Le verbe qui s'impose, arraché d'un corps allongé dans la pénombre nue, et l'on se souvient du lancinant 4.48 Psychose, une longue plainte noire et blanche mis en scène de même par Bruno Boussagol.
Mais du tout furieux de ce soir, la part plus audacieuse, et la meilleure, tient plus aux mots- les mots écrits par Nadège Prugnard- qu'à la manière dont est montré le corps qui les porte, celui de Nadège Prugnard aussi. Le plus intense déborde dans sa voix, qui ose l'obscène et l'incontrôlé: c'est un domaine qui se laisse encore maculer de déraison, de liberté et de colère. Alors qu'il n'est pas si audacieux que cela- même si c'est loin d'être insignifiant- de s'enduire nue de chocolat, de s'accoupler incontinent avec son nounours géant. La provocation-même si elle est plutôt payée de sa personne que gratuite- est bien usée sur ces terrains là. Ou alors il faudrait libérer une vraie violence, telle celle que souvent offre la danse. Mais les mots et la voix, cette voix grave et essoufflée, sont bien là, qui font surgir des entrailles de l'âme quelque chose de terriblement vrai, d'une féminité sans détours, entre l'urgence de la jouissance et l'irrépressible dégoût de la sexualité, en un déferlement inattendu et ordurier. Un libre inventaire de désirs, de regrets, de pulsions, le discours amoureux dépecé à vif.
Vaisseaux brulés, N.P. prend le risque d'elle même tout assumer, d'ecrire et d'interpréter à la fois, de tout offrir pour gagner le droit de dire au monde ses quatre vérités. Mais qu'il est périlleux de rester en équilibre, et juste vêtue d'ombre, une heure durant sur ce fil! Il faudrait qu'elle poursuive sans cesse dans l'extrême, qu'elle évite tout humour ou clin d'oeil complaisant, qu'elle prenne garde au moindre soupçon de sentimentalisme petit bourgeois, à la moindre mine de fille qui mendie de l'amour. Mais heureusement, toujours juste à temps, l'âpreté et la violence reprennent le dessus. Avec une rare audace, c'est à dire que cette audace va aussi loin dans le domaine de la langue que dans celui de la moralité, c'est le plus important.
C'était Monoi, ♥♥♥♥♥ de et avec Nadège Prugnard, mis en scène par Bruno Boussagol, avec la collaboration d'Eugène Durif à la Guillotine.
Monoi qui reviendra en janvier, au L.M.P.
P.S. du 2 octobre: on peut gouter à Monoi en video sur le site du LMP
P.S. M.A.M.A.E. est ici
C'est sans doute la question la plus importante posée par la pièce. La seule question, même. A chaque mise en scène sa propre réponse. Ce soir la réponse est claire: on ne voit que Iago, qui tire toutes les ficelles, et Othello mené par le bout du nez. Ce qui reporte l'attention sur les motivations de Iago. Envieux ordinaire, ou être démoniaque? On se focalise sur ce personnage, mais peut être par l'effet d'un déséquilibre palpable du jeu: Iago (Alexandre Mousset, qui était tout autant remarquable dans le costume du fou de
spontanées, et si systématiquement que cela à la longue peut agacer. Mais, si l'on est mieux disposé, la naïveté peut passer pour de la poésie. Et c'est, tous comptes faits, un mode d'expression approprié pour ces personnages tous un peu désoeuvrés, en quête de rêves et d'ailleurs, qui ont perdus le sens. Déboussolés par les "trous dans le ciel", la chaleur des nuits de polars et l'effacement des saisons. Des "essayeurs de vie". Qui forment une drôle de famille: un père travesti et en crise de larmes permanente, des frères détrousseurs de cadavres (pour marquer la dramatisation, faut il ouvrir sur du sordide?), leurs improbables amoureuses, et un poète alsacien en route vers la Californie. Une famille dont les liens échouent à consoler le mal-être de chacun.
chemin dans l'ombre de Tarquin vers son crime, déjà sur la couche de Lucrèce l'opposition violente du rouge et du bleu. Puis la brutalité précipitée des gestes. Après, de quelques mouvements, le dégoût muet et prévisible qui envahi Tarquin. Le désespoir, la mort de Lucrèce.
de Shakespeare est universelle. Si cette oeuvre est universelle, elle appartient donc à tout le monde. Si elle appartient à tout le monde, chacun peut bien en faire ce qu'il veut. Et détourner les flots du texte vers les préoccupations de l'époque. Chaque génération voit Willy à sa porte.
dégorgée de la pensée humaine, jusqu'au bout de l'idiotie, des mots-bulles tentent de se former avant d'éclater aux lèvres. Sur le corps humide et blanc et sur le mur du fond sont projetées des diapos éducatives d'histoires naturelles. Histoire de rassurer? L'innocence d'avant le langage semble presque à portée de langue, d'avant la sexualité même, un hermaphrodisme placide s'affiche sous la forme d'un postiche naïf fixé sur les reins nus. La régression s'offre trés généreuse, effrayante et délicieuse, vers une grâce pataude en une reptation de bruits mous, slurp. La jubilation de la salissure s'exprime sans retenue, enfantine, sous une cascade de sauce tomate, le corps s'abandonne sans réserves à l'immersion intégrale dans le sel alimentaire, nourri d'oubli. Cette poésie naturelle est gluante et basique, aussi belle que posée sur une feuille de laitue.
Belle troupe qui chante à l'unisson, dont trois rousses qu'un ado dévore des yeux. Belle invitation, évocation un peu canaille, mais assez sage à tout prendre, des bas-fonds de Vienne.
par la porte de la salle du haut surgissent des comédiens qu'on ne peut pas ne pas remarquer- des ours, un curé, un juge, des dames en robes d'époque, des jeunes premiers, un Falstaff qui se saisit de bois de cerfs...- ils tournent en rond seuls ou à plusieurs, mais toujours un peu absents, et bientôt repartent dedans à l'assaut. Et chaque fois que la porte de la salle du haut s'ouvre, on entend d'où l'on est quelques répliques et des éclats de voix, des applaudissements.
Rigoulot se découvrent l'un l'autre en un duo sensuel et amoureux, Malena Murua fait une avec un rideau de tente et on ne lasse pas de suivre la fébrile
programme. Pourtant ici pas de rocher à pousser, mais sur scène un tas de gravats. Perchée au dessus, la condition humaine, à l'épreuve de sa vérité. Un danseur en costume de ville- Haïm Adri- au corps et la mémoire habités par le foisonnement des danses populaires, le coeur assailli par la surabondance des musiques et des images sonores. Les mains dans la poussière, se saisissant de la matière, cailloux après cailloux, le regard perdu et un peu fou. Pour une heure de course offerte, c'est grave et émouvant.