Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Un Soir Ou Un Autre - Page 49

  • L'envers du corps

    D'abord elle nous rassure en toute banalité, familière, en bleu de travail passe la serpillière sur le tapis de danse. L'odeur citronnée du détergent ne nous surprend pas.

    photo les charmilles.jpg

    photo par Denis Arlot avec l'aimable autorisation de la compagnie Rabeux

    Puis, elle se lave d'un gant, nue comme un ver, d'un nu clinique, blanc. C'est pour mieux nous déciller: nous inviter à lire sur la surface du corps non les prémisses de l'amour mais ceux de la mort, toujours à l'affût. Alors l'étrangère s'adresse à nous, avec les maladresses volontaires de l'accent, nous emmène voir de l'autre coté, nous attire d'un ton plat, par confidences. Jusqu'à nous perdre dans de troubles souvenirs d'enfance, peu à peu le malaise nous y surprend. De l'être c'est le plus sensible et éphémère qui est dévoilé, retourné à vif, ouvert par ses mortels déchirements: corps maladifs, accidentés, souffrants, diminués, mutilés. Corps désirés pourtant, toujours à deux doigts de la mort. Ainsi se révéle une beauté surprenante, aux frontières de vrais interdits, en ces endroits s'ose peut-être une véritable obscénité. L'entreprise est d'une audace entêtante, sans le besoin de la charger d'effets, de montrer à tout prix. La voix reste lente et mesurée, le cœur bat de coups sourds et amplifiés, le sang impose sa présence, d'une lourde et noire consistance, presque figé, coule, teinte la chair, trouble le blanc. Le texte est dur et tendu, les mots choisis au scalpel nous font une violence sans appel, nous font glisser sans heurts vers l'insoutenable, presque jusqu'à l'étouffement.

    Dehors au grand jour on revit, on respire. L'averse n'a tempéré que pour quelques heures les chaleurs de l'été. Dans le quartier de la Bastille  sourires et peaux halées s'exposent en grand pour s'ouvrir aux rencontres, ou pour leur propre contentement, avec une innocente impudence: corps aveugles, vivants, en sursis et joyeux.

    C'éait Les Charmilles, d’après Les Charmilles de Jean-Michel Rabeux, adaptation et mise en scène Cédric Orain, avec Eline Holbø Wendelbo, au théatre de la Bastille, avec Trans.

    Guy

    lire Neigeatoyko

  • Identité

    Le lieu du rendez vous est en retrait d'un point de passage, aux carrefours de Villejuif, Vitry, l'Hay Les Roses, Bagneux. Au bord de la nationale 7, qui du temps d'avant l'autoroute, guidait Paris vers le midi. Aujourd'hui si l'on prend le temps de s'arrêter, entre un casse-auto et un fast-food, une barrière s'ouvre à l'entrée d'un domaine verdoyant. Les allées longent d'imposants bâtiments de briques dans le style des années 20, aux allures endormies. On me guide le long de couloirs déserts et silencieux, comme des habits trop grands pour nous. Jusqu'à la salle qui tient lieu de studio de danse, vaste, très haute de plafond et un peu délabrée. En y pénétrant on se demande pour quel usage elle a été conçue. Mais les chorégraphes sont des oiseaux migrateurs qui, ici ou là, pour quelques jours ou quelques mois, font leurs nids.

    3681563212_c8016024c5_b.jpg

    Jesus Sevari vient de loin, ne m'est pas une inconnue. En ce lieu pour travailler ce solo, elle n'est pas seule non plus. A ses cotés Sven Lava, musicien et guitariste, mais qui ce jour là l'accompagne plus largement qu'avec sa musique. A la chorégraphe il prête aussi ses yeux, dans un subtil retrait se laisse interroger. Jesus entend danser « L'identité, de Santiago du Chili à Paris". C'est un thème généreux, dangereusement générique. J'y reconnais un écho de l'autre projet montré au Regard du cygne, autour des statuts d'artiste et d'étranger.

     

    3681559896_1733142f09_b.jpg

     

    Ces studios de danse semblent aussi vierges et froids que des pages blanches, des pages de papier glacé. Jesus a ici aussi un cahier, un cahier à spirales, que parfois elle consulte, un cahier fatigué et griffonné. De ses pieds sur le sol peu à peu elle retrace une histoire, d'abord en crayonnés, repasse au net ligne après ligne, une imaginaire autobiographie. Elle marque peu à peu au sol au sol des repères presque invisibles, tracés de craie, de ruban adhésif. L'espace s'organise autour de correspondances invisibles. Se Structure autour des créations plastiques de Yann Le Bras, qui rappellent un peu les pouces du sculpteur César. Et évoquent aussi des phallus, explique Jesus. Qui revient à son cahier bleu, le relit à voix basse en esquissant mots et équilibres.

    3681558888_a2e77598a9_b.jpg

    Bien avant la danse s'impose la présence. Dans le cas de Jesus, avec évidence. L'identité s'affirme déjà par là: une féminité solide et chaleureuse. Qui séduit, parfois dérange. Terrienne et sereine, c'est ensuite que surprendront des échappées aériennes. J'appréhende de trop parler de la danse en elle-même, qui se construit encore sous nos yeux. Mais la matière en parait déjà prête et consistante, assez affirmée pour être vue et qu'aujourd'hui Jesus, pour Jérôme et moi, ouvre les portes. Cette matière est encore à affiner, à organiser. L'identité est le sujet, « Accumulation#1 » en est le titre. C'est précisement l'accumulation qui m'avait gêné pour pleinement apprécier la dernière pièce, trop hétérogène à mes yeux. J'avais été par la suite plus touché par la manière dont Jesus s'exprimait dans d'autres contextes. Aujourd'hui je suis rassuré par la continuité de ce solo, qui se déroule comme sur une ligne, rassuré par son rythme. Et j'en accepte les détours aussi, les clins d'oeil, les imprévus. Je vois de l'assurance et de la vitalité, de l'exubérance. Je crois que l'harmonie ici est le but, le sens ressenti. Au début de ce récit le corps ondule tranquille, sur un axe des épaules au bassin, bras bien posés en ligne. Appuyés sur cette présence solide les événements s'accumulent par signes, des images inexpliquées, oniriques, qui permettent à la danse de nous ouvrir et nous apaiser, de nous retrouver nous-mêmes par appropriations et coïncidences. Sur cette base du « soi », tous les événements qui construisent la mémoire pourraient se partager, tant l'ensemble semble apaisé. Je n'éprouve aucun besoin de demander à Jesus ce qu'il y aurait de spécifiquement intime dans tel ou tel épisode de cette construction identitaire. Comme à chacun, tout peut m'appartenir.

    3681560046_2b827ae034_b.jpg

    L'humour ponctue cette anti-narration, présent dans le regard de Jesus, pour compenser l'intensité d'autres moments: grimaces et oreilles de lapin, play-back sur un succès chilien des 70's, sur un fond musical qui nous est commun de variété internationale, ligne de basse à la Brian Wilson et crescendo pompier. De même que la musique d'Amy Winehouse reprend du déjà entendu des chansons soul des années soixante. Avec ses gestes Jesus ne se cale pas sur la musique, mais sur une respiration plus intérieure, qu'elle manifeste parfois en marmonnements. Sven transfigure ces thèmes en y superposant du feed-back. Il est habillé de rouge et vert, comme Jésus aujourd'hui: coïncidence ?

    3680745167_f5e399dee6_b.jpg

    Sven conseille Jesus, qui recherche des poses par lesquelles elle pourrait utiliser toutes les sculptures de Yann, les épouser. Elle les manie avec précaution, de peur de les casser. Des tableaux troublants se succèdent, qui tous rassemblent et confondent les objets avec elle. Jérôme est sollicité pour prendre des photos des différentes positions expérimentées. Je me résous moi-même à surmonter mes réticences, à donner mes propres avis, forcement illégitimes mais sûrement moins que l'indifférence. Un mois plus tard à Mains d'œuvres, je verrai que c'est encore une autre solution que Jésus aura retenue. A ce moment je me sens plus à l'aise à parler avec elle plus autour du projet que du projet lui-même. Jesus me raconte le travail en cours avec un collège à Saint Ouen, et celui- plus délicat- qu'elle mène à la prison pour femmes de Fresnes. C'est en compagnie des collégiennes que je reverrai Jesus danser, quelques semaines plus tard.

    Renseignements pris, ce lieu où aujourd'hui se recherche et se danse l'identité, est un ancien orphelinat.

    C'était une répétition d'Accumulation#1, de Jesus Sevari, au CDC/Biennale de danse du Val-de-Marne

    Guy

    Photos avec l'aimable autorisation de Jérome Delatour- Image de danse... Les photos sont ici

  • Jan Fabre peine à jouir.

    Vu avant avignon...article mis en ligne le 4 avril 2009

     

    C’est à se demander pourquoi on s’entête à en écrire quelques lignes: avec cette Orgie tout le monde semble plus que tolérant: carrément content. Complet le Théâtre de la Ville, hilare le public, unanime la critique… A rebours du contentement général, juste la voix divergente du voisin de gauche, et c’est tout pour le moment….

     

    La proposition plaît, c’est un fait. Soit vue au ras du cul, soit déchiffrée avec des grilles de lecture plus sophistiquées. Mais plait dés la première scène, d’interminables simulations de masturbation. Les rires fusent: c'est gagné! Malgré la tyrannie des rires, on tente de s’accrocher. Sans trop d'illusions, et bientôt même sans trop l’envie de s’insurger. A quoi bon? Vient-on se mêler de donner des leçons aux amateurs de comique troupier, de films de bidasse, d’Hara-Kiri, au pire de Canal +, aux inconditionnels de Bigard et Gerra ?

    Mais en rester là c’est un peu court. Et plutôt condescendant vis-à-vis des amis qui semblent avoir aimé. Qui peut être diront que Jan Fabre n’est pas vulgaire: qu’il faut plutôt comprendre qu’il dénonce la vulgarité. Pourtant…De la critique à la reproduction, le trait est mince.

    Alors on cherche un cran plus haut. On lit Le Monde. Un papier d’une remarquable ambiguïté, aux conclusions laudatives, mais dont chaque ligne semble plutôt dénoncer… C’est très fin et très écrit, on dirait un article de maitre-chanteur. En revanche, pas surprenant qu’à Libé on ait aimé. Dans les deux quotidiens on décrit les outrances sur un mode épaté, mais on s’attarde moins sur le faire que sur les intentions. C’est que Jan Fabre dénonce: attention message!

     

     

    3406059889_e9da7d4cb4_m.jpg

     

    Que dénonce-t-il au juste? Un peu de tout, et rien vraiment, justement. C’est là que le bât blesse. A la manière d’un Rodrigo Garcia en équilibe entre progressisme et réaction, haro sur le racisme et la pornographie, la mode et le consumérisme, l’argent et Abou Grhaid, les beaufs et le Klu Klux Klan, le nez dans la coke et l’impérialisme, et tout à l’avenant. Problème: à force d’arroser tous azimuth, cette indignation nous semble suspecte.

    Mais enthousiasme plus d'un, et c’est là sûrement une première explication du succès: beaucoup auront retenu de ce tir de barrage de l’audace et de l’engagement. On s'interrogera en vain sur la sincérité de l'artiste, impasse!

     

    Seconde source de malaise: l’exécution. Pas de doute, Jan Fabre sait y faire. On le ressent en particulier quand la danse s’échappe de la prison du discours. Respiration, l’instant d’un beau chorus de soprano, ou lors un moment de pure chorégraphie: un final furieux qui met à mal les canapés. La pièce est travaillée, très appliquée. Quitte à convoquer- comme on dit aujourd’hui- tout les trucs, les codes et les styles. Tous les incontournables y sont. Jeux de mots connivents (entre « jouir » et « come », pour finir avec « Come Together »), ambiance cabaret et déchaînement punk rock, valse rétro et comédie musicale décadente, scénettes trash obligatoires: culottes sur les genoux, fusil dans l’anus et zizi dans les rayons de la roue du vélo. Beaucoup d’images semblent empruntées à droite et à gauche, des accouchements vus au Théâtre de la Mezzanine, des scènes d'humiliations dans les prisons irakiennes déja théatralisées ailleurs..., autant d'images que le chorégraphe sans doute n'a pas copiées, mais que surement d'autre déja ont montrées. Ce soir Jan Fabre suit la tendance plutôt que de la créer. Une suprême subtilité: le Christ en croix est traité avec plus bienveillance que d’acharnement: c’est bien joué. Il y a plus d’audace aujourd’hui à jouer le Soulier de Satin qu’une Orgie. Tout cela est impeccablement enchaîné, sonorisé, éclairé, chorégraphié, scénographié. Donc plébiscité… Une deuxième explication pour ce succés?

     

    Mais comment ne pas voir que cette orgie sent la lassitude, du premier au dernier instant. Ce projet ne jouit jamais, ne fait jamais jouir, malgré le simulacre en ouverture, ne fait que semblant de s’exciter en effets appuyés et faux semblants, joue l’accumulation des images, épuise toutes les positions, en vain. Débande, obsédé par le pessimisme de son propos, l’omniprésence de la désillusion. Et les engagements contractuels de Jan Fabre vis-à-vis du lieu, rien qu’un peu ? La provocation tourne à vide, n’y croit plus, s’égare dans le désert idéologique du post-tout et du nihilisme.

    La démonstration en est faite à la fin sur le mode de l’auto –dérision, les performers proclament « Fuck Jan Fabre » en aveu pour couper l’herbe sous le pied des critiques.

     

    Jan Fabre est…. « peut être » un génie, hésitait devant nous il y a peu un(e) responsable de lieu. Il y a ce soir plus qu'un doute. Il y a quelques semaines, on écoutait des anciens performers de sa troupe affirmer que la radicalité de ses méthodes vis à vis de ses interprêtes était justifiée par la beauté de ses productions : on en est encore moins persuadé. Mais qui s’en soucie? Jan Fabre continuera longtemps à faire les beaux jours du Théatre de la ville, du Musée du Louvre, du Festival d’Avignon... (On y trouvera plus de générosité cette année en allant voir Dave Saint Pierre ou Ouramdane ). Où il dira sans doute la prochaine fois encore plus franchement qu’il n’a plus rien à dire, et ce sera encore un événement.

    La presse toujours laissera passer, le bobo s’y payera encore à bon prix l’illusion d’un peu de rébellion, de liberté d’esprit. Circulez !

     
    C'était L'Orgie de la tolérance, de Jan Fabre, au Théâtre de la Ville du 31 mars jusqu'à ce soir.

     

    Guy

    Photo avec l'aimable autorisation de Laurent Pailler (Allez voir ses galeries!) :-)

    P.S. encore un article mi figue,mi raisin, dans libération., ...mais Le Tadorne ecrit ce qu'il pense!

  • Le retour du kitsch ?

    Photo BN 949.JPG

  • Blanche Neige: la psychanalyse aprés les contes de fées

    C'est lorsque que le conte de fée s'achève que commencent les ennuis, pour de vrai.

    Photos BN Filage 30 mars 218.jpg

    Dans son cercueil de verre rempli de pommes Blanche Neige recrache celle qu'elle avait coincée dans la gorge, revient à la vie dans la douceur d'un décor enneigé. Mais bientôt obligée de se formuler cette triste évidence: "Belle-Maman, tu m'as tuer (sic) !" Il faut vivre avec, continuer à vivre ensemble tous les quatre, en famille recomposée: la Méchante Reine, Blanche Neige, le Chasseur, le Prince étranger (Le roi compte pour du beurre, aveugle aux enjeux, réduit à quelques images inoffensives sur la toile de fond). Survivre avec l'innommable. Cette séance de psychothérapie familiale est loin d'être gagnée d'avance. Autant pour la  résilience, malgré tout le talent de la reine pour la manipulation, et la bonne volonté de Blanche Neige pour nier les évidences et innoncenter sa belle mère de tous les forfaits... 

    (Mais écrire tout cela ne rend en rien compte de l'expérience de la pièce: ce drâme est drôlement mené, la mise en scene à l'image du beau texte de Walser: poétique et cynique, naive et cruelle, en appuyant sur le kitsh avec de douces outrances visuelles, rose et nudité. Tous déclament et cabotinent, en premier lieu Claude Degliame (La Reine) irrestistible, et Aurélia Arto (Blanche Neige) hébétée.)

    ...Donc rien n'est soldé, car les vrais conflits restent ouverts. On retrouve ici les principaux motifs qui seront plus tard developpé par Howard Barker (Le Cas Blanche Neige): l'angoissante rivalité sexuelle qui oppose blanche neige et la reine, quasi mère et fille, les difficultés qu'éprouve la jeune fille à exister et se débarrasser de sa virginité. Comme chez Barker, la Reine baise le Chasseur, et comme un aimant attire sur sa personne les élans du (pourtant peu viril) prince étranger... Mais que reste-t-il à Blanche Neige?

    C'était Blanche Neige de Robert Walser, mise en scène Sylvie Reteuna, avec Aurélia Arto, Olav Benestvedt, Claude Degliame, Eram Sobhani, et la participation de Marc Mérigot, au théatre de la bastille, dans le cadre de trans, qui continue jusqu'à samedi avec Les Charmilles et Le Corps Furieux. Blanche Neige reviendra en juillet, à L'étoile du nord.

    A lire: Neige à Tokyo, Allegro théatre et Fluctuat

    A lire: Le Roi Lear par Sylvie Reteuna

    A lire: aussi: Blanche Neige selon Howard Barker et Frederic Maragnani

    ... et pour ceux qui seraient vraiment trés curieux: Blanche Neige selon Ann Liv Young

    photos (DR) avec l'aimable autorisation de la compagnie J.M. Rabeux 

  • Sauvages

    Céline Gayon, en grande carcasse joue l'ingrate qui se rêve une vamp', devant sa glace avantages en avants, s'assure l'être de gestes appuyés et trouve ses apparences, développe une drôlerie touchante. Mais c'est peut-être plus sérieux qu'il n'y parait. Pierre-Yves AubinAls das Kind Kind War – Interactions, s'éveille en culottes courtes, grandit trés vite. Il lui manque du temps pour nous faire comprendre son histoire, installer des reveries. Mais il réussit- c'est inattendu- à nous faire parler, presque ainsi évoquer des souvenirs que tous partageraient. Karima El Amrani et Joachim Maudet  font jeux de mains, jeux de vilains; jeux de pieds, jeux de..., avec l'injuste fraîcheur de la jeunesse. C'est un pas de deux léger et mutin, relevé de vacheries et d'élégances, pour jouer chien et chat, frêre et soeur. Pas de répit: Nina Dipla court sans arrêts, obéit à une attraction invisible sême tissus et rubans, les rattrape au prochain tour comme les enfants font au manège avec les chiffons, se recompose en mauve, rouge, orange. Elle instille par ces petites métamorphoses, curiosité, inquiétude, et malaise,  inévitablement, l'espace se clôt soudain. Puis à bout de souffle sombre, dévoilée, semble régresser vers l'animalité: stupeur et tremblements, perte de soi? Sauvage également, Maki Watanabe, qui dit: un chat mort me nourrit. Flash-back, quelques semaines auparavant, dans un appartement: Maki Wanatabe improvise pour quelques dizaines de spectateurs. Plus un dernier, plus discret, installé dans l'antichambre, pupilles en amandes, qui semble de tous le moins surpris. Le chat est mon meilleur professeur, avoua-t-elle encore avant. Pour le moment elle grogne, miaule avec cette sauvagerie première et grotesque, qui semble toujours rendre le buto déplacé, inconvenant, juste toléré en marge de la danse contemporaine. Mais ici heureusement tout est permis, pour cinq brêves parenthèses dans l'actualité vaine.

    C'étaient les spectacles sauvages, au Studio du Regard du Cygne.

    Guy

  • Encore Eleonore

    Vivre et laissez venir... La danse, en occurrence. Donc, lorsqu'elle veut, quelle importance? 

    gael cornier3.jpg

    On se soucie peu de l'heure. Maintenant ou hier, plus tard peut-être, Eléonore dedans, un instant à la fenêtre, mais tout dehors s'attarde le printemps, taquiné par un vent frais, savouré par une poignée de rescapés urbains. En école buissonnière dans le vert des allées de la Cartoucherie. Les nuages eux aussi attendent paresseux, et l'on entre, la danseuse allongée. Depuis longtemps? En solo, elle prend son temps. Plutôt d'une station à une autre que dans un mouvement. On la croirait à la recherche de la bonne position pour s'y figer. Toujours en recherche, tout simplement. S'y consacrant avec une telle concentration, que c'est sans doute cela qui détermine que nous sommes confrontés à une représentation. Le temps, qui se mesure par l'évênement, ne se mesure plus. Silence. Ni son, ni musique: on entendrait une mouche voler. Pas de rideaux aux fenêtres, la lumière peut s'inviter. Souvenirs: c'est la pièce qui a bougé, depuis la création. Des forces se sont équilibrées différement. De bandes de tissus l'espace s'est structuré au sol, en échos des barreaux verticaux. D'où viennent ces choses qui se sont mises en place depuis un an? Pour le moment: culotte noire, culotte blanche, nonchalance, pensées informulées. Dans la densité, des postures considérées. N'empêche: sous ce relâchement apparent, on perçoit des tensions bien moins innocentes, des arêtes, des apretés. Des sensations émergent, des idées vagues, pas trés loin d'être matérialisées. Mais qui ne semblent pas destinées à être explicitées, suspendues en chemin. On a des hypothèses, mais ne serait -il pas indiscret de les formuler? Dans ce silence, on s'entendrait penser. Et on se ferait entendre. Chacun pour soit garde son histoire, et maintenant on entend une mouche voler, vraiment. Quelques rumeurs du dehors, et une respiration, devant. S'il y avait un consensus, ce serait pour constater qu'il s'agit d'un duo avec l'escabeau. La plasticité de la chair, matière complaisante, confrontée à la rigidité géométrique du métal argenté. En commun, leur gravité. En alliance, sur le torse et le ventre de la danseuse: des bandes brillantes. Dans la lenteur ambiante, les brusques acélérations et décharges sont d'autant plus saissantes, et les inerties qui suivent d'une grande honneteté, soulignées de rares regards. La danse est là ausi informulée et floue que l'existence.

    gael cornier1.jpg

    A un moment, c'est fini. On échange. Si nul ne parvient à en fin de compte vraiment raconter ce qu'il a vu, des spectateurs demandent à la chorégraphe de leur donner quelques clés . En vain. Eléonore Didier entend laisser à chacun sa liberté de recevoir et d'interpréter, mais livre quelques unes de ses inspirations. Elle confirme que l'échelle a quelque chose de viril, confie aussi la présence de fantasmes sexuels derrière cette danse. Sur ce terrain, personne ne lui demande d'explications plus détaillées. Il ressort de la discussion que LaiSSeRVenIR serait achevé... mais encore suceptible de bouger, de lui-même, de dedans. Ce processus de création parait aussi long qu'une psychanalyse. Avec beaucoup de patience,  de determination, il faut du temps pour exister comme l'on veut.

    C'était laiSSeRVenIR, présenté aux Ateliers de Paris- Carolyn Carlson.

    Guy

    A lire avant: Paris Possible, Solides Lisboa, laiSSeRVenIR à Mains d'Oeuvres....

    photos de Gael Cornier avec l'aimable autorisation d'Eléonore Didier

     

  • Enfer et Damnation

    Trop c'est trop! 

    Faustas50(c)Ormitrii Matvejev.jpg

    C'est irréprochable pourtant à tous les niveaux, mais qui se superposent jusqu'à complête saturation. Mon premier est le sujet, tout sauf leger: l'Homme et Dieu, la mort, la damnation. Mon second est le texte de Goethe, dense et métaphysique, roboratif, intimidant, jamais apprivoisé. Mon troisième est un phrasé lituanien, tout en éclats et grondements. Mon quatrième est un sur titrage à attraper des torticolli. Mon cinquième est une gestuelle en rebus, surprenante et symbolique, déphasée du texte, quasi chorégraphique. Mon sixième est un décor eisenteinien, noir et ocre, funêbre et géométrique, Mon septième est une musique ommiprésente, lancinante et mélodramatique, qui ne ménage pas un instant de repos. Mon huitième accessoire tombe à grand fracas du plafond, pas dans la discrétion. Mon neuvième est le temps suspendu, 4 heures d'un entracte à l'autre, sur scène représenté obsessionnellement: un verre qui se vide et la vie qui s'enfuit. 

    Mon tout est un monstre de somptuosité et d'ennui. Pris au piège du risque de l'esthétique?

    Guy

    C'était Faust d’après JOHANN WOLFGANG VON GOETHE, mise en scène EIMUNTAS NEKROSIUS, à L'Odéon.

    photo par Ormitrii Matvejev avec l'aimable autorisation du théatre de l'Odéon

     

  • Olimpia, Stupre et fureur à l'Hotel de Ville

    Sous les dorures assoupies, dans une semi-obscurité empoussièrée, une voix gronde pour réveiller l'histoire en éructant. Cette histoire là a une odeur entétante de foutre et de sang, de pourriture et de politique. Le texte, par ce corps jeté en avant, projette les images, devient ville, devient monde grouillant. La voix rauque fait fusionner d'un "je" dans son souffle furieux trois identités: celle de l'auteur- Céline Minard-, de la comédienne- Nathalie Richard-, et du personnage- Olimpia Maidalchini ; la "papesse", âme dammée d'Innocent X. Alors que la dépouille de ce pape pourrit, Olimpia, ivre d'or et pouvoir, vomit ses torrents d'imprécations, jette sur Rome qui la rejette ses furieux blasphèmes et malédictions. En un flux outré, cru et continu, aux couleurs pourpres des robes de cardinaux, des tissus déchirés, des chairs et âmes corrompus, du vin répandu. Avant d'être balayée par le temps et damnée par l'histoire pour avoir été femme, et femme de pouvoir.

    Nous restons interdits devant ces mystères du vatican, sous les fresques et boiseries d'un de ces décors où aujourd'hui le pouvoir met en scène son apparat et police ses apparences....

    C'était Olimpia de Céline Minard, lu par Nathalie Richard, dans la salle du Conseil de Paris, dans le cadre de Paris en toutes lettres.

    Guy

  • Feydeau, panique

    Trop crevante la Môme Crevette, et toujours increvable le Feydeau, encore aujourd'hui à la rescousse des billetteries. Bien plus fort que la recession, valeur refuge dans l'économie de la scène. Pour paradoxalement y représenter paroxysmes, crises, et déreglements. Comme par catharsis? Ici le trou noir né d'une soirée trop arrosée dans la vie paisible du bourgeois Petypon, susceptible par inflation d'emporter l'univers entier.

    LA DAME2©B.Enguérand.jpg

    Dans le lit de Petypon le lendemain matin de migraine la môme crevette- danseuse au moulin rouge- matérialisation de désirs refoulés ou témoignage invavouable d'une autre vie qui aurait du rester cachée. Le bordel fait irruption au foyer...rien ne va plus. Sous les quiproquos c'est la réalité qui pans aprés pans s'altère. Les voiles qui font le décor se retournent pour ne plus rien cacher, les portes suspendues à de fragiles conventions s'envolent et les limites n'en finissent plus de s'effacer. Rien ne tient en place. Difficille de contenir chacun dans son espace réservé: la domestique à l'office, La môme dans le lit, les visiteurs au salon, le vieil oncle en Afrique... Petypon aux abois tente de gagner quelques minutes en pétrifiant les protagonistes sur un fauteuil extatique reduit à sa plus simple expression. Peine perdue: on ne ralenti pas l'entropie. Le langage n'arrange rien, embrouille: "les parôles ne signifient rien, c'est l'intonation qui fait le sens". La Môme Crévette-d'un naturel inaltérable- fait irruption dans ce monde bien reglé comme un élement perturbant que chacun choisit de voir comme il l'entend: ange venu du ciel, bonne nièce, femme honnête, élégante parisienne ou putain... Son langage leste et ses gestes osés donnent le la aux rombières de province, qui avalent tout et de concert remuent de la croupe et des seins par mimétisme parisien. Ou écoutent religieusement cinquante manières imagées de dire comment on se fait plaisir. C'est alors le paroxysme, tout cul par dessus tête, durant cette fête de sous-prefecture soudain onirique, où notables, dames, militaires et curé dansent en arrière fond une bacchanalle libératrice. Sydavier pousse cet exercice de metaboulevard jusqu'à ses limites, drôle et distancié à la fois. Le désordre est parfait, les comédiens "épatants" investissent dans le désordre et jusque dans la salle le cadre si précieux et surchargé de l'Odéon. Entre deux spectateurs, comme par contagion, une breve altercation. Aprés l'orgie, le dernier acte prend des allures de gueule de bois. Pas de salut possible sinon par une résolution bien factice, jusqu'au bout Mr Petypon aussi secoué que l'intrigue, Mme Petypon aveugle et pathétique, réfugiée dans la religion. Pas de fin possible, ni de retablissement de l'ordre sauf dans l'épuisement. 

    C'était La Dame de chez Maxim de GEORGES FEYDEAU
    mise en scène JEAN-FRANCOIS SIVADIER, collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, Nadia Vonderheyden
    scénographie : Daniel Jeanneteau, Jean-François Sivadier, Christian Tirole, lumière : Philippe Berthomé assisté de Jean-Jacques Beaudouin, costumes : Virginie Gervaise, décor : Amélia Holland, maquillage, perruques : Arnaud Ventura, son : Cédric Alaïs, Jean-Louis Imbert, chant : Pierre-Michel Sivadier, travail sensible : Vincent Rouche et Anne , assistante à la mise en scène : Véronique Timsit, régisseur général : Dominique Brillault, avec Nicolas Bouchaud, Cécile Bouillot, Stephen Butel, Raoul Fernandez, Corinne Fischer, Norah Krief, Nicolas Lê Quang, Catherine Morlot, Gilles Privat, Anne de Queiroz, Nadia Vonderheyden, Rachid Zanouda et Jean-Jacques Beaudouin, Christian Tirole.

    A l'Odéon, jusqu'au 25 juin.

    Guy

    Photo par Brigitte Enguérand avec l'aimable autorisation du théatre de l'Odéon

    Prochain Feydeau: Le Didon à L'étoile du nord!