groupes qui se font et se défont. Qui saturent le lieu de leurs petites voix aigues, qui trompent le trac qui monte avec les apparences de l'insouciance et des pointes d'excitation. Les plus grandes parmi ces jeunes pousses- de 12 à 14 ans- ne sont pas les moins dissipées. D'autres- mais qui se font moins remarquer- maintiennent intacte leur concentration. Réfugié sur les gradins, j'observe à bonne distance ces vagues juvéniles qui vont et viennent, débordent de tout cotés le sérieux des adultes. Une accompagnatrice du collège, à intervalles réguliers, hausse fort le ton avec une inefficacité flagrante.

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    Photos de Jean Marie Legros, avec l'aimable autorisation de la compagnie Absolumente et des parents des girls.

    Au milieu de tout, d'humeur un peu forcée, Jesus Sevari poursuit les préparatifs. Cet après midi est remplie à 80 % de temps d'attente: le réglage des lumières, des placements, les accessoires égarés, les incidents de sonorisation... Yann Le Bras porte et supporte l'ensemble de ces problèmes avec une étonnante patience, jusqu'à la répétition, qui finit par commencer... Malgré la propension des filles à se disperser et disparaître dans un espace pourtant limité, avec pour ultime excuse de se précipiter aux toilettes. Le moment du filage enfin venu, on entend soudain plus un mot, juste encore des maladresses et des oublis. Mais bouches cousues, partagé par toutes un silence religieux. Sans trop intervenir désormais, Jesus recommande aux filles de prendre leur temps sur scène, ne pas se précipiter. La chorégraphe a déjà animé ici et au collège de Saint Ouen une dizaine de séances de répétitions. Je m'amuse à retrouver déclinés par les filles certains gestes du solo en cours de création, « Accumulation#1 », on croirait parfois reconnaître parmi elles des Jesus miniatures en action. Certaines d'entre elles semblent très assurées, l'autorité du professeur et modèle bien assimilé, reprise à leur compte.

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    Puis Jesus à son tour répète, ondule et fascine, fait la belle, la bête, la star et le soldat. Depuis ma dernière visite, la pièce s'est de plus en plus déterminée. Jesus appréhende toujours la réaction des parents qui viendront ce soir, lors de ce court moment au court duquel elle brandira contre ses reins le pouce géant créé par Yann, à la manière d'un phallus postiche. Quoiqu'il en soit, à ce moment du filage, loin de paraître choquées, les filles pouffent discretement. Il en faut sûrement bien plus pour traumatiser des collégiennes en 2009. A la fin du solo de Jesus, toutes les stagiaires applaudissent.

    Bien des préparatifs plus tard, l'heure est arrivée. Les filles ressurgissent des loges, vêtues superbes de rose et mauve, des étoiles dans les yeux, maquillées. Se regroupent main dans la main sur la scène pour un dernier encouragement, toutes ensemble mais contre personne. Ravies de répéter « merde » pour se souhaiter bonne chance, en toute impunité. Le temps de s'inquiéter que les parents trouvent le chemin du studio de danse, la salle est comble. D'abord Jesus danse son « accumulation#1 » tel qu'en cours à ce jour. Les filles sont admiratives et complices, du premier rang n'en finissent pas de se retourner pour guetter derrière elles la surprise et l'approbation dans les yeux des parents. Puis les girls osent, à leur tour y vont.
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    A quatorze investissent l'espace, courent sans se heurter, se portent les unes les autres, solidaires et affirmées, se supportent. Même les plus frondeuses durant l'après midi jouent le jeu. La lenteur est assumée, en humour et équilibre, même une pomme sur la tête. Les gestes de Jesus sont par toutes appropriés, les individualités surgissent. Non pas en exploits physiques ou virtuosité- il n'y a rien ici de d'extrêmement technique- mais par l'audace et l'intégrité. Ainsi elles désarment mes exigences. Ce ne sont pas des nouvelles stars, ce ne sont pas des petits rats, elles n'iront pas à Avignon, ne discourent pas sur la démocratisation culturelle, elles dansent simplement. L'identité reste au cœur des gestes, exprimé à l'aide d'un langage loin du quotidien, avec des outils pour se dire autrement, par des jeux mystérieux et émancipateurs. Pour affirmer une identité plus vraie que la diversité des origines et des particularités, dans le mouvement inexorable qui les éloigne de l'enfance. Chacune se découvre à se montrer, chaque corps affirmé loin de ses repères habituels, certaines encore l'air de s'étonner elles-mêmes, toutes attentives aux autres pourtant. Une petite fille noire, toute menue, prend la parole avec une autorité sans appel. C'est un moment surprenant, mais la chorégraphie de Jesus ne laisse nulle d'entre elles de coté, quitte à mettre parfois en évidence les fragilités, mais désamorce la compétition entre elles.

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    Au moment des applaudissements de leurs familles les girls ont bien du mal, après des saluts répétés, à se décider à quitter la scène, trouvent le moyen d'y revenir pour de nouveaux remerciements, et remettre à Jesus un diplôme de leur cru. Refusent de laisser au passé ce moment, éphémère mais important, pour elles évidement, aussi pour nous montrer pourquoi, comment existe la danse.

    C'était « Accumulation#1 », solo en cours de création par Jesus Sevari, et « Girls », pièce pour 14 filles de 12 à 14 ans du collège Michelet de Saint Ouen.  Le 2 juillet, à Mains d'œuvres.

  • J'ai entendu Dieu (à la maison)

    La musique nous surprend de tous cotés, de devant, de derrière, à gauche, à droite, au dessus, au dessous. Nulle part et partout à la fois, à l'image de Dieu dont il est ce soir question. Présente et invisible, son origine est cachée. Elle nous entoure, cette musique libérée des instruments, eux qui sont exposés en pièces sur tous les murs de toutes les pièces de cette maison, de la cave au plafond: un incroyable bric à brac electro-acoustique de bobines, de bandes, de mémoires, de circuits imprimés, de boites, de ressorts, de claviers, de cordes, de manches, d'enceintes, de peaux, de bois, de caisses de résonances, de pupitre, de potentiomètres, de fils, de curseurs, de touches, de disques, de cds. Tous ces objets mis en pièces, joyeusement disséqués, leurs secrets explorés, leurs sons mis à nus, ré-agencés en souvenirs et trophées.

    Ici vit Pierre Henry, c'est sa maison et son lieu de création, dans une petite rue de Paris. Nous y sommes accueillis, sagement assis par petits groupes dans chacune des pièces. Le créateur est invisible, l'homme recherche Dieu, les mots sont de Hugo, la voix est celle du comédien Jean Paul Farré qui vient nous rendre visite pour l'un des chapitres, avant de poursuivre sa quête dans d'autres pièces de cette maison de sons. Le poème métaphysique de Victor Hugo s'amplifie de minutes en minutes avec emportement, voire emphase, même grandiloquence. Mais la musique de Pierre Henry qui l'accompagne est aussi simple à entendre que sa construction est élaborée: elle évoque humblement les sons de la vie, imagine ceux de l'au-delà, et le souffle de l'âme entre les deux. Au terme du voyage, la maison explorée, Dieu reste absent. Pierre Henry se laisse apercevoir au cœur de la maison, installé au milieu de ses machines dans son salon, barbe de patriarche, modeste et bienveillant.

    C'était Dieu à la maison, de Pierre Henry sur des textes de Victor Hugo, avec Jean Paul Farré. Chez Pierre Henry, avec le festival Paris Quartier d'Eté

    Guy

    A lire: Pierre Henry au T.C.I.

    Pas de photos, la politique du festival étant de laisser les demandes sans réponses, mais on peut voir la galerie d'Agathe Poupeney

  • Dave St Pierre: enfin un peu de genérosité...

    Vu avant Avignon: texte pour la première fois mis en ligne le 31 décembre 2008

    La vraie question, c'est d'oser ou non y aller à fond. Vite, Dave St pierre y répond. Plein les yeux. D'abord en installant la confusion, jusqu’au fond de la salle, et même de la convivialité. Retard, public électrique et jauge saturée, les sièges disputés au public par les danseurs: quinze gars et filles, tous drôles et gentils même quand ils vous escaladent pour se frayer un chemin. Seul sur scène pendant ce temps un gars à poil vocalise dans les aigus, façon bambin. La glace est rompue, mais ce n'était pour nous juste qu’un échauffement. Un peu plus tard les hommes s'habilleront de perruques blondes- et de rien d'autre- pour partir à l'assaut de la salle. Pour grimper les rangs et investir les genoux des spectateurs en poussant des cris de barbies surexitées. Sans que quiconque ne se sente agressé, en apparence. Tandis que sur scène les filles se poursuivre et s'empoignent, se crêpent le chignon, s'arrachent quelques sous-vêtements en piaillant. Rangs et scène sans dessus dessous, il devient de plus en plus difficile de prendre des notes dans ces conditions. Il fait déjà plus que chaud, on est en condition. Assez pour recevoir un morceau de danse à l'uppercut: d'une femme aux gestes déçus, échouant à susciter la tendresse d'un partenaire impassible. La solitude est entêtante. C'est bref et d'une douloureuse intensité, aussitôt rompue par l'arrivée d'une entertainer qui vient railler la danseuse et brocarder un tel étalage de pathos, si déplacé. Pas le moment de faire sa crise. L'hôtesse se propose de présenter à l'anglo-saxonne, avec toutes les bonnes vieilles ficelles, la suite du show, se traduisant elle même en un français à bas budget. Bien sûr les mots n’apprendront rien.

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    Photos par Dave St Pierre, avec l'aimable autorisation d'Artdanthé.

    Toute la dynamique du spectacle se tend sur ces allers-retours, entre séquences muettes et poignantes, et scènes bouffonnes quand la pudeur dénudée se réfugie derrière des pieds de nez. A l’indicible d'indispensables diversions, quitte à parfois charrier temps morts et mauvais goût. Mais même alors, la provocation reste généreuse, toujours débordée. S'agissant de danse les effets sont directs, les mouvements y vont franco, avec choc, chutes et fracas. Rien de délicat. Gestes à vif et vigoureux, engagés dans l'émotion. On repense aux propositions si physiques de T.R.A.S.H. vues ici même, mais qui auraient pris sens. Ici, plus lentement, une fille esseulée danse comme une noyée, court d’homme en homme sans qu’aucun ne sache l'aider. Là les couples pathétiques peinent à se rejoindre, tentent des compromis contrariés, se replient. Chacun perd espoir et équilibre, retourne la violence contre soi-même, avant de partir rejoindre les foules sentimentales. Avec régularité, la présentatrice revient soulager la tension en un déferlement de gags ouvertement bon marché, manipule le public consentant. Mais dérape cul nu dans le gâteau d'anniversaire, montre par son triste acharnement à s'y vautrer que sa propre distance ne tient qu'un temps. Le cynisme noyé dans le ridicule et l’obscène. Et les garçons reviennent à poil et en perruque, minaudent à plaisir, régressent et font les folles: c’est que la tendresse n'ose s'afficher que dans le travestissement. Une fois rhabillés, les hommes retrouvent voix graves et grave virilité, dans les gestes guerriers d'une danse de rugbymen. Finie l'empathie. Puis, alignés, se giflent eux-mêmes, encore et encore, sans s'épargner, nous laissant pétrifiés, jusqu'à ce qu'un spectateur ose protester. Stop. C'était juste le signal qu'ils attendaient pour mettre fin à la flagellation…. Fallait-il que la pitié vienne de nous? La tendresse se résout entre artistes et public. Le soulagement arrive enfin en conclusion… Mais il y a pourtant quelque chose de tout aussi funèbre qu'érotique dans ce moment splendide, où garçons et filles s'abandonnent ensemble à des glissades nues sur sol huilé, sensualité offerte jusqu'au sommeil apaisé. Les êtres innocents et renoncés, se blottissent à la fin les uns contre les autres. Ce dérapage final est tout aussi poignant et incontrôlé que le reste. Place à la paix et la pénombre.

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    Heureuse façon, réconciliée après quelques semaines énervées, d'en finir avec 2008...Bonne Année à tous !

    C'était Un peu de tendresse bordel de merde! de Dave St-Pierre, avec 15 interprètes, au Théâtre de Vanves , dans le cadre du festival Artdanthé.

    Guy

    Quelques échos outre atlantique et domestiques: ici et là.