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Un Soir Ou Un Autre - Page 56

  • Denis Chabroullet: l'Azur au neon

    Il faut oser (du moins d'un point de vue de parisien...). D'abord trouver Lieusaint, entre autoroute, lotissements et friches, entre Senart et Melun, oser braver les sens interdits et les rond-points, les panneaux attention travaux, s'accrocher à la certitude qu'il y a quelqu'un de vivant au bout du noir et du froid en se souvenant de la gentille voix au téléphone ("surtout ne rebroussez pas chemin"), ensuite éviter engins de chantiers, plots de beton, le long du chemin défoncé, chercher la "Serre" à la lueur des phares, les derniers mêtres acueilli par des guirlandes lumineuses, mais pas encore de lampions.

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    Il faut oser ensuite faire l'expérience du théâtre sans paroles, après avoir été le spectateur intéressé d'une danse parlée. Peut-on vraiment? D'abord plongé dans une ambiance de glapissements animaux, de fumée décomposée et d'odeurs de sciure. Puis le quatrième mur fait un retour spectaculaire: c'est un long mur circulaire, un grand enclos de bois, avec de larges meurtrières. Ils sont à l'intérieur. (1) Des corps dedans, nous à l'extérieur, des yeux. Il faut oser trouver sa place, et être libre d'en changer, ou y être obligé quand l'une de ces fenêtres brutalement est fermée. Oser s'approcher au plus prés des personnages, mais toujours séparé d'eux. Notre point de vue de spectateur en est efficacement renouvelé, et déja coupable, posé sur les étranges spécimens d'un zoo humain. Le dispositif scénique déjà suggère-plutôt impose-une interprétation d'ensemble: celle d'un groupe humain en vase clos. Condamné à répêter drames et situations, privé de langage et de sens. A-t-on jamais prété un dessein, une intention, à un tigre ou à un singe qui tourne en cage? Sont-ils enfermés là depuis longtemps? Le calendrier semble déchiré à la page d'une France d'avant les années soixante-dix: bistrot, casquette et bretelles, flipper, robes aux couleurs de rideaux délavés, pompe à essence, rutilances rouillées. L'eau qui croupit au sol, où surnagent des épaves, témoigne de la stagnation et de la decadence générale. Plus c'est crasseux et déglingué, plus cela parait vrai. Puis, à la reflexion, trop vrai pour vraiment l'être: plutôt parfaitement archétypal, aux couleurs recomposées de notre mémoire collective, comme s'agissant des reconstitutions d'époque dans les parcs d'attraction. Mais les parades sont ici bien sombres, violentes et fantasmées. 

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    Que font-ils en rond, pieds dans l'eau, sous les lumières glauques? Rien de très beau quand le langage leur fait défaut. Rien de beau, moralement s'entend, esthétiquement c'est autre chose. Ne reste à cette humanité en boite, muette et avinée, que noirceurs, pulsions, et sales habitudes. Et quelques grammes d'amour noyés dans l'huile et la boue. Pour des scènes chocs et découpées dans le vif, qui capturent le regard, sans espoir d'évasion. Les cris s'entrechoquent mais les mots restent enfermés, les coups volent, les concupiscences suintent, les idiots rient, la pin-up se pâme par à-coups au flipper, la fille en bas résilles se languit, les faibles sont brutalisés et humiliés, des rondeurs humides et impudiques débordent d'un tub, les personnages boivent un coup et s'en mettent partout, ils se vautrent, se bagarrent, hurlent, tortillent du bide ou de la croupe, font les beaux, glissent et s'abiment dans la flotte, dansent un rock 'n roll abatardi, martyrisent les victimes, betifient pour noël, sortent un tank de sa bâche, et le coq empaillé, jouent à la guerre, se tuent. Tout s'enchaine et tourne, grotesque et désesperé, tout est fort et tout s'oublie vite. Avec la frustration de penser qu'on en garde bien moins que tout ce qui y a été mis. Les partis pris scéniques étant ce qu'ils sont, on a bien du mal à suivre la narration, ou à l'organiser nous même. Etrangement, nous sommes moins préparés à faire ce travail ce soir que lorsque nous regardons de la danse. Un travail à prolonger? Surement. Mais nous-mêmes tournons autour du mur, privé de langage nous aussi, pour un temps. Soudain, la palissade cède....

    C'était Côte d'Azur de Denis Chabroullet du théâtre de la Mezzanine, à La Serre de Lieusaint

    les lundis, vendredis et samedis, jusqu'au 8 décembre.

    Guy

    (1) Pourquoi, avant que les volets ne soient soulevés, ne voit on que des spectatrices qui essaient de zeuiter entre deux planches?

    Photos par Christophe Raynaud de Lage avec l'aimable autorisation du Théatre de la Mezzanine


  • Looking For Paco: prologue

    Regards sur la création de « Fresque, femmes regardant à gauche » par Paco Dècina et la compagnie Post-Retroguardia.

     

    Prologue : Avant l’avant (mais qu’on peut zapper jusqu’à l’épisode 1).

     

    Si dès cette première ligne commence l’écriture d’un récit (ou d’une fiction, ou d’un roman, mais pas d’un documentaire, ou juste d’une enquête… d’un écrit en tous cas), alors Paco Dècina pourra en être le personnage principal. Pourtant, le lundi 19 janvier 2009, au T.C.I. (Théâtre de la Cité internationale), lors de la création de la pièce de danse contemporaine Fresque, femmes regardant à gauche, Paco Dècina n’apparaîtra pas sur scène.

    Restera hors champ.

    Paco Dènica aura pensé, conçu, porté, mis en scène la pièce. Mais n’y dansera pas. Sera présent, omniprésent, sur le programme, sur les affiches, dans les esprits, dans chacun des gestes. Mais restera à l’écart, loin des regards qui convergeront sur les danseurs. Loin des regards découvrant, à cet instant zéro, ce projet artistique, inspiré par la volonté de révéler ou d'évoquer l’invisible. La fresque de Pompéi (dont, pour certaines raisons, on ne pourra peut-être pas montrer l’image non plus…) qui a donné son titre à cette pièce donc nommée Fresque,  représente trois femmes, leurs regards portés vers d’invisibles objets.

     

    Mais le sujet de ce texte n’est pas Fresque. Ou sinon juste par réflexions, par reflets, par incidences. Ce texte aura pour sujet ce qui existera avant la représentation de Fresque, autour, en dessous, derrière, à coté, à propos, en amont, en soubassements. Aussi ce qui serait jeté avant, oublié. Tout ce qui potentiellement est visible mais qui n’est que rarement montré, parce que jamais raconté.

    Donc…

    Je ne parlerai pas de la création de Fresque : c'est-à-dire de sa première représentation publique.

    Je parlerai de sa création: c'est-à-dire du processus de création, du travail, collectif, élaboratif, qui aura précédé cette première représentation publique

    Et je tenterai de guetter la création telle qu’elle se manifestera: l’acte de créer, dans sa dimension essentielle. Accidentelle? Démiurgique?

     

    C’est dire qu’il y aura des pièges et des frontières floues.

     

    Tout au long de ce récit, Paco Dècina devrait donc tenir le premier rôle. Même de dos…

    Ou peut-être n’y aura-t-il pas vraiment de premier rôle. Seule certitude : je serais de ce texte le narrateur. En littérature, par convention, le narrateur est souvent omniscient. Je serais à l’inverse un narrateur à tâtons. Un narrateur candide, dont le point de vue, je l’espère, évoluera dans le temps. Dont l’écriture s’ouvrira aux rencontres. Avec ceux qui voudront m’aider. Probablement, je ne trouverai pas ce que je serais venu chercher. Et je découvrirai des choses- petites ou grandes, qui sait ?- dont avant je n’aurais pas eu idée. Evolueront autour de Paco une douzaine de personnages, issus de la compagnie, du théâtre, ou d'ailleurs, tous nécessaires, tous importants. Et il sera sûrement question du groupe en tant que tel. Il y aura des épisodes dans divers lieux, des retours en arrière et peut-être en avant, mais tout commencera et finira ici, au T.C.

    Lire  l'épisode 1, l'épisode 2, l'épisode 3, l'épisode 4, l'épisode 5 , les bonus...

  • Looking For Paco: episode 1

     

    Episode 1: Arrivée, présentations.

     

     

    Tout commence donc ici, une fin d’après-midi, au T.C.I. . La porte se déverrouille à l’aide d’un badge magnétique. Nous descendons les marches en direction de la « Galerie », celle des trois salles de spectacle qui est située en sous-sol. Dans les escaliers je suis Marion comme l’Alice de Lewis Caroll poursuit le Lapin Blanc toujours plus bas dans les méandres du terrier. Arrivée dans la salle. Là une dizaine de personnes, certaines évoluent sur scène, plus ou moins dans la lumière, d’autres affairées au premier rang avec des ordinateurs, d’autres assises dans la salle et qui semblent occupés à attendre. Tous en mode studieux et concentré. C’est une répétition. Si j’étais plus jeune, je serais intimidé. Paco Dècina assis, au milieu, vu de dos, est le seul ici à parler à voix haute. De sa voix, il marque le temps. Il veille à l’obscurité: « Quelqu’un pourrait fermer la porte »? Quelque part je vais m’asseoir, discrètement, à l’affût. Entre les sacs, les fringues, n’importe où. Dans le noir. Puis je fais l’éponge. Aujourd’hui malade et excusé: Jérôme avec son appareil photo (les images que l’on voit ici viennent donc d’un futur proche). Mais je ne suis pas seul : Marion et Jesus, toutes en sollicitudes et attentions, viennent m’entourer. A mi voix, me parlent technique et images vidéo. J’apprécie le geste, je perds vite le fil. A ce stade, c’est aussi intelligible que tout le reste. Ce n’est pas grave, on a le temps.

     

    Pour ceux qui l’ignoreraient, Jesus Sevari est une chorégraphe et danseuse chilienne. J’ai vu, à Mains d’Oeuvres, Jesus interpréter sa propre création, Como Salir a buscar…. J’ai écrit à son sujet. Jérôme également, qui aussi l’a photographiée. J’ai vu à nouveau Jesus danser, dans la reprise d’As far As d’Alban Richard, dans cette salle même, en janvier dernier. Nous étions jusqu’alors dans la situation  particulière de ces personnes qui se connaissent sans s’être jamais écrit ni rencontré. A l’instant c’est chose faite, et parfaite: on se fait la bise. Jesus sera l’une des sept interprètes, l’une des trois femmes, de Fresque.  

    Marion Franquet semble toujours tout à la fois concentrée, affairée, et ouverte à la discussion. Marion est responsable pour le T.C.I. des actions artistiques, et des relations avec le public. Elle est donc en relation avec moi. Marion a accueilli au Théâtre une réunion de bloggeurs en octobre dernier, au cours de laquelle j’ai évoqué mon envie d’écrire à propos d’une création. Sans alors penser spécifiquement à celle de Paco Dècina, en résidence ici pour la troisième année. Le texte qui se déroule maintenant est donc l’une des premières conséquences de cette rencontre. Sous l’impulsion de Marion. Parmi ses missions: faire venir le public ici en janvier et février pour les représentations de Fresque. Pour dix-sept représentations, ce qui est ambitieux s’agissant de danse contemporaine.

     

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     Je regarde, dans le désordre. Equipé du dossier de presse, de mon stylo et de mon moleskine. Des danseurs répètent, de courts, très courts, segments. Paco guide, ajuste. Toujours à haute voix, mais toujours à voix douce. A ce stade, je pourrais tout autant regarder s’affairer une équipe de travailleurs du bâtiment. C’est tout autant indéchiffrable. Avec d’abord la même impression de voir des personnes se déplacer mais sans jamais les voir travailler. Dans un second temps, je reconnais que le travail consiste ici précisément à accomplir des déplacements et des mouvements. Des gestes qui pour le moment, vu par fragments, ne me transmettent pas de sens: je ressens à la fois curiosité et frustration. Catherine Monaldi vient me saluer et m’évaluer dans un même élan. Catherine est l’administratrice de la compagnie, et tout ce qui va avec. Dans la vraie vie, moi aussi j’administre, mais pas des danseurs. Je ressens donc d’emblée une sympathie fonctionnelle pour Catherine. Au premier rang, on  fait des essais vidéo avec les danseurs, qui cherchent leurs repères dans les lumières. Ce que Marion, ou Jesus, ou les deux, essayaient de m’expliquer tout à l’heure. Pour tester une technique, qui permet de capter leurs positions et mouvements, pour en imprimer et projeter les traces au mur, en noir et blanc. Ces réglages sont délicats. Comme tout ajustement entre la technologie et les danseurs. Je pense irrésistiblement à l’empreinte des corps de Pompéi dans les cendres. Le rapprochement était facile, mais je suis content de l’avoir fait tout seul, quand même. Mais c'est tout pour le moment.

     

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    Brèves présentations avec Paco. Puis c’est le début. C’est le début du  filage, ce qui était l’objet, ou le prétexte, de cette première rencontre. Au bout de quelques minutes je crains d’être venu, intervenu, trop tard, beaucoup trop tard, pour écrire à propos de la création de Fresque….

     

    A suivre…

     

    Guy Degeorges

     

    Photos de Jerôme Delatour, a voir en intégralité sur Images de danse.

    Merci à Paco Dècina et à la compagnie Post-Retroguardia, et au T.C.I., ainsi que, pour leurs relectures, à Sarah Barreda et Jérôme Delatour.

     

    Le prochain épisode est diffusé ici, vendredi 22 novembre.

  • Slat: Maki Watanabe indomptée

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    Au début c'est confus. A travers une bâche, à peine vu. Nous, tout contre la bâche, à guetter. Dans l'obscurité. Des bruits par attaques, des ombres qui passent. Des menaces percussives et diffuses. Une forme à quatre pattes. Animal et femme, enfant sauvage. Tunique et hirsute. Juste éclairé par la lumière balancée d'une lampe tempête. Paniqué. Bondit, gratte le sol des mains, des pieds. Rejette l'écuelle. Gestes de chat hérissé. Autour des hommes passent. Fouets. Tout est aussi menaçant que vu à travers les yeux de l'enfant. Puis avec toute la mauvaise conscience de visiteurs d'un zoo humain, fascinés, quand nous montons au premier étage de l'échafaudage pour découvrir la scène d'en haut. Qui a changée. Lumière. Le silence se fait et elle se lève, femme désormais. Un éveil. Sur ses deux pieds. Le visage noyé de cheveux et de larmes. Toujours plus vers le haut. D'une beauté première. Des cloches sonnent, pour marquer le début de la conscience, le commencement du temps. Les hommes eux se sont courbés. Elle se redresse encore. Elle monte plus haut, grimpe l'échafaudage. Jusqu'à nous toucher. Pour aprés retomber. Dans une animalité dansée qui nous stupéfie. Elle emportée sans retour par les pulsations des percussions. Tout autour d'elle et hors d'atteinte, des manifestations dérisoires de civilisations: une femme sophistiquée qui vocalise et babille. Drôle et voué à l'inintelligibilité. Des parades et fanfares, tambours et accordéons, qui se mélangent dans notre esprit, et celui de l'enfant sauvage, jusqu'à se décomposer.

    C'était Slat, créé par Tevor Knight, chorégraphie de Gyohei Zaitsu, lumières et installation de Paul Keogan et Alice Maher, dansé par Maki Watanabe, joué par Rebecca Collins, Robbie Harris, Julie Feeney et Trevor Knight, au Centre Culturel Irlandais. Encore ce soir, vendredi.

    Guy

    P.S. : Claude Parle était là (en spectateur), nous a posté ses impressions:

    Victor–Maki ou de l’Aveyron à l’Irlande …

     

    Tout d'abord, ce qui force le regard, c'est l'évidence qu'il ne nous sera rien donné ni épargné ! ! ... à travers un plastique perforé, sans doute eu égard à ceux qu'un oubli fâcheux à privé de lunettes ! ! ...à travers ce plastique blanc opaque et indifférent, les “auditeurs“, parqués dans un étroit couloir , entre bêtes à l'abattoir et voyeurs prévoyeurs d'un de ces attractifs spectacles de foire où patientait une foule excitée et bruyante dans l'attente du "monstre" piaffant tandis que se vidait le précédent troupeau ...

    A force ...on finit par coller presque sans répugnance au plastique pervers pers-foré ...

    On découvre avec malaise un de ces cas d'animalité...mi fauve mi humain ...

    comme les sombres ménageries les jours d'été où l'orage menace ...

    Le sol est ocre, manque juste la poussière et l'odeur ...les fouets, les claquements étranges, les ombres furtives tout y est ...rhombes, tuyaux, wood blocks  et autres bruissements percussifs ...La bête captive d'une pauvre lampe à filament oscillante mue d'un vent fou ou bien d'un improbable tangage ....Quelquefois, un garde s'en empare puis la relance l'abandonnant au délire de la bête ...bête ruante, gémissante, courante animalité entée sur un torse humanoïde ...

     

    Enfin les portes s'ouvrent ...ou plutôt les escaliers ! ! ...

     

    On monte sur la plateforme d'un praticable qui entoure et autorise une vue plongeante sur la fosse où croupit la créature ...

    Des sonorités plus prégnantes apparaissent, voix, nappes de synthés, polyrythmies ...peu à peu, les percussions se font plus pressantes, plus incisives ...

    La performance, de fait repose presque entièrement sur les épaules de la danseuse ...

    Il faut tenir ...le rythme se noue, s'intensifie jusqu'au paroxysme ...

    Apparaissent trois doctes personnages, ithyphalliques, inertes, jaugeant, consignant ...

    N’oublions jamais l'irruption de la norme dans le pathologique mes frères ! ! ...mais, quand donc au juste tout cela a t-il bien pu commencer ? ...

    La danseuse progresse vers la verticalité jusqu'à l'exaspération ...

    Finit par se hisser à la hauteur des voyeurs ...qui ne la voient cependant pas ...plus qu'elle ne les voit ...

    En bas, les manifestations se succèdent dans un mélange de grotesque et de représentation, apparaît aussi un personnage de femme vocalisant puis se déréglant peu à peu, masque déformé par l'émotion, la violence, les glossolalies virant à l'imprécation, rires virant au grotesque, succédant aux pleurs soudains, ravagés à leur tour par quelque éructation suivie, je veux dire poussée par un babil se muant en rage ...Images, clichés de la folie, de l'hors norme, ou jeux de la vie sur fond d'obscénité ?

     

    Maki, en bas finit par s'immobiliser ...

    Finit par se baptiser elle-même de son propre amnion ...

    Finit par s'assoupir centrée sur elle même ...

    Finit par absorber la lumière ...

     

    Dans l'obscure itée ..(“ita est“ ! ) les spectateurs ont décidé de la fin et tapent des mains bruyamment !

    Tout le monde se salue ...dans la lumière revenue tout cela descend les marches ...

    Tout cela se retrouve donc en bas ... "Le voyageur épris au piège" ...

    Jean Pierre* ? tu nous attendais là ? ! avec Victor ? ! …

    ...

     

    CP

     

    * = J.P Duprey

     

  • Aude Lachaise: un Marlon nommé désir

    C'est bien joué. Elle nous a pris à contrepied: ni bal, ni danse ni tango, ou si peu, et tant de mots. Au pied des lettres, a one-woman show. Pour aborder des sujets dont la danse parle souvent mais presque tout aussi souvent sans en parler vraiment: l'amour et le désir. "Sexe", "cul"... les mots crus sont lachés, avec toutes leurs sonorités. Savourés avec gourmandise, decortiqués, avec une naïveté feinte mais quand même désarmante. De quoi faire ensuite accepter de la lucidité à haute dose.

     

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    Juste des mots joués: tout se tend et se developpe à partir de cette frustration initiale dont la danseuse s'amuse à nous distraire. Et y réussit. A force de pirouettes et reflets dans un oeil d'or. On écoute: seduit et agacé, amusé dans l'attente d'une danse qui ne vient toujours pas. Ou juste à l'improviste: à travers un self- portrait drolatique et pâmé d'Aude en Audition. Mais- rendons à Cesar ce qui est à Cesar- une fois le sujet bien posé, le corps revient dans le jeu, suit les mots, pour un traité des parties molles, une invitation à la contact improvisation. Texte et corps également maitrisés: deux visages de la séduction et un partout pour le score...La mayonnaise prend.

    Mais a- t on parlé de Marlon Brando, sinon par allusion ? Ni Superman ni Don Juan, plutot son ombre, un invisible partenaire, nous sommes tous des Marlons.

    C'était Marlon, de et avec Aude Lachaise, à Point Ephémère à Paris, sur les quais. Ce vendredi encore

    Guy

    photo de ? par Dominique Gilliot avec l'aimable autorisation de Point Ephémère.

    voir aussi les images et les mots hors cadre de Jerome Delatour

  • Les Trompettes de la Mort (ne pas s'arréter au titre)

    Il y a la France d'en bas, des c.d. de Julio Eglesias et des secrétaires -comptables surexploitées, des bibelots sur les étagères et des napperons sur les tables, des catalogues de la Redoute et des portes verrouillées à triple tour, des déjà vieilles filles qui reviennent chez maman tous les dimanches, la France qui ne va pas au théâtre et part en voyage organisé, la France qui voit les années passer et ne sait pas ou ne sait plus comment rêver.

    trompettes.JPGEt il y a la France branchée (à défaut de la France d'en haut), des intellos en surface- actrice médiocre et journaliste raté- qui s'enivre de suractivité, qui se doit de mépriser la France des ploucs afin d'oublier sa propre vacuité. Il faut choisir son camp.

    Sur scène, la confrontation de ces deux France est cruellement drôle. Réjouissante et grinçante. Trop pleine d'attentes muettes d'un coté, violente de dédain et méchanceté de l'autre. Aurore Monicard, dans le premier de ces deux camps, étonne une fois de plus, en actrice des silences. Et des silences il y en a, autant que de moments de solitude, autant que de moments d'incommunicabilité avec les deux autres personnages: Françoua Garrigues et Sandra Moreno, qui jouent parfait à l'exact inverse dans le genre odieux et sur-agité. En sublimant les stéréotypes, tant il est clair qu'au cours de cette rencontre impossible les personnages eux-mêmes sont condamnés à jouer un rôle pour exister vis à vis des autres, pour exister tout court. 

    C'était Les Trompettes de la Mort, de Tilly , mis en scène par Thibault Joulié (Compagnie Infraktus) avec Françoua Garrigues, Aurore Monicard, Sandra Moreno. Au Centre d'Animation Les Halles - Le Marais. Jusqu'à vendredi.

    Guy

  • Alain Platel: Pitié (pas de jeu de mots avec le titre)

    Dieu est mort. Il chante encore. Avec la voix cristalline d'un jeune congolais contre ténor. Sur le T-shirt de ce dernier reluit un Christ kitch et irrémédiablement iconique. Déserté. Dieu est mort, reste l'humanité esseulée. Sur le plateau pas de mariages: un enterrement. Un groupe en noir de deuil. A coté- indifférents - une addition d'individus hagards et en couleurs. Tous seuls donc, désemparés, des corps fragiles qui chassent la gêne de gestes oppressés, se cherchent à deux en frottements laborieux, en coïts hasardeux. Dieu est toujours mort. Même la musique s'est arrêtée. Pour un moment audacieux, prometteur, de chants a capella. Enfin ensemble. Mais avant de nouvelles dispersions. Des démonstrations névrotiques et acrobatiques. Les danseurs se portent les uns les autres comme on porte des blessés. Leur chair est fragile, des peaux à plisser et meurtrir. Les corps émouvants. Vulnérables dans le vaguement ridicule de sous-vêtements, plutôt que dans le superbe de la nudité. Seuls, mais soudain unis en un moment ensemble arraché à la pesanteur, portés très haut par la musique avant qu'encore se disperser. Le passage est époustouflant. C’est tout et c'est peu. Car ce moment retombe, laisse la place à des duos saccadés, des soli convulsifs, comme si la réunion n’avait pas eu lieu. Tout est dit, à peine une demi-heure est passée. C'est dans ces alternances de solitudes et de communions qu’aurait pu monter la pièce en tension. C'est justement dans ces allers - retours que la pièce échoue. C’est là où elle se répète en procédés à perdre le sens, et répète V.S.P.R.S. . Le pari était courageux de concilier le sublime et le vulgaire, le profane et le sacré. Le pari est perdu, et l’on ne sait même plus si la compassion était le vrai sujet.

    Dieu est mort, quoi après ? On espère la naissance d’un humanisme, on ne voit qu’hystéries, épilepsies, pathologies. Une humanité à prendre ou à laisser? L'empathie se refroidit. L'homme, seul, a du mal à danser. Il s’agite. Jette des pierres sans se soulager de son fardeau. Par un confessionnal- parloir on entend les dernières confidences au micro des condamnés à mort. L’amour y est un aveu difficile. Mais on reste de l’autre coté de la vitre. On assiste à des rites détournés, on voit des tableaux vivants de la renaissance. Expédiés. Une passion christique, le linceul vite emballé, comme une formalité. Pour dire quoi? Juste pour faire une belle affiche? En haut pendent en dépouilles des peaux de bêtes, en bas les danseurs sont embarrassés de leurs vêtements bariolés, ils les enlèvent, les remettent. Ils cherchent la lumière et ne grattent que des allumettes. A intervalles réguliers, le sublime se réfugie en suspend dans la musique, l’orchestre de huit musiciens d’en haut domine et entretient lyriquement la flamme de la spiritualité: autour de la musique de Bach d’obsessionnels obstinati, véhicules de vaines transes pour ceux d’en bas.

    L'enterrement a duré deux heures, ce qui est long. Une dernière étreinte et chacun rentre chez soi. La compassion a eu son moment, rien n’a servi à rien. Dieu est mort, la danse balbutie, reste la bande son.

    C'était Pitié, d'Alain Platel (Concept et mise en scène) et Fabrizio Cassol (musique originale, d'aprés la passion selon Saint Matthieu de J.S. Bach) au Théatre de la Ville.

    C'était fini le 29 octobre.

    Guy

    Lire d'autres expressions de deceptions: Images de Danse et Native Dancer, et tout pour la musique, sur Bien Culturel.

    P.S. : "L'homme y est réinterprété comme corps incarné, faible, en échec. Cette religion insiste sur l'ordinaire et l'accessible, elle est hantée par la dérision, la mort et le deuil. Après une modernité désincarnée proposant ses icônes majestueuses, on en revient à une image incarnée, une image d'après la chute." texte de 4° de couv' de L'art contemporain est-il chrétien , Catherine Grenier, Éditions Jacqueline Chambon. 

  • 102 bougies pour le buto

    Dans deux ou trois semaines, tout le Paris qui ecrit parlera buto. Pour la simple raison que Boris Chamatz présentera au Théatre de la Ville , avec Jeanne Balibar, La danseuse Malade  , pièce inspirée par des écrits d' Hijikata.

     

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    Prenons de l'avance. Pour se vacciner contre toutes les variations hasardeuses autour d'Hiroshima, et fêter les 102 ans demain lundi du vétéran Kazuo Ohno, quelques lignes de notre ami Claude Parle à propos de ce qui se passe ici et maintenant:

     

    Samedi et dimanche, deux présentations de travail à la Fond’action Boris Vian, Cité Véron dont on peut dire qu'elles augurent de ce qui pourrait être un "post-Buto" ...

     

    Joan Laage est tout à fait surprenante et fonde sa pièce sur une opposition de personnages …

    On voyage comme à la poursuite du « Hollandais Volant » pour atterrir, un peu brutalement avec une ombre féminine qui s’enlise pour se diluer dans l’espace …Musique étrange …Vivaldi à l’accordéon, puis évolutions électro minimalistes pour finir avec un chant particulièrement prégnant …puis tout à la fin l’accordéon… back to the future ? …

     

    Masaki, impressionnant, comme toujours, traîne avec lui la carcasse ravagée d’un mendiant boiteux dont un bras ne fonctionne pas …Les démons surgissent à foison de ce corps ruiné, l’agitant des spasmes de leurs infernales possessions. La musique … entrelacs de grillons et de sons déformés de la Symphonie N° 3  d’Arvo Pärt… Un monde en cours d’enfouissage ? ou déjà englouti ? toujours aussi étonnant …

     

    Quant à Moeno, elle a présenté deux pièces fort différentes …

    La première, en silence, toute en tension pointe en un effort incessant et désespéré le corps, comme inerte vers un semblant d’incarnation … Mais la durée de la pièce ne permet d’augurer d’aucune vie concevable …La danse est magnifique ! …

    La seconde, accompagnée par Claude Parle, autorise, par la musique, l’irruption du corps comme volonté de mouvement … A un stade de la performance, Moeno à contre jour de la fenêtre, semble mue par la poussée d’Archimède d’une musique tissée de micro tonalités évoluant vers les accords et vers l’aigu comme un arbre qui tombe, prouvant par là qu’une musique même médiocre (1) peut porter le danseur à une certaine force d’évidence lorsqu’elle agit à bon escient ! …

     

    Sur quels axes en effet tourne ce buto contemporain qui ne cesse de s'actualiser ?

    D'abord autour d'une évidente volonté de représentation et d'un argumentaire, qu'il soit narratif ou purement suggestif

    Ensuite l'utilisation d'un espace structuré comme un dévoilement de la construction narrative-représentative

    Le fonctionnement, l'utilisation de la musique comme élément

    L'utilisation du corps comme matériau, comme matière.

    On connaît bien le travail de Sankai Juku qui utilise la scène comme un espace de représentation avec une trame qui si elle n'est pas à proprement parler narrative donne au moins le sentiment d'une évolution historique de la pièce. Mais les principes esthétiques et scéniques en font un travail qui est plus proche du ballet (voire même ballet classique) que de la volonté de déstructuration de l'espace propre au Buto.

    D'autres formes s'apparentent plus au théâtre dansé ( Ariadone,  années 70 ; Yumiko Yoshioka à Berlin )

    D'autres encore (Atsushi Takenutchi) renouent avec une forme invocante du sacré

     

    La musique, comme élément au sens où il s’agit d’une action sur la matière même de l’espace (et du temps)

    Généralement les danseurs utilisent de petits sons ou bien des sons déformés, plutôt qu’une musique « de scène » ce qui, avec le silence comme élément de tension contribue à tisser avec l’espace de représentation un univers projectif spécifique.

     

    Le corps, comme matériau plutôt que moyen est une grande caractéristique de ce Buto contemporain …

    Masaki est un très bon exemple de ce type de fonction … Maki Watanabe parfois…

    Difficile en peu de mots de cerner cet aspect. C’est un corps de transformation mais au sens du déroulement de la pièce. Support des paysages intérieurs mais direct, sans artifice …Kazuo Ono insistait tout particulièrement sur l’interdépendance des êtres, des éléments, Akira Kasai avait un rapport tout à fait original sur ce point …

    Tous ces gens sont la force d’un buto contemporain qui à force de chercher ce qu’il devait être a fini par déboucher sur ce qu’il est maintenant…

    A suivre …

     

    Claude Parle

     

    (1) Ce qui prouve que Claude, musicien et performeur tous terrains, est également d'une irréprochable modestie...

     

    Guy

     

    A voir aussi un regard plus extérieur ici.

     

    A voir lundi 3 novembre Hijikata à la cinémathèque de Paris

     

    photo de Moeno Wakamatsu par Jerome Delatour (Images de Danse) avec son aimable autorisation, prise lors d'une performance antérieure dans le même lieu.

     

    PS. Le jeu du jour: trouver Claude et Guy, cachés dans cette vidéo de Moeno d'octobre 2006

     

  • Le Chantier de La Ribot et Mathilde Monnier

    C'est une idée fertile que d'ouvrir aux spectateurs des étapes de création et autres travaux en cours. On y goûte coté danse, dans des lieux de résidence comme Point Ephémère, ou au Regard du Cygne. Coté théâtre, le théatre2genevilliers en fait une des preuves de sa volonté d'ouverture sur la ville et à tous les publics. Ce sont des situations inattendues, le regard s'étonne de moments fragiles, ambigus, veut aider et imaginer. Le jugement se désarme au profit d'une compréhension plus généreuse de ce qui se met en route vers des directions encore incertaines.

    gustavia par marc coudrais.jpg

    On se sent dans cette situation à regarder La Ribot et Mathilde Monnier dans un dense enchaînement de duos et situations. Les dames commencent en des faux pleurs qui ressemblent à des fous rires, pétillent et se renvoient la balle, nous font partager leur jubilation de se découvrir l'une l'autre. Font montre de brio et de virtuosité, on en n'attend pas moins d'elles vues les quelques décennies d'expériences que  les deux chorégraphes ensemble totalisent. De multiples ambiances sont traversées, les références au cinéma de Charlie Chaplin et Buster Keaton sont évidentes et assumées, témoin le stekch inusable de la planche que l'une retourne pour assommer l'autre. Mais on se fait alors la reflexion que les deux génies du muet avaient su oublier l'âge des batailles générales de tartes à la crème pour mettre le comique visuel au service de vrais personnages, et de la représentation de la condition humaine. Durant les temps morts, on lit, pour essayer de recoller les morceaux, le texte de Gérard Mayen sur la feuille de salle qui évoque un "laboratoire" et souligne que le duo garde un coté "fripé". On apprend tout le plaisir qu'elle ont eu à créer ensemble: tant mieux. On lit: "Une pièce doit-elle forcement parler de quelque chose?" et "(Gustavia) est une forme profondément originale, comme échappée de ses auteurs, pour un jeu constamment relancé, jamais arreté". On ne saurait mieux dire. Celle des ébauches qui vient en dernier est la plus prometteuse, un dialogue drôle et endiablé, sous-titré de gestes. Inédit et entrainant.

    Dans le parking du Centre Georges Pompidou un couple en discute encore: "T'as vu comme La Ribot fait trembler ses muscles, elle est extraordinaire", "Mmmmouias, mais je n'ai pas compris où elles voulaient en venir" bougonne le monsieur. On est d'accord avec le monsieur, mais c'est frais et prometteur, on ne manquera pour rien au monde la création de Gustavia, quand la pièce sera achevée.

    C'était Gustavia, de et avec Mathilde Monnier et La Ribot, au Centre Georges Pompidou, avec le Festival d'Automne à Paris. Jusqu'à dimanche.

    Guy 

    photo par Marc Coudrais avec l'aimable autorisation du Festival d'Automne à Paris

    Voir Gustavia en images (costumes noirs sur fond noir) chez Vincent Jeannot, lire le Tadorne à Montpellier Danse, et Rosita Boisseau pas emballée dans Télérama.

  • Erika Zueneli fait son beau cinema

    Il y a tout à voir, et des milliers d’autres choses. En l’espace d’un clin d’œil ou dans la respiration d’une pose. Le corps sans relâche est traversé d’images et de souvenirs, personnels ou partagés. Mais justement, tout aussitôt se partage...

    Daybreak crédits Philippe Noisette.jpg

    Comment? Par quels moyens? On admet et on renonce à expliquer ce qu’on ressent avec évidence. Cette qualité d’adaptation à l’univers visuel des autres, déjà à l’oeuvre dans Noon, sans jamais que le travail n’apparaisse ostensible. Une empathie extrême. Le fond peint vient discrètement rappeler qu’il s’agit là de représentation, et aussitôt s’impose une danse caméléon. Erika Zueneli dirige ou libère sa mémoire, ouvre la notre dans le même temps. Evoque avec telle force et une telle économie qui n’est besoin de rien raconter. Etats animaux, marche à quatre pattes et drôles d’oiseaux, réminiscences  juste entre-aperçues de propositions passées, danse exotiques et surannées, morceaux de quotidien, scènes de cinéma qui s’égrènent et se répètent de Métropolis à James Bond, avec un humour qui relance la pièce plus loin, là où on ne l’attend pas… Même fugitives, populaires ou non, les références invitent au lieu d’intimider. Pourquoi? C’est un autre mystère, la bobine touche à sa fin, le projecteur éclaire encore quelques instants à blanc, en un commentaire ironique sur cette entreprise de représentations et métamorphoses.

    C'était Daybreak d' Erika Zueneli, assistée d'Olivier Renouf. Au Théatre de l'Etoile du Nord avec Avis de turbulences. Jusqu'à samedi, avec H2O, et précédé de Champs à Mains d'Oeuvres

     photo par Philippe Noisette avec l'aimable autorisation du Théatre de l'Etoile du Nord